
Comprendre les vraies causes du mal - Dialogue avec Boris Cyrulnik (rediffusion)
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Le dialogue avec Boris Cyrulnik explore l'énigme de la violence et les moyens d'en sortir, en s'appuyant sur son dernier livre qui questionne le mal et le manque d'empathie. Cyrulnik est fasciné par le fait que des personnes commettent des crimes énormes au nom d'une "morale perverse", une représentation totalitaire du monde qui justifie l'élimination de tout ce qui n'y correspond pas. Contrairement aux animaux qui se battent pour la survie sans commettre de génocide, les êtres humains sont capables de tuer sans culpabilité, mus par un "délire logique" créé par le monde de l'artifice et de la verbalité.
L'étude de l'éthologie animale, notamment avec Rémy Chauvin et Jacques Cosnier, a permis de comprendre que les animaux posent des questions humaines avant la parole, touchant à l'affectivité, la sexualité et la survie. Le monde humain, en revanche, est caractérisé par l'artifice et la verbalité, qui peuvent mener à des merveilles comme la poésie et l'art, mais aussi à des horreurs comme l'esclavage, un exemple de "délire logique" où des millions de vies ont été sacrifiées pour maintenir le prix du sucre. Ce type de violence, motivée par une représentation délirante et logique, est propre à l'humain.
Les animaux nous apprennent sur ce qui peut inhiber l'empathie et conduire à une violence excessive. Le développement du cerveau commence in utero. Des études en neuroimagerie ont montré que le stress maternel pendant la grossesse (dû à la violence conjugale, la précarité ou la guerre) libère des substances toxiques qui altèrent le développement cérébral du fœtus. Ces bébés, avant même leur naissance, acquièrent un "appareil à voir le monde altéré" par le malheur de leur mère.
Cette transmission trans-générationnelle du trauma s'opère sur trois niveaux : neurologique, affectif et verbal. René Spitz et John Bowlby avaient déjà observé les altérations chez les orphelins après la Seconde Guerre mondiale, notamment une extrême violence chez les garçons due à une privation affective précoce. Bowlby, mon maître, a d'abord parlé de "privation d'amour maternel", une formulation excessive qui fut critiquée. Il s'agissait en fait de la privation d'une "niche sensorielle" sécurisante (jouer, parler, serrer contre soi). Quand la mère est insécurisée, elle ne peut pas sécuriser le bébé qu'elle porte.
Chez ces enfants, en particulier les garçons, on observe des troubles du développement et une dysfonction cérébrale. Incapables de maîtriser la parole, ils expriment leur agressivité par des morsures, des poussées, des coups, 8 à 10 fois plus souvent que les filles dès la crèche. Ils se désocialisent avant même d'acquérir le langage. Cette compréhension, permise par l'éthologie animale et confirmée par la neuroimagerie, a révolutionné notre vision, passant de l'idée de "mauvaise graine" à celle d'une forte dépendance de l'enfant à son environnement.
La question se pose alors : pourquoi les garçons sont-ils plus enclins à la violence ? Il y a des explications chromosomiques, affectives et culturelles.
1. **Explication chromosomique :** Les filles (XX) ont une compensation si un chromosome X est défectueux, contrairement aux garçons (XY), dont le chromosome Y est plus fragile et porteur d'anomalies. Les consultations de pédopsychiatrie sont majoritairement composées de petits garçons.
2. **Explication affective :** Les petits garçons violents font le vide autour d'eux, aggravant leur souffrance et les empêchant de développer l'empathie, cette capacité à se décentrer pour comprendre l'autre. Un animal privé d'altérité est autocentré, tout comme un enfant stressé sans verbalité pour réguler ses émotions. Les filles, qui se développent et parlent plus tôt, sont plus aptes à verbaliser et à séduire, canalisant leur malheur par le langage plutôt que par les actes. Les filles ont une avance neuropsychologique de deux ans sur les garçons à 12 ans, ce qui explique leur meilleure maîtrise de l'impulsivité.
3. **Explication culturelle :** Toutes les cultures ont instrumentalisé cette tendance à la violence des petits garçons pour les former aux métiers de la guerre. Les hommes sont héroïsés et sacrifiés, tandis que les femmes sont entravées pour se consacrer à la procréation et aux soins. La société s'est construite par la violence, comme l'ont montré Freud et René Girard. Ce n'est que depuis deux ou trois générations que l'on commence à remettre en question la violence comme force créatrice, la considérant désormais comme pure destruction dans une culture en paix.
La révolution consiste à changer notre manière d'accueillir les enfants, en particulier les garçons. Au lieu de les encourager à se battre, il faut les sécuriser et leur apprendre à s'exprimer par la parole et le contact. Les pays d'Europe du Nord et le Québec ont montré que des modes de socialisation différents peuvent, en une génération, réduire la violence des garçons, qui valorisent alors la parole, la créativité, et même l'art culinaire. La notion de virilité est une "escroquerie culturelle" qui piège les garçons.
L'individu est bien plus dépendant de son environnement qu'on ne le croit. Les découvertes en neurobiologie et épigénétique montrent que la même bandelette d'ADN s'exprime différemment selon le milieu. L'exemple des abeilles, où une larve génétiquement ouvrière peut devenir reine grâce à l'environnement, illustre cette épigenèse. La théorie de l'attachement, bien que son nom soit imparfait, est une révolution car elle est inclusive, intégrant la génétique, la biologie, la psychologie et la culture. Elle montre comment le milieu structure le développement dès les premières divisions cellulaires.
La théorie de l'attachement, développée par Bowlby, Spitz et Anna Freud, a fait face à des résistances, notamment de la part de psychanalystes qui ont empêché la traduction de Bowlby en français. Pourtant, elle articule différentes disciplines pour comprendre le développement de l'enfant. Elle souligne que l'empreinte affective et la "niche sensorielle" sont essentielles pour un attachement sécure, où l'enfant est bien en lui-même, même en l'absence de la figure d'attachement.
La résistance à ces idées provient du danger du langage totalitaire, qui réduit la pensée à des slogans et disqualifie ceux qui pensent différemment. Hannah Arendt, avec son concept de "banalité du mal", a montré comment des individus "médiocres" comme Eichmann pouvaient commettre des crimes monstrueux en se soumettant à une "pensée administrative" sans altérité, sans culpabilité. Cette pensée paresseuse, qui évite l'effort de comprendre l'autre et la complexité du réel, est le ferment du totalitarisme.
Pour se prémunir contre la violence, il est crucial d'intervenir à toutes les étapes du développement, de la grossesse à l'âge adulte. Il faut sécuriser les femmes enceintes, offrir aux bébés une constellation affective autour de la figure d'attachement primordiale (et non une mère isolée), et surtout, favoriser une culture du débat démocratique, de la diversité des pensées et des récits artistiques qui sont des "fabricants d'empathie". Les régimes totalitaires, en contrôlant la littérature, appauvrissent la "niche verbale" et conduisent à des crimes sans culpabilité.
Il est nécessaire de lutter contre la pensée paresseuse, qui nous pousse tous vers le confort de la servitude et le langage totalitaire. L'effort de comprendre ceux avec qui nous sommes en désaccord, de remettre en question nos propres convictions, est la seule voie pour échapper à la barbarie et embrasser la complexité du réel, essentielle au développement de l'enfant comme à celui de l'adulte.