
Ils ont prédit l’arrivée de Bitcoin 10 ans avant sa création
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Bonsoir à toutes et à tous. Ce soir, nous recevons Édouard et Ludovic pour discuter d'un sujet qui nous tient particulièrement à cœur : la sortie de la traduction française du livre "L'Individu Souverain". Ce livre, paru il y a près de 30 ans, proposait déjà une théorie monétaire prévoyant l'arrivée de monnaies numériques et incensurables, bien avant Bitcoin. Nous allons revenir sur ces théories, leurs réussites et leurs erreurs, et explorer la thématique de l'individu souverain.
Édouard, éditeur chez Consensus Network, explique que leur mission est de traduire et publier des livres en français sur la monnaie, Bitcoin et la liberté individuelle. Ludovic Lars, rédacteur dans le milieu de Bitcoin et auteur de "L'Élégance de Bitcoin", a participé à la relecture finale de la traduction de "L'Individu Souverain".
Nous avons également mentionné que Consensus Network propose d'autres ouvrages sur Bitcoin, et un code promo "Cryptost" de 10% est disponible pour les auditeurs.
La première question qui se pose est pourquoi traduire et éditer ce livre aujourd'hui, alors qu'il date de près de 30 ans. Édouard donne deux raisons principales : c'est un projet passionnel, un objectif personnel qui lui tient à cœur, et il y a un intérêt commercial, suite au succès de la traduction allemande il y a un an et demi. Il estime que les théories du livre ne sont pas datées, mais au contraire très actuelles, ayant le potentiel de déclencher des réactions et d'inspirer l'entrepreneuriat, comme cela a été le cas pour lui et d'autres personnalités comme Olivier Rolland.
Ludovic résume la thèse du livre, écrit par deux investisseurs, James Dale Davidson (Lord William Rees-Mogg) et William Rees-Mogg. Ils prédisaient que l'innovation technique allait bouleverser les conditions géopolitiques, menant à une ère de l'information où l'individu deviendrait beaucoup plus libre et souverain, par opposition aux grands États actuels. Édouard ajoute que la technologie permettrait aux individus de s'émanciper de leur pays d'origine, de créer de la valeur en ligne et de s'expatrier plus facilement, les rendant plus mobiles et moins dépendants d'une juridiction. On observe aujourd'hui ce phénomène avec les nomades digitaux qui choisissent des lieux de vie plus cléments fiscalement. Le télétravail a également renforcé cette indépendance géographique, permettant aux salariés de voyager et de ne plus être liés à un lieu physique. Cette révolution de l'information, selon eux, marque le passage d'une société industrielle à une société où la valeur est majoritairement créée en ligne, sans ancrage physique.
Le livre expose plusieurs théories, dont une sur la monnaie. Dès les années 90, les auteurs envisageaient l'émergence de monnaies privées, numériques et incensurables. Édouard précise qu'ils s'appuyaient sur les travaux de Hayek et son livre sur la concurrence des monnaies, affirmant que grâce à la technologie de l'information, des monnaies privées émergeraient, échappant au contrôle des États et résolvant le problème de l'inflation. Ludovic explique que Hayek proposait de libéraliser le marché de la monnaie et de la banque, permettant à chaque organisme d'émettre sa propre monnaie. Les auteurs de "L'Individu Souverain" pensaient qu'Internet permettrait l'émission de monnaies libres, le marché sélectionnant les plus adaptées. Ils parlaient de "cybermonnaie", mais leur vision était plus proche de monnaies adossées à de l'or ou d'autres marchandises, comme le système e-gold qui a vu le jour en 1996.
Concernant les monnaies pré-Bitcoin, Ludovic mentionne Digicash de David Chaum, une forme d'argent liquide électronique confidentiel développée dans les années 80, testée en 1994 et déployée par certaines banques américaines en 1995. Ce système, qui permettait des échanges confidentiels, a cependant fait faillite en 1998, laissant la place à des systèmes comme PayPal. Les auteurs du livre envisageaient des monnaies privées comme Digicash ou des monnaies adossées, plutôt que des monnaies natives comme Bitcoin, sans sous-jacent physique. Leur principal focus était la protection contre l'inflation, un problème majeur dans les années 90, notamment dans les pays de l'ex-URSS ou de l'ex-Yougoslavie, où les monnaies s'effondraient. Peter Thiel, en fondant PayPal, faisait d'ailleurs référence à ces problèmes d'inflation pour justifier la nécessité d'une monnaie numérique.
PayPal, à l'origine, était un projet de monnaie privée avant d'être rattrapé par les régulateurs. Le produit s'appelait toujours PayPal, mais l'entreprise était Finity, fondée par Peter Thiel et Max Levchin. Elon Musk a ensuite rejoint le projet avec X.com, menant à une fusion.
Les auteurs de "L'Individu Souverain" parlaient également d'anonymat et de cryptographie pour ces cybermonnaies, mais sans développer outre mesure ces aspects, laissant place à l'imagination du lecteur. Édouard souligne que cette approche conceptuelle, qui ouvre des perspectives sans tout dicter, est souvent la clé du succès de ces ouvrages.
