
Pourquoi tout ce que vous croyez sur le Bien et le Mal est faux - Dialogue avec Michel Terestchenko
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Le dialogue explore la remise en question de la croyance fondamentale selon laquelle les êtres humains sont intrinsèquement égoïstes. Michel Teréceus, philosophe, soutient que ce paradigme, dominant depuis le XVIIe siècle, est une illusion qui nous empêche de comprendre véritablement les motivations humaines, le bien et le mal, ainsi que les modalités de résistance face aux injustices.
L'idée que l'égoïsme est la motivation première des actions humaines a été théorisée dès le XVIIe siècle, notamment par La Rochefoucauld, qui dénonçait toutes les vertus comme de simples apparences masquant un intérêt personnel caché. Cette vision, influencée par des penseurs comme Pascal, s'oppose à une morale basée sur le désintéressement, qui devient ainsi impossible à manifester concrètement. Les Grecs anciens, en revanche, n'abordaient pas la question morale sous l'angle de l'intérêt ou du désintéressement. Pour eux, l'essentiel était la "vie bonne", l'accomplissement de la nature humaine, qui incluait la vie philosophique.
Le christianisme, avec Saint Augustin, a introduit une nouvelle problématique : celle de la pureté de l'acte et du désintéressement absolu. Cette exigence extrême a, selon Teréceus, rendu suspect le bien même dans ses manifestations les plus évidentes, menant à une forme de schizophrénie où nous reconnaissons des actions bonnes tout en doutant de leur sincérité. Le prix de cette schizophrénie est le soupçon généralisé, qui rend la philanthropie elle-même suspecte.
Teréceus critique la "lucidité" des penseurs du XXe siècle (psychanalyse, marxisme, sociologie) qui, en voulant révéler les ressorts cachés des actions, ont souvent abouti à une vision pessimiste et déshumanisante. Il propose un renversement : cette prétendue lucidité serait en réalité une forme d'aveuglement.
Les expériences de psychologie sociale, notamment celles de Milgram et Zimbardo, sont cruciales pour comprendre le mal. L'expérience de Milgram, en particulier, a démontré que des individus ordinaires, placés dans des situations d'autorité ou de contrainte, pouvaient infliger des souffrances considérables, non par méchanceté intrinsèque ou égoïsme, mais par obéissance. Cela révèle que le mal n'est pas tant une question morale individuelle qu'une question politique, liée aux institutions et aux dispositifs sociaux.
Face à cela, Teréceus propose un nouveau paradigme, remplaçant l'opposition égoïsme/altruisme par celle de "présence à soi" et "absence à soi". L'individu qui refuse d'obéir à un ordre inacceptable est celui qui est présent à lui-même, fidèle à ses principes. L'obéissance aveugle résulte d'une "absence à soi", d'une démission face à la contrainte ou à la pression sociale.
Ce nouveau paradigme met l'accent sur la vulnérabilité humaine. Accepter sa propre vulnérabilité, loin d'être une faiblesse, permet de développer une force morale pour dire non au mal. Les situations de contrainte, comme celles étudiées par Milgram, démontrent que notre perception de nos propres comportements est souvent démentie par la réalité.
Le paradigme de l'égoïsme est également remis en cause dans ses implications économiques et politiques. Le marché, fondé sur l'idée que la poursuite de l'intérêt individuel mène à l'harmonie générale, est une construction historique. De même, les structures étatiques reposent sur des présupposés qui peuvent être erronés.
Teréceus souligne que le véritable problème n'est pas l'intérêt personnel, mais l'absence de conscience. Il distingue la "conscience" de la simple "lucidité" qui voit le mal partout. La conscience, dans son sens profond, est la capacité à se représenter la réalité, à éprouver les conséquences de ses actes sur autrui, et à agir en conséquence. C'est un travail d'attention, de vigilance et d'effort.
Il s'intéresse à Machiavel, non pour sa prétendue immoralité, mais pour sa lucidité sur la nature du pouvoir politique. Machiavel reconnaît que le politique, même animé de bonnes intentions, doit parfois faire le mal. Le "scrupule" devient alors essentiel : la conscience que l'on commet un mal, même nécessaire, et le refus de l'appeler bien. C'est cette conscience du mal, cette honnêteté face à ses actes, qui fait défaut aujourd'hui, conduisant à des logiques de violence et de destruction sans fin.
L'exemple de Magda Trocmé, qui a dû mentir pour sauver des vies juives pendant la Seconde Guerre mondiale, illustre cette idée du "scrupule". Elle ne se considérait pas comme vertueuse, mais comme ayant perdu son innocence en commettant des actes moralement répréhensibles, même si nécessaires. De même, les officiers allemands opposés à Hitler savaient qu'assassiner était un mal, même au nom de la justice.
La perte de la conscience, l'incapacité à se représenter la souffrance d'autrui, est au cœur de la banalité du mal, comme l'a montré Hannah Arendt. Les dispositifs mentaux, idéologiques et politiques créent une "inconscience politique totale" qui permet des actes destructeurs sans prise de responsabilité.
En conclusion, le travail de Teréceus propose un renversement radical : il ne s'agit pas de choisir entre égoïsme et altruisme, mais de cultiver la conscience de soi et la conscience d'autrui. C'est cette conscience, cette capacité à éprouver et à se représenter la réalité, qui fonde une action juste et permet de résister aux logiques de violence et de déshumanisation. L'homme n'est pas fondamentalement égoïste, mais vulnérable, affecté par la souffrance d'autrui, et capable de compassion. L'enjeu est d'éduquer à cette conscience, à cette vigilance critique, pour construire des sociétés plus justes et humaines.