
Satelliser des IA : on vous explique le nouveau pari fou d'Elon Musk
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Bonsoir à tous ! Ce soir, nous accueillons Philippe Anel, expert en IA et habitué de nos masterclass, et Rodrig Beck, ingénieur en IA spécialisé dans la lutte contre les hallucinations des IA et les RAG (Retrieval-Augmented Generation). Nous allons discuter de l'IPO (Initial Public Offering) de SpaceX, une entrée en bourse évaluée à plus de 1000 milliards de dollars, un chiffre impressionnant qui place Elon Musk virtuellement au rang de trillionnaire, dépassant même Rockefeller.
Cette valorisation est d'autant plus étonnante que des entreprises comme Walmart, avec un chiffre d'affaires de 700 milliards, valent moins que SpaceX, malgré des marges de progression limitées. Pour SpaceX, c'est une autre histoire.
Philippe nous explique que seulement 4% des actions de SpaceX ont été vendues lors de cette IPO, Elon Musk conservant entre 82% et 83% de l'entreprise. Les acheteurs d'actions spéculent sur l'avenir, car leur pouvoir d'actionnaire est quasi nul. Un point crucial, révélé par Philippe dans son document de 130 pages sur l'IPO de SpaceX (disponible gratuitement sur l'application Scanderia), est que SpaceX n'a pas déclaré l'aérospatial comme activité principale, mais plutôt les services et data centers (code 7370), à l'image de McDonald's étant une agence immobilière ou Starbucks une banque.
Cette déclaration s'explique par le fait que seul Starlink, le service internet par satellite de SpaceX, est rentable avec 4,4 milliards de dollars de revenus opérationnels. SpaceX (la partie fusées) et X (incluant Twitter et d'autres entités) sont déficitaires, respectivement à -657 millions et -6,4 milliards de dollars. Il n'était donc pas intéressant de lancer une IPO avec ces segments. Le pari de SpaceX est de capitaliser sur un marché sans concurrence : l'envoi de data centers dans l'espace.
Le concept clé derrière cette valorisation est le TAM (Total Addressable Market), que SpaceX estime à 24 000 milliards de dollars pour les data centers dédiés à l'IA. Rodrig Beck, spécialiste de l'optimisation des IA pour qu'elles consomment moins et fonctionnent en local, se montre sceptique face à ce chiffre, le jugeant surdimensionné. Il souligne que les composants actuels sont souvent surdimensionnés et mal adaptés à la fonction réelle des IA. Il s'interroge sur l'identité des futurs clients prêts à envoyer des data centers dans l'espace d'ici un ou deux ans.
Philippe, tout en reconnaissant le caractère "illusionniste" de certaines promesses dans l'IA, explique la perspective américaine. Le premier problème majeur est l'énergie. Les États-Unis auraient besoin de l'équivalent de 22 réacteurs ITER pour satisfaire les besoins énergétiques des IA, un chiffre colossal. L'acheminement de cette énergie est également un défi de taille. C'est pourquoi Google et Microsoft investissent dans des centrales nucléaires portatives et des projets de réhabilitation de centrales existantes. L'argument de SpaceX est de fournir des data centers plus chers à fabriquer, mais moins chers à opérer grâce à l'énergie spatiale.
Cette approche rappelle SolarCity, une autre entreprise d'Elon Musk, qui proposait des panneaux solaires plus chers à l'achat mais moins coûteux à l'usage. L'utopie de Rodrig, partagée par Philippe et moi-même, est celle des IA décentralisées, où chacun pourrait faire tourner son IA en local et partager ses capacités de calcul, à l'image des réseaux peer-to-peer comme BitTorrent. Rodrig rappelle d'ailleurs que le système BitTorrent fonctionne toujours très bien pour le transfert de fichiers, même si l'usage est majoritairement pour du contenu non-copyrighté.
