
MILLIARDAIRES, DICTATEURS : BIENTÔT IMMORTELS ?
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L'obsession de l'immortalité n'est pas nouvelle, remontant aux pharaons et aux empereurs chinois. Aujourd'hui, cette quête est ravivée par les technocapitalistes de la Silicon Valley, qui investissent des millions dans des entreprises de rajeunissement cellulaire. Des personnalités comme Bryan Johnson, Marc Zuckerberg, Jeff Bezos et Sam Altman explorent des pistes allant de la reprogrammation cellulaire à la cryogénisation, voire au téléchargement de la conscience dans le cloud. Ces initiatives, comme le projet Blueprint de Johnson ou l'investissement d'Altman dans Nectome, visent à repousser les limites de la vie humaine, voire à la contourner entièrement. La cryogénisation, incarnée par Alcor Life Extension Foundation, promet que la mort n'est qu'un état temporaire, une idée qui a séduit des figures comme Peter Thiel.
Ces démarches s'inscrivent dans le transhumanisme, un concept popularisé par Julian Huxley dans les années 1950, le décrivant comme une "religion sans révélation" où l'homme se transcende. Cependant, comme le souligne le journaliste Thibaud Prévot, l'immortalité pour les milliardaires pose des questions d'accaparement des richesses et d'accroissement de l'influence. Au-delà des aspects techniques, cette course soulève des interrogations profondes sur l'identité humaine : que reste-t-il d'un humain dont tous les organes sont remplacés, ou dont la conscience est téléchargée ? La science-fiction explore ces questions depuis longtemps, remettant en question la vision transhumaniste qui dévalorise le corps au profit de la conscience.
Le philosophe Pierre Sou, dans un article pour la revue ADOC, rappelle que la science-fiction, contrairement aux religions, replace le corps au centre. Des œuvres comme "L'Homme invisible" de Wells ou "Je suis une légende" interrogent ce qui nous rend humain face à des corps modifiés ou vidés d'âme. Les robots d'Asimov, malgré leur nature artificielle, développent des désirs et une conscience, montrant que le corps refuse d'être un simple objet. La mort, dans ces récits, devient une épreuve morale révélant les sacrifices que l'on est prêt à faire pour l'éviter.
Dans "Jack Barron et l'éternité" de Norman Spinrad, l'immortalité est obtenue au prix monstrueux du sacrifice d'enfants pauvres, soulevant la question des inégalités sociales face à la longévité. "Le Prestige" de Christopher Priest explore la duplication du corps et les questions d'identité qui en découlent : une copie parfaite est-elle la même personne ? Le film d'animation "Mars Express" aborde le thème des "sauvegardés", des humains ressuscités sous forme d'androïdes, interrogeant la frontière entre personne et chose, et le statut de l'identité quand le corps n'est plus reconnu comme humain.
"Carbone modifié" de Richard Morgan, adapté en série par Netflix, imagine un futur où les consciences sont stockées sur des "pilules" et peuvent être réinjectées dans de nouveaux corps. L'immortalité est théoriquement accessible, mais le corps devient une marchandise, collectionné par les riches tandis que les pauvres doivent se contenter de corps usés ou inappropriés. L'identité n'est pas juste un fichier ; le corps reste éminemment politique, traversé par la classe, la race et le genre.
L'étape ultime serait le téléversement de la conscience dans un paradis virtuel. Des œuvres comme la série animée "Panthéon" ou "Upload" montrent que cette solution ne résout pas tout. Le scan destructeur du corps, la dépendance aux serveurs et aux entreprises privées, et les questions de contrôle et de propriété des consciences numérisées révèlent de nouvelles prisons matérielles et existentielles. "Upload" dépeint un modèle économique où même l'au-delà est soumis aux logiques de profit, avec des options payantes et des quotas de données.
L'épisode "San Junipero" de "Black Mirror" offre une vision plus douce : une simulation balnéaire virtuelle où les personnes âgées peuvent revivre leur jeunesse et choisir d'y rester éternellement. Ce refuge, loin d'être une arnaque, est une seconde chance, un espace d'émancipation et d'expérimentation émotionnelle.
