
Comprendre et soigner son arthrose - Dialogue avec le Pr Jérémie Sellam (Rhumatologue)
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L'arthrose est une maladie qui touche plus de 15 millions de Français et dont la prévalence a augmenté de 130 % au cours des 20 dernières années. Contrairement à une idée reçue, l'arthrose n'est pas une conséquence inévitable du vieillissement, mais une véritable maladie avec des mécanismes complexes qui peuvent être compris et pris en charge. Le professeur Jérémy Séam, rhumatologue, explique que l'arthrose implique une dégradation du cartilage articulaire, conduisant à la destruction de l'ensemble de l'articulation. Des fragments de cartilage sont considérés comme des corps étrangers par l'articulation, déclenchant une réponse inflammatoire locale. Cette inflammation, si elle persiste, devient chronique et pathologique, endommageant l'articulation, amplifiant la douleur et provoquant une fatigue chronique.
L'inflammation est un processus normal de défense du corps contre une agression, comme une infection. Cependant, dans l'arthrose, cette inflammation devient chronique et le corps ne parvient pas à la résoudre. L'inflammation chronique attaque l'articulation, produit des enzymes qui dégradent le cartilage et active les nerfs de la douleur. Bloquer cette inflammation est donc crucial pour soulager la douleur et protéger l'articulation. Il existe deux types d'inflammation : l'inflammation forte, souvent associée aux rhumatismes inflammatoires comme la polyarthrite rhumatoïde, et l'inflammation de bas grade, plus faible mais très chronique, caractéristique de l'arthrose. Les médicaments puissants, tels que les immunosuppresseurs ou les biomédicaments (anti-TNF), sont efficaces pour bloquer l'inflammation forte dans l'arthrite, mais ne fonctionnent pas aussi bien pour l'inflammation de bas grade de l'arthrose. C'est pourquoi la recherche continue pour mieux comprendre les mécanismes spécifiques de l'inflammation arthrosique.
Un aspect souvent négligé de l'arthrose est la fatigue chronique qu'elle engendre. L'inflammation, initialement locale, peut se propager à l'ensemble du corps, entraînant une fatigue dite "rhumatismale". Le rhumatologue intègre désormais la fatigue comme un symptôme à part entière des rhumatismes.
Étant donné les limites des traitements médicamenteux pour l'inflammation de bas grade, le mode de vie joue un rôle essentiel dans la prise en charge de l'arthrose. Le professeur Séam souligne que le mode de vie ne remplace pas les médicaments, mais les complète. Les éléments clés du mode de vie incluent l'alimentation, l'activité physique, la gestion du stress et du sommeil. Il y a une dizaine d'années, le lien entre l'alimentation et les rhumatismes était peu reconnu par les médecins, mais les recherches sur le microbiote intestinal ont démontré l'importance du tube digestif et de l'alimentation dans les processus inflammatoires.
En 2019, la Société Française de Rhumatologie a publié les premières recommandations sur l'alimentation pour les personnes atteintes de rhumatismes inflammatoires. Ces recommandations mettent en avant l'alimentation méditerranéenne, riche en végétaux, qui améliore l'ensemble des rhumatismes. Cette alimentation privilégie les fruits, les légumes, les légumineuses, les poissons gras (riches en oméga-3) et une consommation modérée de viandes blanches. Elle insiste sur l'importance des fibres, qui nourrissent les bonnes bactéries du tube digestif, lesquelles libèrent des molécules anti-inflammatoires. Les oméga-3 ont également un effet anti-inflammatoire direct. En revanche, les régimes d'exclusion (sans gluten, sans produits laitiers) n'ont pas montré de preuves suffisantes d'efficacité et sont souvent difficiles à maintenir. De même, les compléments en oméga-3 n'ont pas été retenus comme un traitement reconnu de l'arthrose, et il est préférable de privilégier une alimentation équilibrée.
La perte de poids est un autre facteur crucial, car l'obésité est fortement associée à l'arthrose. L'excès de poids augmente les contraintes mécaniques sur les articulations, mais le tissu adipeux, en particulier la graisse abdominale profonde, est également un organe inflammatoire qui libère des médiateurs de l'inflammation agissant à distance sur les articulations. La perte de poids doit être encadrée médicalement pour éviter la perte musculaire, qui est néfaste pour les articulations. L'activité physique est indispensable, avec un objectif de 6 000 pas par jour, même si cela doit être progressif et adapté à la douleur. La kinésithérapie, notamment le renforcement musculaire des cuisses, est également recommandée.
L'augmentation de l'arthrose est un phénomène mondial, probablement lié à des changements environnementaux et de mode de vie. Des études ont montré une augmentation significative de l'arthrose depuis l'ère post-industrielle, suggérant que notre mode de vie sédentaire et notre alimentation moderne, en décalage avec nos gènes de chasseurs-cueilleurs, contribuent à cette "disévolution". Les perturbateurs endocriniens et les polluants atmosphériques sont également des pistes de recherche pour expliquer cette augmentation.
Pour aider les patients à adopter de meilleures habitudes alimentaires, le professeur Séam reconnaît les difficultés liées à la douleur et à la fatigue. Il propose des recettes adaptées à l'état de forme du patient, allant des jours de "petite forme" aux jours de "grande forme", afin de faciliter la préparation des repas.
Concernant la lombalgie, le professeur Séam explique qu'il y a une phase aiguë où les médicaments sont prescrits, suivie d'une phase chronique où la prise en charge par le kinésithérapeute et les auto-exercices sont essentiels. Il reconnaît l'efficacité de la thérapie manuelle pour soulager les contractures, même si les études scientifiques ne sont pas toujours unanimes sur toutes les approches.
En conclusion, l'arthrose est une maladie complexe dont la prise en charge nécessite une approche globale, combinant traitements médicamenteux et modifications du mode de vie, avec une attention particulière à l'alimentation, l'activité physique et la gestion du poids. La recherche continue d'explorer de nouvelles pistes pour mieux comprendre et traiter cette maladie qui touche un nombre croissant de personnes.