
PORTRAIT D’UN FASCISTE : SOLDAT DES GUERRES COLONIALES FRANÇAISES - PARTIE 1/2
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Yve Guillou, connu sous les pseudonymes de Ralph et Guerinc, est décédé le 9 mars 2022 à l'âge de 95 ans. Cet anticommuniste fanatique, suprémaciste européen et fondamentaliste chrétien, était un homme de réseaux et de secrets, impliqué dans de nombreux conflits. Soldat et agent au service de la France, il a combattu en Corée, en Indochine et en Algérie. Son parcours l'a également mené par l'OAS, la police secrète portugaise, l'Espagne franquiste et des dictatures sud-américaines. Il a envoyé des mercenaires combattre la décolonisation en Afrique et a participé au terrorisme de la "stratégie de la tension" en Italie. Son histoire est celle d'une plongée dans les coulisses de la Guerre Froide, entre idéologies et renseignements, au cœur de réseaux paramilitaires et sectaires fascistes, alliés à des services et des capitalistes fanatisés par la contre-révolution. Comprendre son parcours permet de mieux saisir les racines d'un certain réactionnarisme contemporain.
Yve Félix Marie Guillou est né le 2 décembre 1926 à Ploubezre, dans les Côtes-d'Armor. Peu d'informations sont disponibles sur son enfance et sa famille, hormis l'existence d'un frère, Jean-Joseph. La violence est un thème central de sa vie. Durant la Seconde Guerre mondiale, Ploubezre est un foyer de résistance active. Des dizaines d'attaques et de sabotages sont menés. En juin et juillet 1944, le bataillon Gilbert harcèle les nazis, qui ripostent en faisant sauter une usine et des maisons. Yve a alors 17 ans. Aucune trace de sa participation à la Résistance n'existe, bien qu'une photo de la compagnie Roger Barbé du bataillon Gilbert montre un jeune homme lui ressemblant, sans certitude. La participation à la Résistance n'immunise pas contre les tendances réactionnaires. Ploubezre est libérée en août 1944.
Les trois années suivantes sont inconnues. Le contexte national d'après-guerre est marqué par la difficulté du relèvement économique, une inflation galopante et des grèves massives en 1946, malgré des réformes progressistes. Ces grèves, soutenues par les communistes, paralysent la France et sont réprimées fermement par le ministre socialiste Jules Moch. Militairement, la France s'investit dans l'occupation de l'Allemagne et la reprise en main de ses colonies, notamment avec le début de la guerre d'Indochine en décembre 1946. La Quatrième République, instaurée en octobre 1946, reste instable. Un climat anticommuniste s'installe, alimenté par De Gaulle, alors dans l'opposition, fragilisant la stabilité politique et sociale.
C'est dans ce contexte qu'Yve Guillou est incorporé au service militaire en mars 1947, à 20 ans. Après huit mois, il s'engage pour une formation d'élève officier de réserve à l'école militaire de Cherchell, près d'Alger. Il ignore probablement que les massacres de Sétif en mai 1945, réprimés avec une brutalité aveugle, ont déjà semé les graines de la guerre d'Algérie. En février 1948, Yve quitte l'Algérie pour l'école de cavalerie de Saumur. Promu aspirant, il est nommé chef de peloton au 2e régiment de spahis algériens en mai 1948, basé à Pirmasens, en Allemagne.
Il est aux premières loges de la Guerre Froide naissante. En juin 1948, l'introduction du Deutschmark par les puissances occidentales en Allemagne provoque la rupture avec l'URSS, qui bloque Berlin. La menace d'une troisième guerre mondiale plane. En France, Jules Moch réprime de nouvelles grèves minières avec une violence impitoyable, tuant six grévistes. L'année 1949 est fondatrice pour l'Europe avec la création de la RFA, du Conseil de l'Europe et de l'OTAN, cette dernière incluant la dictature portugaise de Salazar, soulignant son orientation anticommuniste. À l'Est, l'URSS réalise son premier essai nucléaire, et la Hongrie puis la Chine basculent dans le stalinisme et le maoïsme. La Guerre Froide est bien engagée.
Yve, remonté à bloc, est promu sous-lieutenant de réserve en décembre 1949. Sa première guerre se profile. Le 25 juin 1950, les troupes nord-coréennes franchissent le 38e parallèle. L'ONU, à l'initiative des États-Unis, appelle à secourir la Corée du Sud. La France, par l'intermédiaire de Robert Schuman, décide d'envoyer une unité d'infanterie volontaire : le bataillon français de Corée. Yve est volontaire mais doit attendre. Il reste affecté en Allemagne avant de reprendre sa formation au camp d'entraînement du bataillon de l'ONU à Hourtin.
En France, les communistes s'opposent à l'intervention américaine et manifestent massivement, affichant leur solidarité avec le peuple coréen. Yve, lui, est impatient de combattre. L'officine anticommuniste "Paix et Liberté", soutenue par le président du Conseil René Pleven et certains milieux policiers et industriels, mène une propagande intense, même dans les casernes. Yve est nommé officier de réserve en situation d'activité en août 1951. Il est prêt à tuer du communiste.
