
ADÈLE HAENEL : SE BATTRE POUR CE QUI EST JUSTE
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En février 2020, la récompense de Roman Polanski aux Césars pour son film "J'accuse", malgré les accusations de viol et d'agression sexuelle portées contre lui, a provoqué une réaction marquante de l'actrice Adèle Haenel. En quittant la salle, elle a crié "Bravo la pédophilie", un geste de protestation qui a fait date et suscité un vaste débat national. Cette action a été suivie par une tribune de Virginie Despentes, "Désormais, on se lève et on se casse", qui a souligné la nécessité de s'opposer aux politiques jugées inacceptables.
La réaction d'Adèle Haenel était profondément liée à sa propre expérience. Peu de temps auparavant, elle avait dénoncé publiquement le harcèlement sexuel et les agressions qu'elle avait subies de la part du réalisateur Christophe Ruggia. Ce dernier avait nié les faits, affirmant qu'elle était frustrée de ne pas obtenir plus de rôles. Une procédure judiciaire s'en est suivie, aboutissant en avril 2026 à la condamnation de Ruggia à cinq ans de prison, dont deux fermes sous bracelet électronique, pour agression sexuelle sur Adèle Haenel lorsqu'elle avait entre 12 et 14 ans. Haenel a déclaré que sa vie serait désormais dédiée à la justice.
Depuis l'incident des Césars, Adèle Haenel a changé de cap, abandonnant le cinéma grand public pour se consacrer au théâtre et à l'activisme, notamment contre le génocide à Gaza. Elle est désormais autrice et publie son premier livre, "Vis", un ouvrage inclassable mêlant fiction, scénario de cinéma et essai. Dans ce livre, elle aborde la disparition de l'enfant, le système qui protège les pédocriminels, mais aussi la reconstruction et l'espoir.
Sur le plateau de Blast, Adèle Haenel explique son choix de publier "Vis" aux éditions de L'Arche, une maison d'édition indépendante spécialisée dans le théâtre, plutôt que chez un grand éditeur. Elle souhaitait éviter les groupes liés à des personnalités comme Vincent Bolloré, dont elle dénonce le projet d'extrême droite fascisant. Pour elle, il est crucial de lutter contre la concentration des médias, car l'imaginaire qu'ils produisent oriente les désirs et contribue à façonner la société future. Le choix de L'Arche était aussi lié au fait que le livre parle du théâtre comme un espace de joie et de réflexion, permettant de remettre en question les évidences. Elle travaille d'ailleurs avec la compagnie de Gisèle Vienne, avec laquelle il y a un alignement entre la réflexion politique, philosophique et le travail formel. Le livre est une collaboration avec Gisèle Vienne.
Concernant la forme hybride de son ouvrage, mêlant roman, essai et scénario, Adèle Haenel explique qu'il s'agit d'une recherche littéraire visant à réinventer la littérature et à regarder le réel de biais. Cette forme n'a pas été un choix postérieur à l'histoire, mais plutôt une nécessité intrinsèque : le fond et la forme sont indissociables. La structure scénaristique, notamment au début du livre, permet d'objectiver les situations vécues et de mener une "enquête littéraire et philosophique" sur des événements où la parole de l'enfant était absente. Elle s'inspire notamment de Nathalie Sarraute, cherchant à investiguer ce qui a été vécu même si "rien ne s'est passé".
Interrogée sur l'importance de ce livre comme nouvelle forme d'expression, alors qu'elle a déjà une voix forte dans les médias, Haenel considère son livre comme une "remise en sens". Pour elle, les parcours artistique et politique ne sont pas parallèles mais poreux. L'art est un espace de ressensibilisation et de réflexion, tandis que l'engagement politique (sur la Palestine, les violences pédocriminelles, les violences sociales) nourrit le théâtre. Le théâtre, tel qu'elle le pratique, n'est pas une réplication sérielle mais une constante remise en contexte, où la pièce se positionne différemment selon le présent.
Le livre explore les grandes thématiques de l'enfance et de la violence, en adoptant le regard de l'enfant qui subit. Des détails sensoriels, comme les odeurs de tabac ou l'expression "un homme au sourire de crapaud", recréent le monde tel qu'il apparaît aux yeux de l'enfant. Haenel précise qu'il ne s'agit pas de se "mettre à la place" mais de suivre les "traces d'un enfant disparu", de recomposer un monde où l'imaginaire enfantin se mêle à la réalité décrite par les adultes. Ce qui a été assassiné, c'est précisément ce monde et la possibilité d'y vivre.
Haenel aborde également la manière dont l'art peut être un moyen d'expression pour les enfants, leur permettant de "hurler sans déranger personne". Elle estime que la violence ne se manifeste pas seulement par la répression, mais aussi par la "constitution" même de notre existence, par la manière dont les enfants sont souvent amenés à prendre soin des adultes, à porter leurs déceptions et leurs rêves, au détriment des leurs. C'est une inversion des rôles où les enfants protègent les dominants, qui se présentent comme des victimes.
Le livre met en lumière les mécanismes de déstabilisation psychologique subis par les enfants acteurs, notamment lors de scènes de nudité. Haenel cite une phrase marquante : "ne reste que l'image que la caméra du tournage aura réussi à attraper, placée dans le bon bosquet au bon moment pour capturer la vraie vérité d'une petite fille de 12 ans qui accepte, sans broncher de faire une scène de sexe, son corps nu contre celui du garçon de 15 ans sous le regard d'une cinquantaine d'adultes silencieux." Elle affirme qu'il ne devrait y avoir aucune scène de nudité enfantine au cinéma, car dénoncer la violence ne doit pas signifier la réitérer. L'art doit mettre en scène, non reproduire.
