
Vivre enfin sa vie - Dialogue avec Franck Lopvet (rediffusion)
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L'entretien avec Franck Lobvette aborde des thèmes radicaux et transformateurs, notamment l'idée de se débarrasser de la notion de "réussir sa vie". Pour Franck, cette idée est non seulement une pression inutile, mais aussi une agression envers la vie elle-même, la culpabilisant et la divisant en succès et échecs. Il estime qu'il est "dégueulasse" de dire qu'un humain a raté sa vie, étant donné la difficulté inhérente à vivre chaque instant, chaque sentiment. Cette quête de réussite nous éloigne de l'expérience de la vie, nous obligeant à adopter des points de repère extérieurs qui n'ont rien à voir avec notre singularité.
La vie, selon Franck, est une forme d'expression, non une possession à mener à terme. Nous sommes une façon pour la vie de se concevoir et de s'exprimer. Chercher à "élever sa vibration" ou à suivre des signes pour trouver le "bon chemin" est une illusion, car nous ne savons pas ce qui est réellement bon pour nous. Une expérience douloureuse peut être plus fondatrice qu'une expérience agréable. Il rejette l'idée de se fier à des sensations de "bien-être" ou de "fluidité" pour se diriger, car cela nous maintient dans la quête d'un "bon endroit" et d'une "bonne voie", renforçant l'illusion qu'il y a un but à la vie.
Pour Franck, la vie est un cadeau gratuit, sans but ni condition. Il n'y a pas de nécessité de la rendre "rentable" ou de "rembourser" qui que ce soit. Cette gratuité est la seule forme reconnaissable d'amour inconditionnel sur cette planète. Le problème est que l'humain, dès qu'il reçoit un cadeau, cherche à le rembourser, à se mettre au service d'un principe ou d'un dieu, comme s'il devait remercier pour le don de la vie. Il illustre cela avec l'exemple de ses enfants : il espère qu'ils partiront dans une totale ingratitude, car leur ingratitude signifiera que son don était véritablement gratuit, sans attente de retour ou de reconnaissance. La gratitude, paradoxalement, salirait le cadeau.
La notion de sacrifice est également remise en question. Franck explique que le sacrifice est souvent une tentative inconsciente de protéger ceux que l'on aime, dans la croyance qu'une vie offerte en protège une autre. Il cite l'exemple d'Arnaud Beltram, dont la mère a insisté sur le fait que son fils n'était pas un "sacrifié" mais un héros qui a agi selon son cœur.
Pour se libérer de ces schémas, il faut d'abord accepter sa responsabilité dans sa propre vie. Franck explique que nous sommes la source de notre expérience, même des événements désagréables. L'idée d'être "balloté par les vents" et de croire que le bien vient de nous et le mal de la "dure réalité" est un mensonge insoutenable. En acceptant d'être la source de tout ce que nous vivons, nous retrouvons le pouvoir sur notre expérience.
Un point central de sa pensée est la création d'un "personnage". Dès l'enfance, nous construisons un personnage par peur du néant, de ne pas être quelqu'un. Ce personnage, qu'il soit celui qui réussit tout, celui qui est humilié, ou celui qui sait tout, est une tentative de combler le vide de notre véritable nature. La plupart des discours de développement personnel, en cherchant à "s'améliorer" ou à devenir une "meilleure version de soi", ne font que renforcer cette illusion du personnage.
Le personnage est taillé sur mesure pour capter l'attention et l'énergie des autres. Raconter une histoire de victime ou de héros permet de mobiliser cette énergie. Franck ne cherche pas à détruire le personnage, car il le considère nécessaire à l'incarnation. Notre véritable nature est vide, vacuité, liberté totale. Le personnage est ce qui comble ce vide dans notre incarnation. L'enlever nous confronterait à un vertige trop grand.
Au lieu de détruire le personnage, Franck propose de s'y familiariser, de comprendre qu'il s'agit d'un "angle de vue" sur la vie, et non de notre nature profonde. Connaître son personnage, c'est savoir comment il agit, comment il tord le réel pour obtenir toujours le même type d'informations. Nous ne vivons pas la dure réalité, mais notre réalité, que nous distordons pour nourrir notre personnage.