Il embarque le 15 novembre 1951 à Marseille avec le détachement de renfort numéro 6, rejoignant le bataillon français de l'ONU en Corée. Il arrive à Yokohama le 26 décembre 1951, base arrière américaine. La Corée, divisée après la défaite japonaise en 1945, est devenue le théâtre d'un conflit entre le Nord communiste (Kim Il-sung) et le Sud fasciste (Syngman Rhee). Le Nord attaque en juin 1950. Après une contre-offensive américaine qui repousse le Nord jusqu'à la frontière chinoise, la Chine entre en guerre et le front se stabilise autour du 38e parallèle fin 1951.
Le bataillon français est entré en action en décembre 1950, subissant de lourdes pertes et combattant dans des conditions extrêmes. Il a gagné le respect des Américains lors de batailles comme celle de Crèvecoeur en octobre 1951. Yve Guillou rejoint la 3e compagnie le 7 janvier 1952 comme chef de section. Les journaux de marche du bataillon, très détaillés, montrent qu'il est un soldat efficace et un meneur d'hommes, recevant des médailles pour ses actions, notamment lors de la bataille d'Arrowhead en octobre 1952, l'une des plus violentes de la guerre.
Ces journaux révèlent aussi un bain idéologique religieux, associant le communisme au mal. Des membres du clergé coréen visitent le bataillon, et des discours de gradés américains diabolisent le communisme. La revue "Le Python" du bataillon exhorte les soldats à lutter contre les forces du mal pour sauver la liberté. Les journaux de marche permettent de retracer les rencontres d'Yve. Il a manqué de peu Jean Lartéguy, futur prosélyte des méthodes des paras français. Il a aussi croisé Bertrand de X, qu'il retrouvera au sein de l'OAS en 1962. Mais surtout, il a été commandé par Joël Le Tac, un Breton engagé dans la France Libre, parachutiste formé à la guerre subversive par les forces spéciales anglaises. Le Tac a participé à la création de la première unité d'action des services de renseignement gaullistes et a été organisateur du Rassemblement de la Jeunesse Française, un mouvement gaulliste et anticommuniste. Il s'est engagé en Corée alors qu'il était poursuivi pour des actes anticommunistes. Les similitudes avec le parcours futur d'Yve sont troublantes : Yve deviendra parachutiste, intégrera le service action du SDECE, sera probablement gaulliste en mai 1958, puis passera à la clandestinité. Mais à la différence de Le Tac, qui deviendra député, Guillou deviendra terroriste.
En novembre 1952, le général Eisenhower, élu président des États-Unis, visite le bataillon français, laissant entendre l'usage de l'arme atomique. Ce message est reçu par Mao. À la mort de Staline, Pékin et Pyongyang lâchent prise. L'armistice est signé le 27 juillet 1953. Yve quitte la Corée avant la fin, le 30 mai 1953. Il médite sur l'échec de la guerre et la nécessité de nouvelles méthodes. De retour à Marseille en juillet, il est déterminé à rejoindre les forces spéciales. Il obtient son brevet de parachutiste en septembre et de nageur de combat. Le 25 septembre, il est nommé chef de section dans la première compagnie du 1er bataillon de parachutistes coloniaux, un régiment lié aux SAS anglais.
En octobre 1953, Yve Guillou, décoré de la Légion d'honneur, est en route pour l'Indochine, son second conflit. Cette guerre dure depuis bientôt sept ans et est peu suivie en métropole. Yve n'y jouera qu'un rôle limité, mais ce conflit est un laboratoire de la guerre subversive et le berceau d'une doctrine militaire française. En 1944, l'Indochine est sous l'ombre du Japon. Les alliés, notamment l'OSS américain, collaborent avec les résistants locaux, y compris le Viet Minh d'Hô Chi Minh, contre les Japonais, refusant de rendre l'Indochine aux Français. Les Français, eux, organisent leur retour avec les Britanniques via la Force 136 et créent la French Indochina Section, parachutant des hommes comme Jean Sassi, pionnier des forces spéciales françaises, qui inventent de nouvelles formes de combat en s'appuyant sur la population locale.
Après la capitulation japonaise en août 1945, Hô Chi Minh proclame l'indépendance du Vietnam. Les Américains, préoccupés par la Guerre Froide, acceptent le retour des Français. En octobre, le général Leclerc arrive avec le corps expéditionnaire. Parmi ses hommes, des figures comme Osares, Massu, Trinquier, Bigeard et Sal, qui feront plusieurs tours en Indochine et se retrouveront en Algérie. En mars 1946, un accord bancal est signé entre Français et Vietnamiens : Hô Chi Minh accepte l'entrée de Leclerc à Hanoï en échange de la reconnaissance d'un État vietnamien au sein de l'Union Française. Cependant, les colons et la ligne dure de l'armée refusent de perdre Saïgon. En juin, le haut-commissaire d'Argenlieu proclame unilatéralement la République autonome de Cochinchine, faisant échouer les négociations.
Le 20 novembre 1946, un incident douanier à Haïphong dégénère. Le commandement militaire ordonne de "donner une dure leçon" au Viet Minh. Le 23 novembre, la Marine bombarde la ville, faisant des milliers de victimes. Le 19 décembre, le Viet Minh riposte à Hanoï, marquant le début officiel de la guerre d'Indochine. L'armée française lance une guerre de reconquête, utilisant notamment la Légion étrangère, qui recrute d'anciens soldats allemands, y compris d'anciens