Tous ces récits convergent sur un point : la numérisation de la conscience ne suffit pas à elle seule. Vivre, même virtuellement, implique d'être situé dans une matière, une histoire, un monde social et politique. L'œuvre d'Antoine Volodine et du post-exotisme explore ces frontières brouillées entre le vivant et le mort, l'humain et le non-humain. Cette littérature met en scène des révolutionnaires vaincus écrivant depuis des zones grises, interrogeant l'hybridation et l'effacement des distinctions. Philippe K. Dick, dès 1976, avait déjà formulé cette idée que nous ne pouvons plus recourir à des catégories distinctes comme le vivant et le non-vivant.
Le cyborg, fusion de l'organique et de la machine, est une figure clé pour explorer ces zones grises. Des œuvres anciennes comme "L'Homme usé" (1839) d'Edgar Allan Poe ou "L'Homme truqué" (1921) de Maurice Renard, décrivent des corps réparés ou augmentés par la technologie. Ces récits sont souvent satiriques, critiquant le progrès technologique à tout prix ou la déshumanisation des soldats. "L'Homme qui valait 3 milliards" montre un Steve Austin désespéré par son corps bionique, contraint de servir l'État qui a financé sa reconstruction. Robocop, l'agent Alex Murphy, est légalement mort et son corps mi-homme mi-machine devient la propriété d'une corporation, illustrant la confiscation du corps par l'État, l'armée ou l'industrie. Ces cyborgs sont souvent des "corps outils", dont la vulnérabilité est niée au profit de la performance.
Les Borgs de Star Trek incarnent la quête de perfection par l'assimilation forcée et l'effacement de l'individualité. À l'opposé, Tony Stark (Iron Man) est un cyborg qui conçoit et finance ses propres prothèses, restant propriétaire de son corps augmenté. Cependant, son armure peut aussi représenter une dépendance. Le jeu vidéo "Deus Ex: Human Revolution" explore les augmentations mécaniques comme marqueurs de statut social, mais aussi comme source de stigmatisation et d'apartheid mécanique.
Le corps féminin cyborg est souvent doublement contraint. Dans "The Girl Who Was Plugged In" (1973) de James Tiptree Jr. (Alice Sheldon), une adolescente mal dans sa peau téléguide le corps sublime d'une célébrité créée en laboratoire, dénonçant l'objectification et la dépossession. Donna Haraway, dans son "Manifeste Cyborg" (1985), réapproprie le cyborg comme figure d'émancipation, rejetant l'essentialisme et les représentations masculines et militaristes. Pour Haraway, le cyborg est un rejeton du monde high-tech pollué, qui doit trahir son héritage dystopique pour inventer un sens à sa vie et construire un nouveau monde.
Cette vision inspire des œuvres contemporaines comme "Westworld", "Blade Runner", "Mars Express" ou les romans de Becky Chambers, qui explorent la porosité entre soi, les autres et le monde. Cependant, Léa Jean de Mange, dans sa recherche, critique la fiction pour son incapacité à être à la hauteur de la promesse d'émancipation d'Haraway, recyclant souvent des représentations conservatrices et patriarcales du corps féminin, comme dans le remake américain de "Ghost in the Shell".
Des œuvres plus anciennes, comme "No Woman Born" (1944) de C.L. Moore, offrent des visions plus utopiques. L'actrice Derdre, dont le cerveau est transplanté dans un corps mécanique non humain, refuse le rôle de victime et explore les possibilités offertes par son nouveau corps, conquérant le public par sa performance augmentée. Furiosa, de "Mad Max: Fury Road", est une autre figure émancipatrice, dont la prothèse n'est ni une blessure ni un trophée, mais un signe de puissance et d'autorité.
Dans la vraie vie, des artistes comme Stellarc explorent des structures anatomiques alternatives, fusionnant le corps biologique avec des composants électroniques. La plasticienne coréenne Lee Bul, avec ses sculptures "Cyborg", dénonce le pouvoir sur la technologie et les images fantasmées du corps féminin. Victoria Modesta, artiste "pop bionique", définit son travail comme post-humain et post-handicap, créant des univers futuristes où les femmes fortes se réinventent.
En conclusion, malgré les fantasmes de milliardaires et les corps confisqués, le manifeste cyborg d'Haraway continue d'inspirer des imaginaires plus libres et hybrides. L'émission "Planète B" s'inscrit dans cet héritage, défendant une science-fiction politique et engagée, une "culture cyborg" qui fait sauter les frontières entre les genres, les médiums et les époques.