Cette distorsion du réel se fait par une sélection inconsciente des informations perçues. Notre système cognitif capte des milliards d'informations, mais nous n'en retenons que quelques millions au niveau conscient, choisissant celles qui nourrissent l'histoire que nous nous racontons. Une fois que nous comprenons que la vie n'est pas extérieure mais intérieure, que nous sommes la source de notre perception, nous récupérons notre pouvoir.
Le désir d'être "du bon côté", d'être le "bien", est une autre modalité du personnage. Nous passons notre temps à vouloir être bien vus, reconnus, à accumuler des likes, plutôt que de chercher à nous connaître réellement. Nous refusons de voir nos parts d'ombre, notre brutalité, notre jalousie, notre agressivité. Franck exprime son malaise face à l'idée d'être qualifié de "belle personne", car cela l'enferme dans le camp du bien, niant sa possibilité d'être "malveillant" ou "con", et le coupant de la moitié de lui-même. Accepter son ombre, ce n'est pas la transformer en lumière, mais se réconcilier avec elle, se donner le droit d'être un "connard" si nécessaire. C'est accepter son humanité dans sa totalité, sa finitude, plutôt que de lutter pour être un ange.
Cette lutte incessante pour être un ange nous empêche de nous aimer nous-mêmes. Nous demandons aux autres de nous aimer tels que nous sommes, alors que nous refusons de reconnaître et d'aimer toutes les facettes de notre être. La solution, pour Franck, est de retrouver la "rondeur", la tranquillité, de ne pas avoir d'endroit à rejoindre ni de zone à défendre. Nous ne pouvons pas être blessés ou aidés par autrui, car nous sommes la source de notre propre expérience. Nous n'avons pas besoin de "confiance en la vie" quand il n'y a pas de danger, quand l'autre ne peut ni nous faire de bien ni de mal.
La véritable illusion est de croire que nous pouvons nous connaître. Nous ne pouvons que nous rencontrer, chaque jour, à travers nos expériences. Franck ne cherche pas à connaître le "Franck" dans sa totalité, car c'est trop grand, c'est le cosmos. Il le rencontre dans l'expérience présente, dans ce qu'il ressent. Être vulnérable, accepter d'être démasqué, c'est se rendre indémasquable, car on ne craint plus le jugement. C'est le seul endroit où l'on se retrouve en totale sécurité, car on a renoncé à la chercher.
Le problème de l'humain est son incapacité à vivre la vie dans son mystère total sans chercher à le déjouer. Nous sommes des "trouillards" qui avons besoin de croire qu'il y a un sens. Le simple fait de vouloir être "à l'unisson" nous place en dehors de l'unité. La seule sécurité est d'accepter qu'il n'y en a aucune. La vie est totalement insécure, nous pouvons mourir à tout moment, le pire peut arriver. Aucune posture spirituelle, aucune richesse, aucun amour ne peut nous prémunir de cette réalité.
C'est la lutte contre cette insécurité inhérente à l'existence qui crée nos problèmes. Tous les mensonges que nous intercalons entre nous et la réalité ultime (argent, amour, succès, éveil) sont ce qui crée l'insécurité. Par exemple, demander à l'autre "seras-tu là demain ?" et obtenir une réponse affirmative est un mensonge qui crée l'insécurité, car personne ne peut le savoir. La seule réponse valable est "jusqu'ici tout va bien".
Accepter la nature insécure du monde, c'est accepter la vie dans sa totalité, avec ses joies et ses peines. Cela ne nous empêche pas de vivre, de rire, d'aimer. C'est la renonciation à la lutte contre cette insécurité qui nous libère. Donner au monde la permission de vivre ou de mourir, c'est retourner à l'endroit où nous sommes nés, sans sécurité. C'est ne pas lutter contre le phénomène naturel de ce qui a lieu.