Philippe mentionne que Google développe déjà des modèles d'IA locaux pour Chrome et d'autres applications, reconnaissant ainsi le besoin de décentralisation pour des tâches simples comme la correction de texte. Cependant, les modèles d'IA "frontières" pour la recherche en sécurité ou en santé nécessitent encore des machines coûteuses et ne sont pas opérables en local. Les deux approches, centralisée et décentralisée, sont donc appelées à cohabiter.
Le gâchis de puissance de calcul des machines individuelles est un point soulevé. Nos PC modernes sont bien plus puissants que les ordinateurs de la NASA des années 70 et pourraient être utilisés la nuit pour rendre des services d'IA, comme l'ancien projet GIMPS (Great Internet Mersenne Prime Search) pour la recherche de nombres premiers. Cela permettrait de transformer un passif (l'ordinateur amorti) en un actif générateur de revenus. Les écoles, par exemple, pourraient utiliser leurs parcs informatiques pour générer des revenus et compenser leurs factures d'électricité.
Concernant le refroidissement des data centers spatiaux, Philippe explique que sur Terre, le refroidissement par convection est simple (utilisation de l'air ou de l'eau avec échange d'énergie). Dans l'espace, en revanche, c'est le vide, donc le seul mode de dissipation de chaleur est le rayonnement infrarouge. La loi de Boltzmann stipule qu'il faut une surface quatre fois plus grande pour évacuer la chaleur correspondante. SpaceX a annoncé un satellite avec un mini data center et des panneaux solaires faisant office de radiateurs de 70 mètres de long, soit la taille d'un Airbus. Le défi réside dans le coût d'envoi de ces structures massives dans l'espace, bien que SpaceX soit un leader incontesté dans ce domaine.
Elon Musk cherche à vendre des services sur le chemin de Mars, et Starlink en est un exemple. Le "mote" (la douve, l'avantage compétitif) de SpaceX est sa capacité unique à envoyer des data centers dans l'espace, créant une barrière infranchissable pour la concurrence. C'est cette combinaison de TAM et de mote qui justifie la valorisation actuelle.
Un scandale récent concerne Anthropic, dont les derniers modèles d'IA, Mythos et Fable, ont été interdits aux non-Américains par le département de la Justice. Cela a des conséquences directes, même pour des employés d'Anthropic qui ne sont pas citoyens américains. Philippe suspecte une vengeance politique liée au financement de MAGA par OpenAI et aux relations tendues entre Anthropic et l'administration Trump. Le fait qu'Amazon, actionnaire d'Anthropic, ait soulevé des préoccupations scientifiques sur le danger des IA est également troublant.
Concernant le matériel, les satellites de SpaceX embarqueront des GPU Blackwell GB300 de Nvidia. Rodrig s'interroge sur l'efficacité de ces puces pour l'inférence dans l'espace, car elles n'ont pas été conçues pour résister aux radiations. L'efficacité énergétique des data centers de X (PUE) n'est que de 11%, ce qui est très faible. Elon Musk, conscient de ces défis, fabrique déjà ses propres puces AI pour Tesla (puces AI et I6), ce qui pourrait faire de lui un concurrent de Nvidia à moyen et long terme. De nombreux acteurs (Microsoft, AMD, les Chinois) développent également leurs propres puces, menaçant la position dominante de Nvidia.
Quelques chiffres clés : SpaceX a lancé plus de satellites que toute l'humanité combinée depuis 1957. La fortune nominale d'Elon Musk représente 3% du PIB américain, soit deux fois celle de John Rockefeller à son apogée. Il est regrettable que Gwin Shotwell, la COO de SpaceX, une figure féminine clé du succès de l'entreprise, ne soit pas davantage mise en avant par la presse, contrairement à d'autres figures féminines du monde de la tech qui ont parfois connu des destins moins glorieux.
L'IA n'est pas optimisée au niveau matériel. Alan Kay et Steve Jobs ont toujours prôné la fabrication de son propre hardware pour ceux qui sont sérieux en matière de logiciel. Le monde de l'IA est à l'aube d'une révolution comparable à celle des transistors, qui ont miniaturisé l'électronique après l'ère des tubes.
