
Les secrets du plus grand spécialiste du sommeil - Dialogue avec le dr Patrick Lemoine
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L'insomnie est un problème complexe qui touche un grand nombre de personnes, et contrairement aux idées reçues, les solutions simplistes souvent véhiculées ne sont pas toujours efficaces. Patrick Lemoine, psychiatre et spécialiste du sommeil, partage son expertise pour démystifier les mécanismes du sommeil et proposer des approches plus sérieuses.
Son intérêt pour le sommeil a une origine inattendue : enfant, il était fasciné par l'aquarium d'amis de ses parents, médecins spécialisés dans le sommeil. Cette anecdote amusante a, semble-t-il, planté une graine. Plus tard, une bourse du gouvernement français l'a conduit à l'université de Stanford, dans un service de psychiatrie biologique. Déçu par les pratiques douteuses de son supérieur, il s'est réfugié dans le seul service tenu par des Français : le service du sommeil, où il a eu la chance de tomber sur des découvertes majeures en 1982, notamment les apnées du sommeil et la luminothérapie pour la dépression saisonnière. Ces découvertes ont marqué le début de sa passion et de son combat pour une meilleure compréhension et prise en charge des troubles du sommeil.
Les apnées du sommeil sont un trouble respiratoire caractérisé par des arrêts répétés de la respiration pendant le sommeil. Ces pauses durent plus de 10 secondes et peuvent se produire des dizaines de fois par heure. Elles entraînent une chute de l'oxygène et une augmentation du gaz carbonique, déclenchant des micro-réveils inconscients pour rétablir la respiration. Ces réveils, même s'ils ne sont pas mémorisés, soumettent le corps à un stress intense, avec des variations brutales du rythme cardiaque et de la tension artérielle. Cela conduit à une fatigue chronique, de l'hypertension, des pertes de mémoire, et augmente significativement le risque de maladies graves comme l'Alzheimer (de type vasculaire), les infarctus, les AVC et les morts subites.
Le diagnostic des apnées du sommeil est souvent initié par le conjoint, qui remarque les ronflements bruyants et les pauses respiratoires suivies de reprises suffocatoires. Un enregistrement du sommeil, idéalement en laboratoire pour plus de fiabilité, permet de quantifier la sévérité du trouble. Les apnées sont sous-diagnostiquées en France, en partie parce que les médecins prescrivent trop facilement des tranquillisants et des somnifères. Or, ces médicaments, même à faible dose, peuvent doubler le nombre et la durée des apnées, transformant un simple ronfleur en apnéique. C'est pourquoi prescrire ces substances sans évaluer le ronflement est considéré comme une faute médicale grave.
Le traitement dépend de la sévérité. Pour les cas légers à modérés (10 à 25 apnées par heure), une orthèse d'avancement mandibulaire (gouttière qui avance la mâchoire inférieure) peut être efficace. Pour les cas sévères (plus de 30 apnées par heure) ou en cas d'intolérance à l'orthèse, une machine à pression positive continue est utilisée. De nouvelles voies de recherche incluent des médicaments et des pacemakers respiratoires nocturnes qui stimulent la langue pour éviter l'obstruction des voies aériennes.
Un tiers des apnéiques souffrent également de dépression, et le traitement des apnées peut améliorer significativement l'état dépressif. De même, 46% des personnes atteintes de troubles bipolaires sont apnéiques, soulignant un lien fort entre ces maladies. Traiter la dépression ou les troubles bipolaires sans prendre en charge les apnées est souvent voué à l'échec.
Le poids joue un rôle important : les deux tiers des apnéiques sont obèses. Perdre du poids peut réduire le ronflement et la sévérité des apnées, facilitant l'utilisation de la machine. L'alcool, en particulier le soir, aggrave également les apnées.
Le Dr Lemoine mène également un combat contre l'usage des somnifères et anxiolytiques. Il les qualifie de "poisons" car ils ne procurent pas un vrai sommeil mais une anesthésie légère. Après quelques semaines, leur efficacité sur le sommeil diminue, mais leur effet amnésiant persiste, faisant oublier aux patients qu'ils ne dorment pas mieux. Ces médicaments sont associés à un risque accru de maladie d'Alzheimer, d'infections (comme observé pendant la pandémie de Covid-19) et de maladies auto-immunes. De plus, ils aggravent les apnées du sommeil, augmentant les risques d'AVC et d'infarctus.
Une nouvelle molécule, le daridorexant (QUVIVIQ), est un "anti-éveil" qui bloque l'orexine, une neuro-hormone qui favorise l'éveil. Ce médicament, issu de la recherche sur la narcolepsie-cataplexie (une maladie rare due à une dégénérescence des neurones à orexine), représente une alternative prometteuse car il n'augmente pas les apnées et son efficacité ne semble pas s'épuiser rapidement.
L'insomnie a de multiples causes. Environ 15% sont d'origine physique ou environnementale. Les douleurs, la fièvre, les insuffisances d'organes (cardiaque, respiratoire, rénale), le cancer du rein, ou une hypertension mal contrôlée peuvent perturber le sommeil. Dans ces cas, il est crucial de traiter la maladie sous-jacente plutôt que de donner des somnifères, qui pourraient aggraver la situation.
