
Catherine BOSSAERT transforme deux deuils en une mission pour briser le tabou de la mort
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La mort est un sujet particulièrement tabou en France, et même dans les unités de soins palliatifs, le mot n'est pas toujours prononcé clairement. Le deuil est une cicatrice émotionnelle, une blessure, mais aussi une rupture de trajectoire. Il ne faut pas essayer de continuer comme si de rien n'était, mais plutôt trouver les ressources pour construire une nouvelle trajectoire. Le deuil est un chaos émotionnel où toutes les étapes peuvent s'enchaîner rapidement et non pas dans un ordre linéaire comme on l'imagine souvent. Une cicatrice, si on en prend soin, s'estompe, mais elle est toujours là. Si des deuils précédents n'ont pas été correctement "métabolisés", il peut y avoir un effet boule de neige.
Catherine Brossard, fondatrice de l'association Movida, est invitée pour parler de ce sujet difficile mais essentiel. Elle constate qu'il existe de multiples approches et courants de pensée concernant le deuil, chacun ayant sa propre méthode. L'expression "faire son deuil" est controversée ; Catherine ne l'emploie jamais car elle sous-entend un début et une fin. Pour elle, le deuil est une cicatrice émotionnelle qui demeure, même si elle s'atténue.
Concernant les différentes étapes du deuil, Catherine explique qu'une personne endeuillée peut vivre toutes les étapes en une seule journée, parfois en une heure. Elle préfère parler d'un "chaos émotionnel" plutôt que d'une courbe avec des étapes fixes, car cela donne l'impression d'une norme à respecter dans un certain temps, ce qui ne correspond pas à la réalité du deuil.
Catherine se sent profondément alignée avec son travail d'accompagnement au deuil, qu'elle mène au travers de son association et de ses projets. Elle a elle-même surmonté deux deuils majeurs : celui de son époux en 2006, père de ses deux jeunes enfants, décédé d'une crise d'épilepsie, et celui de son fils cadet en avril 2024, également décédé d'une crise d'épilepsie.
Quelques années après le décès de son mari, Catherine a commencé à accompagner des femmes veuves à partir de 2021 et à se former à l'accompagnement du deuil, avant même le décès de son fils. Elle n'avait pas cherché d'accompagnement spécifique à l'époque de son premier deuil, mais a fait une thérapie classique. Après le décès de son fils, elle a accéléré sa formation et a obtenu un Diplôme Universitaire sur le deuil et le travail de deuil à la faculté de médecine Paris-Saclay, le seul existant en France. Ce DU aborde la psychologie, la philosophie, l'anthropologie et la sociologie du deuil, offrant une compréhension approfondie du sujet.
L'association Movida, créée en janvier 2025, a deux axes principaux : l'accompagnement des personnes en deuil, notamment par des groupes de parole, et la sensibilisation des professionnels à l'impact du deuil. Cette sensibilisation s'adresse aux professionnels vivant des deuils personnels qui affectent leur vie professionnelle, ou à ceux confrontés au deuil au quotidien, comme les soignants, les pompiers, ou les thanatopracteurs.
Catherine souligne le manque de cadre et de normes dans l'accompagnement du deuil, en dehors de la profession de psychologue. Beaucoup de personnes s'autoproclament accompagnants. Elle-même a choisi d'être supervisée dans ses pratiques pour garantir un cadre éthique et déontologique, finançant ces séances via son association.
L'histoire personnelle de Catherine résonne avec celle de l'animateur, qui a perdu son père jeune. La question de la hiérarchie des souffrances est abordée : bien qu'il n'y ait pas de classification des deuils, la perte d'un enfant est universellement reconnue comme une rupture de la chronologie naturelle de la vie. On ne met pas ses enfants au monde pour assister à leurs funérailles. Cela demande des ressources particulières pour y faire face.
Catherine parle du "travail du deuil", d'où le nom de son association, Movida, qui signifie "remise en mouvement". Ce travail implique une part active de la personne endeuillée, comme la cicatrisation d'une blessure. Il faut vivre le deuil pour cheminer sereinement. Les capacités de résilience, l'expression des émotions, la recherche d'aide, et la capacité à prendre soin de soi (thérapie, art-thérapie, sport) sont essentielles.
Movida propose un "bilan de deuil" aux adhérents, un entretien où ils racontent leur parcours. Catherine évalue ce qui a été mis en œuvre et suggère de nouvelles ressources ou orientations, que ce soit un accompagnement par l'association, un psychologue, ou des activités comme tenir un journal ou reprendre le sport. Elle-même utilise le chant comme exutoire, une activité libératrice qui a pris une dimension particulière après le décès de son fils, qui souhaitait la voir en concert.
La dimension spirituelle est également accueillie au sein de Movida. Catherine partage la croyance en la survie de la conscience, comme l'évoque Christophe Fauré. L'association organise des groupes de parole en ligne sur "Deuil et spiritualité" où chacun peut exprimer ses expériences, signes, ou sa foi religieuse, quelle qu'elle soit. Cette quête de sens est fondamentale, car le deuil peut engendrer une perte de sens.
L'inégalité face au deuil s'explique par de nombreux facteurs, comme des fragilités préexistantes (anxiété, dépression), des traumatismes d'enfance, ou les capacités de résilience individuelles. Catherine refuse l'idée du "cadeau mal emballé" de la vie, inaudible en période de souffrance. Cependant, elle reconnaît que son association n'aurait pas existé sans ses propres épreuves. Après le décès de son fils, elle a choisi de transformer sa souffrance en une énergie vertueuse pour les autres, plutôt que de la laisser la détruire.