Nous avons ensuite abordé la question de savoir si les auteurs auraient été des "Bitcoiners". Davidson, l'un des auteurs encore en vie, a participé à un podcast de Robert Breedlove, un Bitcoiner américain. Ses réactions, notamment face à l'utilisation de Bitcoin par les Ukrainiens en temps de guerre, ont montré une certaine difficulté à saisir pleinement le concept, probablement due à son âge avancé (plus de 90 ans). Ludovic estime que s'ils avaient été plus jeunes, ils auraient apprécié l'idée de Bitcoin, même s'ils auraient peut-être préféré des stablecoins adossés à l'or. Cependant, le pessimisme lié à l'âge peut rendre difficile l'enthousiasme pour de nouveaux concepts, comme ce fut le cas pour certains cypherpunks comme Tim May, critique envers la spéculation autour de Bitcoin.
Une question du chat demandait si les auteurs avaient prédit que la majorité des individus préféreraient la sécurité d'une "cage douce" offerte par les États plutôt que la liberté et la responsabilité. Édouard répond que le livre parle de "l'individu souverain" au singulier, suggérant une notion de minorité. Ce concept s'adresse à ceux qui ressentent le désir d'être libres, mobiles et détachés de leur pays d'origine ou de leur travail, ce qui n'est pas le cas de tout le monde. Beaucoup de gens dépendent de l'État, et changer cela radicalement est complexe.
Ludovic ajoute que le chapitre 9 du livre, intitulé "La réaction des nationalistes et des néo-luddites", aborde l'opposition à la mutation de l'information. Cependant, les auteurs faisaient preuve d'un certain optimisme, imaginant la disparition rapide des États-nations. Ludovic, plus circonspect, pense que l'empire américain n'est pas près de disparaître, et que le livre, bien qu'utile, ne mènera pas à l'effondrement total des États-nations.
Édouard souligne que les auteurs ont sous-estimé la capacité des États à utiliser la même technologie pour renforcer leur pouvoir et leur contrôle, limitant les portes de sortie et la vie privée par la réglementation. C'est un combat à double sens : la technologie libère l'individu, mais elle est aussi utilisée contre lui, comme on le voit avec les projets de monnaies numériques de banques centrales (CBDC) en Union Européenne, qui permettent un contrôle total des transactions et de la dépense.
Si une suite au livre était écrite, quels outils seraient mis en avant pour contrer ce renforcement de l'État ? Ludovic estime que les mêmes outils fonctionneraient, mais la tâche serait plus complexe. Bitcoin, par exemple, permet de rester souverain sur son argent, d'effectuer des transactions sans entrave étatique et de préserver sa confidentialité, que l'on soit dans un pays libre ou non.
Les auteurs mettaient principalement en avant l'expatriation, la mise en concurrence des juridictions, pour s'installer là où l'on est le mieux traité. C'est ce que font les nomades digitaux aujourd'hui, comparant les taux d'imposition, la qualité de vie et la stabilité des pays. Ils parlent de "voter avec ses pieds", un concept similaire à "voter avec son argent" en adoptant Bitcoin.
Le livre explore aussi l'intelligence artificielle, avec l'idée d'agents numériques ou de "serviteurs numériques" qui permettraient aux individus de devenir plus autonomes, gérant des rendez-vous ou des contrats. C'était une vision étonnamment précoce, car les agents autonomes ne sont devenus un sujet de discussion qu'il y a un an.
Peter Thiel, qui a écrit la préface de la nouvelle édition anglophone de 2020, est un exemple de personne inspirée par le livre. Il est cependant ambigu sur la justesse de toutes les prédictions, notamment face à l'émergence de la Chine. Il oppose la crypto, qu'il voit comme décentralisatrice et libertarienne, à l'IA, qu'il juge centralisatrice et "communiste", un point de vue intéressant venant d'une figure majeure de la Silicon Valley.
La conversation a ensuite divergé sur le pessimisme de l'hôte concernant l'adoption de Bitcoin et la capacité des individus à se libérer. Il estime que la majorité des gens sont paresseux et préfèrent le confort à la responsabilité, ce qui explique la persistance des banques et la centralisation des IA. Ludovic est plus optimiste, pensant que même si la majorité ne s'intéresse pas à ces technologies, un pourcentage réduit (comme les 20% qui pourraient être souverains) peut changer la société, à l'image des minorités intolérantes décrites par Nassim Nicholas Taleb.
Concernant la monnaie numérique, Ludovic estime qu'elle est globalement une mauvaise chose, mais que Bitcoin a été créé en réponse à la numérisation inéluctable de la monnaie, pour offrir un "argent liquide pour le cyberespace", contrôlable par l'individu et échangeable sans tiers de confiance. L'argent liquide physique périclitera, et Bitcoin constituera une porte de sortie essentielle dans un monde où la monnaie est essentiellement numérique.
Le débat a également porté sur l'idée de décentralisation du pouvoir exécutif, à l'échelle d'une ville ou d'un département, permettant une concurrence entre les juridictions et offrant aux individus le choix de s'installer là où les règles correspondent le mieux à leurs affinités. Ce modèle, plus radical, est envisagé par les auteurs comme une nouvelle féodalité, inspirée du Moyen-Âge décentralisé. Cependant, ce modèle présente un risque de guerre, qui justifie historiquement la création d'États plus grands.
En conclusion, "L'Individu Souverain" est un livre qui a marqué de nombreux entrepreneurs et Bitcoiners, les poussant à l'action et à reprendre leur vie en main. Il est disponible en français, en version numérique et bientôt en livre audio.
Merci à Ludovic et Édouard pour cette discussion enrichissante.