Les causes toxiques sont fréquentes, la caféine étant la principale coupable. Thé, café, chocolat, coca, Red Bull consommés après 16h sont à éviter. Le Dr Lemoine cite l'exemple d'un patient qui buvait 3 litres de Coca par soir, nécessitant une hospitalisation pour sevrage, et d'une patiente dont les tentatives de suicide étaient liées à une dépendance au chocolat. D'autres drogues (cocaïne, amphétamines, ecstasy) et de nombreux médicaments (bêtabloquants pris le soir, certains antidépresseurs, antihypertenseurs, antiparkinsoniens) peuvent également empêcher de dormir.
L'environnement joue aussi un rôle. Le bruit discontinu, comme celui d'un aéroport ou d'un immeuble bruyant, perturbe le sommeil de manière chronique, même si la personne pense s'être habituée. Des études montrent une augmentation de la tension artérielle chez les habitants d'environnements bruyants. En revanche, le bruit continu (bruits roses comme le son de la mer) peut favoriser l'endormissement. La température de la chambre est également cruciale : la température idéale est celle où l'on se sent bien, généralement autour de 19°C. Les conflits au sein des couples concernant la température de la chambre ou le type de couette sont courants. Un matelas adapté à ses préférences personnelles est préférable à un matelas "dur" par principe.
Les causes psychogènes de l'insomnie sont également très importantes. L'insomnie transitoire est liée à un événement heureux ou malheureux (mariage, examens, stress professionnel). L'insomnie chronique est souvent liée à la dépression, qui touche 80 à 90% des insomniaques. Les antidépresseurs, les thérapies comportementales et certaines plantes (safran, rhodiole) peuvent aider. Les attaques de panique nocturnes, où la personne se réveille en étouffant sans raison apparente, sont une autre cause psychologique.
Le "petit vélo" qui se met en route au milieu de la nuit est un phénomène fréquent. Pour y remédier, des techniques comme la méditation peuvent être utiles, mais ne conviennent pas à tous. Le sport est un excellent antidépresseur et hypnotique naturel, à condition de ne pas le pratiquer juste avant de se coucher.
Le sommeil est un processus de thermorégulation. À partir de 17-18h, la mélatonine est sécrétée, provoquant une vasodilatation et une baisse de la température corporelle, favorisant l'endormissement et la production de sommeil profond (stade 3). C'est durant cette première partie de la nuit (les 3 premières heures) que l'hormone de croissance est sécrétée, essentielle pour la longévité, la mémoire, la cicatrisation, l'immunité et le métabolisme. Vers 2h-3h du matin, la température corporelle commence à remonter pour préparer l'éveil, ce qui explique les réveils à cette heure. Pour prolonger la baisse de température, il est possible de sortir les pieds du lit. Un bain chaud, contrairement à l'intuition, peut également aider : la montée rapide de la température est suivie d'une chute plus importante, favorisant un sommeil profond. En cas de réveil nocturne sans pouvoir se rendormir après 30 minutes, il est conseillé de se lever, de faire une activité calme et de se rafraîchir avant de retourner au lit. L'aspirine ou le paracétamol, qui abaissent la température, peuvent aussi être utilisés.
Le Dr Lemoine insiste sur le rôle fondamental du sommeil pour la santé et la longévité, regrettant le manque d'enseignement sur ce sujet dans les études de médecine en France.
Concernant le rêve et le sommeil paradoxal, le Dr Lemoine soutient une thèse provocante : chez l'adulte en bonne santé, rêver ne sert à rien. Il s'appuie sur des études montrant que des rats privés de sommeil paradoxal par des médicaments (et non par des réveils répétés) se portaient bien. Des patients sous certains antidépresseurs (IMAO) qui ne rêvaient plus depuis des années n'avaient pas de problèmes. En revanche, chez l'enfant, le sommeil paradoxal est crucial pour le développement des codes sociaux et l'élaboration de scénarios de rencontre et de défense.
Pour les adultes souffrant de cauchemars, notamment liés à des traumatismes, des techniques existent. La rédaction du cauchemar avec une fin heureuse inventée est très efficace. Pour les traumatismes sévères, l'EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) est miraculeux. De plus, les personnes traumatisées et dissociées sont souvent des rêveurs lucides (ils savent qu'ils rêvent et peuvent parfois contrôler leurs rêves). Le Dr Lemoine a développé une méthode où ces rêveurs lucides s'entraînent à induire des rêves banals, puis à transposer leur scénario de fin heureuse sur leurs rêves traumatiques, ce qui peut mener à la guérison.
Enfin, le sommeil évolue avec l'âge. Les personnes âgées ont souvent des horloges biologiques qui fonctionnent moins bien, entraînant des réveils précoces et une tendance à traîner au lit, ce qui peut favoriser la dépression. Les horaires "militaires" des EHPAD, avec des couchers trop précoces, créent de l'insomnie, augmentent la consommation de somnifères et le risque de chutes. Il est essentiel de respecter les rythmes individuels. Pour l'insomnie d'endormissement, se lever plus tôt le matin peut aider à réguler le cycle. Pour les personnes atteintes d'Alzheimer, la mélatonine à libération prolongée est recommandée. En cas de réveil nocturne, un spray sublingual de mélatonine peut être utilisé, contrairement à une idée reçue.
En résumé, pour bien dormir, il faut chercher la cause de l'insomnie, éviter les somnifères, surveiller sa consommation de caféine, adapter son environnement (bruit, température, literie), gérer le stress et la dépression, et comprendre les mécanismes physiologiques du sommeil pour adapter ses habitudes.