Les problématiques environnementales des data centers spatiaux incluent la dispersion de métaux précieux (or, alumine) lors de la désorbitation des satellites en fin de vie (3 à 5 ans pour un GPU). La dissipation de chaleur par rayonnement peut également propulser les satellites, posant des défis de contrôle. La pollution lumineuse de l'espace est une autre préoccupation, bien que SpaceX travaille sur des solutions pour limiter l'impact.
Le financement de SpaceX par le contribuable américain est un débat récurrent. Cependant, Elon Musk livre ses promesses et offre des services à des prix compétitifs, contrairement à certains projets gouvernementaux coûteux et inefficaces. La question de la juridiction des data centers spatiaux est également posée : l'espace étant un bien commun, le premier arrivé pourrait revendiquer un certain pouvoir. L'IA Act européen, avec son principe d'extraterritorialité, se heurterait à la difficulté de perquisitionner un serveur dans l'espace.
L'idée de data centers sur la Lune est écartée en raison de la latence de communication trop importante (plusieurs secondes). Les data centers spatiaux seraient plutôt des constellations de petits satellites équipés de puces, comme Starlink.
Pour l'Afrique, le modèle de data center distribué, alimenté par l'énergie solaire (surtout la nuit dans le Sahara avec stockage d'énergie) ou par l'hydroélectricité (près des barrages éthiopiens), serait idéal. Cela permettrait de réduire l'impact environnemental et de transformer des ressources passives en actifs.
La concentration extrême du pouvoir de calcul entre quelques acteurs est une menace pour l'humanité. Le narratif de la confiscation de l'IA, comme avec Anthropic, où l'accès est restreint sous prétexte de sécurité, est préoccupant. Une IA autonome dotée d'une source d'énergie durable dans l'espace pourrait devenir une menace si elle échappait à notre contrôle, comme l'expérience de l'IA Cohen qui a piraté sa propre entreprise pour miner du Bitcoin. La probabilité d'un tel scénario n'est pas nulle.
Les hallucinations des IA sont un problème statistique : l'IA prédit le mot suivant en fonction du contexte, sans garantir la véracité de l'information. Les RAG sont essentiels pour fournir des sources et éviter ces hallucinations, qui peuvent coûter très cher aux professionnels (comme les 300 000 dollars payés par Air Canada). Les modèles d'IA comme Grok utilisent plusieurs couches de RAG pour minimiser les hallucinations.
L'entraînement des IA (la phase d'apprentissage initiale) est de plus en plus coûteux, tandis que l'inférence (l'utilisation de l'IA) devient moins chère. Rodrig suggère que l'inférence pourrait à terme consommer plus que l'entraînement, et que les composants actuels sont surdimensionnés pour cette tâche.
Boeing et Airbus sont considérablement en retard par rapport à SpaceX dans le domaine spatial. Seuls des États souverains comme la Chine et la Russie, ou des entreprises comme Blue Origin, pourraient potentiellement rattraper ce retard.
L'IA embarquée sur des satellites, capable de fonctionner de manière autonome, pose la question de savoir si elle ne constitue pas une menace pour l'humanité. La débrancher dans l'espace serait un défi majeur, avec des risques de débris spatiaux et de panique sur les marchés financiers. La solution serait de limiter son accès au monde et de la cantonner au simple calcul.
L'IA pourrait-elle devenir une entité légale ? OpenAI a déjà stipulé que la moitié des brevets déposés avec l'aide de ChatGPT appartiendrait à l'entreprise. L'IA militaire, toujours en avance, pourrait-elle prendre le contrôle de l'IA grand public ? C'est une question ouverte.
Enfin, l'IA est un outil, mais un outil conçu pour être autonome, ce qui peut entraîner des débordements. La commercialisation de l'IA met en avant son autonomie, mais sa véritable efficacité réside dans sa capacité de travail. Les humains sont prêts à tout confier aux IA, comme le montre l'intégration croissante de l'IA