À la question "si c'était à refaire", Catherine répond oui, car elle a la sensation profonde que les choses devaient se dérouler ainsi. Cette certitude l'aide à maintenir son équilibre psychique et à avancer. Elle a un fils aîné, vice-président administratif de l'association, fier de son engagement, mais non impliqué opérationnellement. La présence d'autres enfants peut agir comme un "tuteur de résilience" pour les parents endeuillés, les empêchant de sombrer.
Concernant la brutalité du décès, Catherine estime que la perte brutale est la plus difficile, laissant des non-dits et des choses inachevées. Bien que la dégradation physique ou psychique d'un proche soit également une épreuve, elle offre l'opportunité de se dire les choses et de se préparer. Elle a elle-même vécu un deuil brutal avec son mari et a dû faire face à des non-dits.
L'accompagnement du deuil implique une gestion profonde des émotions. Les aidants, souvent des femmes ayant accompagné leurs proches jusqu'à la fin, peuvent ressentir un sentiment de vide et une culpabilité due à un éventuel soulagement lorsque la souffrance du proche s'arrête. L'association aide à libérer, gérer et réguler ces émotions.
Movida propose des groupes de parole ouverts (sur une thématique mensuelle, quel que soit le lien de perte) et des groupes fermés (toujours les mêmes personnes ayant vécu la même perte, sur plusieurs séances). Il existe un groupe fermé pour les femmes ayant perdu leur conjoint et un autre pour les parents ayant perdu un enfant.
L'association accueille également les deuils liés à la perte d'un animal, d'un emploi, d'une situation sociale, ou d'une amitié. Toute rupture de trajectoire, toute projection d'avenir brisée, engendre un travail de deuil. La mécanique émotionnelle est similaire.
Movida organise des webinaires thématiques gratuits ouverts à tous, sur la gestion des émotions, le deuil et la nutrition, ou le deuil au travail. Le "ton" de l'association est celui de la "remise en mouvement", sans jugement. Il s'agit de normaliser l'expérience du deuil, de permettre aux personnes de se sentir comprises et de s'exprimer librement.
Catherine n'a pas créé l'association après le décès de son mari car elle était absorbée par l'éducation de ses jeunes enfants ; la maturation de cette idée a pris du temps.
En France, les dispositifs d'accompagnement social du deuil sont insuffisants en moyens. Catherine plaide pour un "bilan de santé" après un deuil majeur, qui permettrait d'éviter des problèmes de santé coûteux pour le système. L'accompagnement de fin de vie est un autre sujet complexe et tabou en France, où la mort est culturellement mise de côté, même dans le langage quotidien. Catherine utilise le mot "décédé", notamment pour annoncer la nouvelle aux enfants, estimant qu'il faut nommer les choses.
Après le décès de son mari, Catherine a entretenu la mémoire de leur père auprès de ses enfants, avec des photos dans leur chambre et des évocations régulières, pour qu'ils puissent construire une image symbolique de lui. C'est un choix personnel, différent de la mère de l'animateur qui a choisi de "tourner la page".
La question de refaire sa vie après un deuil est un tabou, surtout pour les jeunes veuves qui peuvent ressentir de la culpabilité. Catherine, qui a elle-même refait sa vie, aborde ce sujet dans les groupes de parole, partageant son expérience pour montrer qu'un après est possible. Elle a ressenti de la culpabilité au début, mais a mis plusieurs années à s'autoriser à avancer. Elle préconise de s'écouter et de laisser le temps au temps.
Catherine et son mari avaient parlé de la survie de l'âme et d'une vie après la mort, des croyances qu'elle partage toujours. Elle reçoit de nombreux signes de son fils décédé, qu'elle considère comme le président d'honneur de l'association et l'instigateur de sa création.
La fatalité qui l'a frappée deux fois l'a amenée à explorer le transgénérationnel. Elle a découvert des répétitions de décès dans la famille de son mari, des générations plus tôt, ce qui a donné un sens à son histoire. Cette dimension est également abordée de manière spontanée par certaines adhérentes de Movida, et Catherine envisage d'en faire un webinaire.
Un exemple marquant d'accompagnement est celui d'une adhérente qui parlait du décès récent de sa fille, mais qui a fondu en larmes en évoquant le décès plus ancien de son mari. Elle a alors réalisé qu'un deuil précédent non "métabolisé" pouvait créer un "effet boule de neige" et empêcher de cheminer sereinement. Le bilan de deuil permet de reconstituer une chronologie et de révéler des blocages.
Catherine se forme continuellement, notamment sur le deuil périnatal, pour élargir l'offre d'accompagnement de Movida. Elle chemine avec ses adhérentes, où les prises de conscience sont souvent émouvantes. L'association aborde aussi le deuil après une IVG (volontaire ou médicale), reconnaissant le besoin de déposer et d'échanger sur cette expérience souvent difficile.
Movida compte une soixantaine d'adhérents en moins d'un an, avec pour objectif un développement harmonieux et serein. Outre l'accompagnement, Catherine mène des actions de sensibilisation, comme des interventions sur l'impact du deuil dans la sphère professionnelle. Elle ne voit pas son action comme un combat, mais comme une démarche de sensibilisation, où chaque prise de conscience est une petite victoire. Le "bilan de deuil" est une originalité de l'association, offrant une rétrospective du parcours de deuil qui s'avère très révélatrice pour les adhérents.
L'association prévoit d'organiser des "cafés deuil" en présentiel pour renforcer son ancrage local, en complément des activités en visio qui touchent des