
Quand l'injonction au bonheur nous piège - Dialogue avec Louise Aubery
Audio Summary
AI Summary
L'interlocutrice, Louise, partage son expérience face à l'injonction moderne au bonheur et la quête de performance, notamment à travers le concept de "girl boss". Elle explique comment cette pression, amplifiée par les réseaux sociaux, peut mener au malheur et à un sentiment d'échec. Le désir d'être heureux, bien que louable, devient un poison lorsqu'il se transforme en injonction, nous faisant nous sentir coupables de ne pas l'être suffisamment ou de traverser des moments difficiles.
Fabrice, le philosophe et auteur, souligne l'importance du témoignage de Louise sur la souffrance mentale et l'illusion du bonheur véhiculée par la société. Il met en lumière trois pièges majeurs. Le premier est l'idée que l'on n'a pas le droit d'avoir des moments de tristesse ou de faiblesse. Le deuxième est la vision standardisée du bonheur, souvent idéalisée et déconnectée de la réalité, qui nous pousse à aspirer à un idéal de performance et de réussite sociale et financière, plutôt qu'à un bonheur authentique. Le troisième piège, redoutable, est la croyance que nous sommes entièrement responsables de notre bonheur, et que si nous sommes malheureux, c'est de notre faute. Cela nous punit doublement, en nous faisant vivre une difficulté et en nous culpabilisant de ne pas y faire face.
Louise raconte son parcours, où elle a longtemps cru que le but de la vie était d'être heureuse en permanence, ce qui l'a confrontée à la désillusion lorsque le malheur est survenu. Elle a ressenti un sentiment d'échec face à cette performance sociale attendue. Elle constate que les réseaux sociaux renforcent cette tendance à "paraître heureux" plutôt qu'à "être réellement heureux", transformant le bonheur en une monnaie sociale.
Elle critique le fait qu'on nous dise d'être heureux sans jamais nous expliquer comment y parvenir, transformant le bonheur en un objectif abstrait sans GPS ni carte. Cette injonction peut créer un sentiment d'incapacité et d'isolement, nous faisant croire que nous sommes les seuls à ne pas trouver le chemin du bonheur.
L'idéal du bonheur vendu est souvent une norme construite, qui varie selon les époques et les cultures. S'en écarter, par exemple en choisissant de ne pas avoir d'enfants ou de ne pas se marier, peut entraîner une remise en question de notre valeur. Fabrice ajoute que cette vision du bonheur est souvent liée à la performance et à la productivité, à quelque chose de lisse et de désincarné.
Louise confie être tombée dans le piège de la réussite sociale et financière comme mesure du bonheur, car ces métriques sont claires et infinies. Elle a réalisé que c'était une erreur, car cette voie, bien que rassurante par sa clarté, ne garantit pas le bonheur.
La discussion aborde ensuite la question de la responsabilité du bonheur. Fabrice insiste sur le fait que l'on a le devoir d'être heureux et que si l'on veut, on peut, ce qui est un problème majeur. Si l'on ne se sent pas bien, au lieu de voir cela comme un ajustement nécessaire de la vie ou un signe qu'il faut changer, on est culpabilisé.
Louise partage son expérience personnelle d'une période difficile de santé mentale, qu'elle simplifie en "dépression". Le plus difficile pour elle a été d'aller mal sans raison apparente. Elle avait une vie épanouie, un travail qui lui plaisait, des amis et une famille, et pourtant elle souffrait. Cette réalité non dite, que l'on peut vivre des moments atroces sans que ce soit de notre faute, l'a frappée de plein fouet.
Le problème de l'idéologie psychologisante est soulevé : tout doit avoir une cause, et si l'on va mal, il doit y avoir une explication psychologique. Louise reconnaît que cette approche peut être rassurante, car elle permet de chercher des solutions. Son mantra était "un problème, une solution". Cependant, elle a appris avec humilité que parfois, cela ne dépend pas que de nous, qu'il y a des facteurs externes et que l'on ne peut pas toujours avoir la main sur tout. L'acceptation ne signifie pas la résignation, mais la conscience de ce sur quoi on peut agir et de ce sur quoi on ne peut pas.
Louise décrit plus précisément son trouble mental : une hyperactivité mentale incessante, une "toupie qui tournait dans ma tête", l'empêchant de profiter de la vie. Cela a eu des conséquences dépressives, mais la cause était cette ébullition mentale constante. Elle a souffert de la méconnaissance et de l'errance médicale, rencontrant de nombreux professionnels qui ne parvenaient pas à l'aider, cherchant toujours des causes psychologiques là où il y avait une dimension biologique.
Fabrice insiste sur le fait que de nombreux troubles mentaux sont biologiques, liés à la physiologie et à la chimie du corps, et que l'on n'y a pas de pouvoir direct. Il y a aussi des facteurs environnementaux, mais il est crucial de reconnaître la part biologique. Le diagnostic a été long et douloureux à obtenir, prenant presque un an.