Haenel élargit ensuite la réflexion au-delà du cinéma, soulignant que la famille reste le lieu le plus dangereux pour un enfant. Elle insiste sur le fait que le livre n'est pas une autobiographie, mais une "biographie discontinue" et une "fictionnalisation" d'une trajectoire singulière. Elle refuse de cantonner la brutalité aux enfants du cinéma, préférant l'ouvrir à la brutalité qui s'abat sur tous les enfants jusqu'à 18 ans. La plus grande brutalité, selon elle, est la destruction de leurs possibilités de futur, le fait qu'on leur demande d'assister à la destruction du monde tout en leur reprochant d'avoir de la joie ou de refuser que leur corps soit un "carburant au capitalisme". Elle dénonce le discours politique qui qualifie la jeunesse de paresseuse, irresponsable ou irrespectueuse, y voyant une inversion des responsabilités : c'est aux adultes de rendre la vie des enfants possible.
L'inversion des rôles, où les agresseurs se posent en victimes, est une mécanique centrale que le livre cherche à déconstruire. Haenel écrit sur la nécessité de "désincruster l'effet matériel de la croûte de récits sucrés" qui enrobe cette inversion, où l'agresseur se perçoit comme une victime de ses propres sentiments "magnifiquement transgressifs". Pour détruire ce narratif, il faut une "investigation littéraire" et philosophique sur le sens des mots. Certains langages, ceux de l'hégémonie, visent à rendre impossible la lecture du monde en légitimant la domination des personnes qui bénéficient du système d'exploitation.
Haenel réagit à l'autocomplaisance des agresseurs, même face aux évidences médiatiques et judiciaires. Elle souligne que les agressions sexuelles ne sont pas des "débordements sensuels" mais un "langage de domination", où le sexuel est un moyen, non le but. Le fait que l'impunité diminue ne fait que renforcer, pour certains, la possibilité de "performer" leur supériorité en commettant des crimes au vu et au su de tous. Elle cite l'affaire Patrick Bruel, accusé par des dizaines de femmes, qui continue d'avoir un public fidèle, illustrant la reproduction des mécanismes de défense comme "séparer l'homme de l'artiste". Haenel rappelle qu'il y a seulement 2% de fausses déclarations de viol, rendant improbable que de multiples accusations soient infondées.
Le livre explore aussi la partie lumineuse de la reconstruction, où la "compréhension" est essentielle. Pour Haenel, comprendre ce qui s'est passé permet de rendre sa propre vie compréhensible, d'arrêter de se haïr pour des "défauts" qui sont en réalité des introjections de violence. Cela permet de cesser de se penser comme un objet pour devenir un sujet, préalable à la lutte pour ses droits et sa dignité, et de reprendre son futur en main. C'est la possibilité de se développer sensiblement et de créer des liens avec les autres.
Haenel admet que cette sensation de "vivre" est partielle et intermittente, mais de plus en plus probable. Concrètement, cela passe par la compréhension, les rencontres amicales et militantes, et la pratique artistique, notamment le théâtre, qui lui a manqué et qu'elle retrouve avec joie.
Son retrait du cinéma grand public est un choix délibéré. Elle ne dénonce pas le médium cinéma en tant qu'outil artistique, mais l'industrie qui, au-delà des violences internes, produit des images "extrêmement violentes et assignantes", contribuant à une violence immense qu'elle ne souhaite plus soutenir. Elle reconnaît que certains films, comme "Portrait de la jeune fille en feu", ont pu s'écarter de ces problématiques, mais elle considère sa filmographie comme une œuvre en soi, dont son départ est le "dernier mot". Ce n'est pas une radicalité, mais une "grève", une "absence active", un acte de résistance.
Son engagement politique est constant, couvrant diverses causes, des rapports de domination en France et dans le monde, au génocide à Gaza. Elle voit dans l'action d'ACT UP, comme dans le film "120 battements par minute", un "enseignement magistral" : "Se mettre en situation de désobéissance est la clé." La lutte politique collective transforme le monde et notre rapport à nous-mêmes, nous rendant responsables d'une vie qui nous traverse. L'engagement politique lui apporte un sentiment de "devenir", d'orientation vers un futur possible.
Concernant le contexte politique actuel, marqué par un risque fasciste croissant, Adèle Haenel exprime son soutien à Jean-Luc Mélenchon, le considérant comme le seul à pouvoir ouvrir un espace où les luttes sociales auront un débouché. Elle souligne que l'aggravation de la situation est aussi le résultat d'une pression de la société civile qui s'intensifie, malgré le silence médiatique. Les avancées sociales n'ont jamais été données, mais toujours le produit de la lutte, et même si les victoires ne sont pas toujours visibles, la résistance permet d'éviter un réel encore plus catastrophique.
Le livre s'adresse à un public large, mais il est aussi une "méthode de jeu" pour politiser l'acteur. Haenel espère que son ouvrage donnera de la force aux personnes qui en ont besoin, les éclairant sur leur légitimité à être en colère et à vivre pleinement. L'objectif est de contribuer à un projet collectif où "toutes les vies soient vivables" et où chacun puisse se sentir vivre.