
Pourquoi la sobriété nous rendra pauvres d'ici 2050
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La question du réchauffement climatique et de la justification des voyages en avion a mené à une réflexion sur les effondrements civilisationnels. L'histoire des espèces vivantes montre que 99,9% d'entre elles ont disparu, faisant de l'effondrement la norme et de la survie l'exception. Ce principe s'applique également aux civilisations humaines : sur la vingtaine de grandes civilisations identifiées par l'historien Arnold Toynbee, seules cinq sont encore considérées comme "vivantes", l'Occident ne formant qu'une seule de ces civilisations. Environ les trois quarts des grandes civilisations historiques sont ainsi éteintes. La même logique de croissance et de déclin s'observe pour les empires et grands États. Ainsi, la probabilité d'un effondrement civilisationnel de l'Occident est estimée entre 75% et 95%.
Les mécanismes fondamentaux pour éviter un effondrement ont évolué. Avant la révolution industrielle, la sobriété et les réformes politiques et sociales étaient les principales solutions. Des exemples comme la gestion forestière au Japon sous l'ère Tokugawa ou l'adaptation des Islandais médiévaux à la fragilité écologique de leur île illustrent cette approche. Cependant, depuis la révolution industrielle, la technologie est devenue cruciale. Les réformes politiques et sociales ne suffisent plus si elles ne s'appuient pas sur des ruptures technologiques industrialisables, capables de remplacer l'ancien système sans provoquer un effondrement social.
Deux exemples majeurs illustrent ce changement. La crise de l'azote à la fin du XIXe siècle, qui menaçait de famine mondiale en raison de la croissance démographique exponentielle face à une production alimentaire linéaire, a été résolue par l'invention du procédé Haber-Bosch en 1909. Cette technologie a permis de fixer l'azote et d'augmenter massivement les rendements agricoles, évitant ainsi le scénario malthusien. Ironiquement, Fritz Haber, l'inventeur, a également contribué à la guerre chimique. Le deuxième exemple est la crise du trou de la couche d'ozone. L'utilisation des chlorofluorocarbures (CFC) entre 1920 et 1970 a dégradé la couche d'ozone, essentielle à la protection contre les rayons ultraviolets. Des gaz alternatifs (HCFC puis HFC) ont été développés, et grâce au Protocole de Montréal de 1987, qui a rendu la transition obligatoire, la couche d'ozone est en voie de résorption. La réussite de cette solution réside dans l'existence de substituts technologiques.
La différence avec le CO2 est notable : il n'existe pas encore de substitut complet, bon marché et déployable à l'échelle d'une civilisation pour les énergies fossiles. La sobriété, dans ce contexte, ne remplace pas, elle retranche. Avant l'ère industrielle, les effondrements étaient lents et les avancées scientifiques peu perceptibles, rendant la sobriété potentiellement efficace. Depuis la révolution industrielle, la technologie évolue si rapidement que les politiques de sobriété deviennent inopérantes, car trop lentes.
Trois concepts clés expliquent l'échec de la sobriété dans une civilisation technologique mondialisée. Premièrement, le paradoxe de Jevons (effet rebond) stipule que l'économie d'une ressource grâce à la technologie en diminue le coût relatif, ce qui conduit paradoxalement à une consommation accrue. Par exemple, l'automobile a permis de réduire le temps de trajet, mais a entraîné une extension des villes et une augmentation exponentielle de l'énergie consacrée aux transports. Deuxièmement, l'asymétrie concurrentielle dans une ère mondialisée : une nation qui s'impose des quotas de sobriété risque de prendre un retard économique et technologique par rapport à des puissances comme la Chine ou les États-Unis qui ne freinent pas leur développement. L'isolement dans la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre n'a aucun impact sur les émissions mondiales ou la température globale. Troisièmement, le verrouillage sociotechnique : les avancées techniques transforment profondément les sociétés. L'urbanisme moderne, par exemple, est structuré autour de la voiture. Réduire drastiquement la consommation énergétique des transports sans substitut fonctionnel entraînerait un effondrement du PIB et de la mobilité. Une telle situation pourrait provoquer un exode des talents vers des pays offrant de meilleures conditions de vie.
Ainsi, les solutions aux crises environnementales et démographiques semblent nécessiter une forte composante technologique. Le réchauffement climatique devrait causer des dégâts massifs dans 20 à 50 ans, mais 35 ans représentent une éternité à l'échelle de la technologie. Il y a 35 ans, Internet et les smartphones n'existaient pas pour le grand public. L'intelligence artificielle (IA) pose des défis encore plus pressants. La seule façon de gérer le réchauffement climatique pourrait être de retirer l'excès de CO2 de l'atmosphère, même si la technologie actuelle est coûteuse (2000 kWh par tonne). Cependant, le plancher thermodynamique strict est bien plus bas (137 kWh par tonne), suggérant que le coût pourrait baisser. Si des usages industriels rentables pour le CO2 sont trouvés et que la progression technologique continue, le réchauffement climatique pourrait être gérable, comme le trou de la couche d'ozone.
L'IA, apparue il y a seulement quatre ans pour le grand public, capte déjà une part énorme de la valeur des marchés et stimule la croissance économique. L'emploi ne suit plus le même rythme que la croissance économique aux États-Unis, en partie grâce à l'IA. L'IA a battu le champion du monde de Go en 2016, a permis la prédiction de la structure des protéines (Prix Nobel de chimie 2024), et résout des problèmes mathématiques ouverts depuis des décennies. Les sujets posés par l'IA sont considérés comme plus préoccupants que le réchauffement climatique en termes de temporalité, car les nouvelles technologies évoluent si rapidement qu'il est impossible de se projeter à 30 ans.
En conclusion, la survie des civilisations et de l'espèce dépend davantage de la capacité à innover et à trouver des compromis sociaux pour préserver l'ordre social, plutôt que de politiques malthusiennes qui mèneraient à la pauvreté. La sobriété choisie est la pauvreté subie. Un pays qui s'impose la sobriété par décret pendant que d'autres accélèrent ne récolte que la misère. L'attention doit se porter sur les sciences et innovations les plus récentes, car l'IA pose des défis considérables à des é