La discussion aborde ensuite le tabou des médicaments en santé mentale. Louise a eu le courage d'en parler, car il y a une idée fausse selon laquelle prendre des médicaments est un signe de faiblesse. Elle propose deux mantras : "On ne gagne pas de points bonus dans la vie à souffrir" et "Il est parfois plus courageux de se faire aider que de rester dans sa situation." Prendre des médicaments n'est pas un échec, c'est un traitement nécessaire, comme une chimiothérapie pour un cancer. C'est une pièce manquante du puzzle qui permet de compléter et de se sentir entier. Elle estime qu'on ne devrait même pas avoir à se justifier.
Pour Louise, les médicaments ont été la pièce manquante du puzzle. Après avoir essayé diverses méthodes alternatives par fierté, elle a constaté qu'un mois après avoir commencé un traitement médicamenteux, elle était redevenue elle-même. Elle regrette d'avoir perdu autant de temps, cherchant une guérison "plus noble" ou une "médaille de résilience". Aujourd'hui, elle est reconnaissante envers les médicaments qui lui permettent de mener une vie normale et d'être la personne qu'elle veut être. Elle souligne qu'il ne faut pas les prescrire à tort et à travers, mais qu'ils sont essentiels quand ils sont nécessaires.
Fabrice ajoute que le processus de trouver le bon médicament et la bonne posologie peut être long et complexe, nécessitant un suivi compétent. Ils remercient les psychiatres, dont le métier est essentiel et sauve des vies, mais qui est peu valorisé et en difficulté. Ils rappellent que les psychiatres sont des médecins, et que leur rationalité peut être un réconfort.
Louise aborde ensuite la pression sociale et comment la repérer. La question clé est "Pourquoi faisons-nous les choses ?". Elle a réalisé qu'elle poursuivait le "mauvais rêve", celui de son ego et non de son âme, en voulant créer une startup technologique pour l'image, alors qu'elle n'était pas passionnée par le domaine. Il est important de nourrir son âme et non son ego, et de se demander régulièrement si le chemin que l'on prend est le nôtre ou celui que les autres construisent pour nous.
Elle dénonce le piège de la "girl boss", un idéal féminin post-féministe qui, au lieu de libérer, enferme les femmes dans l'injonction de tout faire : avoir une famille épanouie, un couple, et une carrière brillante. C'est une prison qui nous fait croire que nous devons tout faire, plutôt que de pouvoir tout faire. Elle a elle-même contribué à glamoriser cet idéal et a été victime de cette pression à la performance.
Aujourd'hui, Louise se définit comme créatrice de contenu, autrice et productrice. Elle est transparente sur sa vie personnelle limitée, n'ayant pas d'équilibre parfait entre ses passions et sa vie privée. Elle n'a ni mari ni enfants et voit peu ses amis, acceptant que cet "déséquilibre" lui corresponde à ce stade de sa vie. Elle estime que l'équilibre idéal peut être culpabilisant, car il y a des moments où il faut être à 60% dans un domaine de sa vie.
Ce qui nourrit son âme actuellement est la culture coréenne, l'apprentissage de la langue et l'échange avec des personnes de cette culture. Elle trouve également du plaisir dans la danse, qui lui permet de se reconnecter à son corps sans souci de performance, contrairement à son éducation élitiste. Elle cultive délibérément des pans de sa vie où le plaisir est le principal guide.
Dans son travail de créatrice de contenu, elle vise à aider les gens, et particulièrement les femmes, à se sentir bien dans leur tête et leur corps, à prendre le pouvoir de leur vie et à se détacher des injonctions sociales. Elle partage du contenu sur la santé mentale, l'amour de soi et la réflexion, encourageant l'esprit critique pour se forger sa propre vérité.
Concernant son engagement féministe, elle reconnaît que sa vision a évolué. Elle estime qu'il est important de faire ce qui nous touche à notre échelle, sans remettre en question les croyances des autres. Elle est à l'aise avec les critiques, car elle pense que l'important est la fin commune : l'égalité des genres et la libération des femmes. Se quereller sur les moyens risque de diviser plutôt que de rassembler.
Louise a réalisé, à travers sa propre souffrance, la mesure de l'individualisme et du capitalisme dans nos vies. Nous sommes obnubilés par nos propres problèmes, sans prendre conscience que d'autres vivent les mêmes difficultés et qu'il est possible d'agir collectivement. Elle a également pris conscience de la "démesure du plus", voyant l'humanité comme des hamsters dans des roues, courant sans savoir où la roue va, ni à quoi elle sert. Cette métaphore illustre le bonheur moderne : une course sans fin vers un objectif utopique.
Elle conclut en soulignant que cette conception moderne du bonheur est récente, développée en réponse à la chute de la religion, où l'on a mis sa foi dans le bonheur sans en comprendre le contrat. Fabrice la remercie, espérant que son témoignage aidera de nombreuses personnes à faire la paix avec elles-mêmes.