
Ce que le chamanisme peut nous apprendre - Dialogue avec Sébastien Baud
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Le chamanisme est présenté comme une pensée du dehors, une pensée de la relation et de l'altérité, distincte d'une expérience intérieure ou d'une connaissance du soi. Son but est la compréhension du non-moi. Un exemple concret illustre cette distinction : face à la morsure d'un serpent venimeux, on consulte un guérisseur pour l'antidote ; mais face à la morsure d'un anaconda, qui ne contient pas de poison mais une "substance chamanique" induisant une transformation en anaconda (pensée de la parenté non-humaine), on fait appel à un chaman, maître des devenirs autres et des métamorphoses, capable de défaire cette transformation.
Sébastien Beau, ethnologue américaniste, partage son expérience du chamanisme, acquise par des recherches au Pérou (Andes et Amazonie, auprès des Aguaruna) et au Ladakh en Inde. Sa rencontre avec le chamanisme a débuté par un séjour à Takiwazi, un centre de prise en charge de toxicomanes utilisant les médecines traditionnelles amazoniennes. Il a ensuite été introduit à la pratique par un chaman à Cuzco, qui l'a intégré à sa famille et à ses rituels, lui permettant de comprendre le chamanisme non seulement intellectuellement, mais aussi par l'expérience corporelle et la gestualité des pratiques. Il a appris que chaque geste, même minime, comme la manière de souffler sur des feuilles de coca, porte un sens profond et peut altérer le rituel.
Le terme "chamanisme" est une construction européenne occidentale récente et désigne un ensemble de pratiques très diverses à travers le monde. Malgré cette diversité, Sébastien Beau a identifié une gestualité commune et une continuité historique des pratiques observées depuis le XIIIe siècle en Sibérie, Europe septentrionale et Amériques. Le mot "chaman" a supplanté d'autres termes locaux, mais sa pertinence géographique d'origine est secondaire face à son usage contemporain pour désigner une catégorie spécifique de praticiens.
Le chamanisme est défini comme une expérience événementielle et contingente de transformation parallèle de deux existants : la personne en chaman, et ce que l'on appelle "intensités", "êtres gestuels" ou "images-esprit" en interlocuteurs. Cette transformation induit un "devenir autre", une métamorphose jamais complète, limitée au temps du rituel. Le chaman n'est chaman que pendant le rituel ; en dehors, il redevient une personne "normale", évitant ainsi la folie ou la mort symbolique.
Cette "pensée du dehors" est fondamentale : elle se concentre sur l'autre, sur l'altérité, plutôt que sur l'intériorité ou le soi, comme c'est le cas dans la culture occidentale. L'altérité chamanique est radicalement plurielle, incluant non seulement les autres êtres humains, mais aussi les êtres et choses du monde non-humains, dotés d'intentionnalité (capables de bonheur ou de malheur, d'agir sur notre existence). Le chaman est une figure médiatrice, un "maître des devenirs autres et des métamorphoses", dont le rôle est de réparer le désordre et le malheur en interagissant avec ces altérités.
La métamorphose est une idée centrale : l'identité n'est pas fixe, mais en constante évolution. Chaque espèce a une forme singulière, mais chaque individu peut se transformer et être transformé. Les esprits sont capables d'affecter et de transformer l'être humain.
Sébastien Beau propose plusieurs définitions du chaman :
1. Celui qui est animé d'une force vitale : Dans les Andes, les montagnes sont les détentrices de cette force vitale qui anime toute chose. Les chamans sont ceux qui parviennent à capter ces forces animatrices (ex: la foudre, les montagnes) par des pratiques spécifiques, comme se baigner dans l'eau glacée des glaciers.
2. Celui qui voyage en esprit : Cette pratique, qui peut être volontaire ou involontaire, est une capacité à voyager hors du corps dans d'autres mondes, souvent développée à partir de la faculté humaine de rêver. Elle peut être facilitée par des substances psychotropes, le tambour, la danse, ou la privation sensorielle. Le voyage en esprit, loin d'être un pouvoir surnaturel, participe à la construction de la personne, l'aidant à être pleinement ce qu'elle est.
Un exemple de quête de vision chez les Aguaruna illustre ce voyage en esprit. Les jeunes, garçons et filles dès 10-12 ans, devaient ingérer une plante psychotrope (datem/ayahuasca, tabac, brugmansia) et partir seuls dans la forêt amazonienne la nuit pour rencontrer un esprit appelé Arutap. Cette rencontre, souvent effrayante, devait être surmontée par le jeune, qui, en frappant l'esprit avec son bâton, le transformait en une forme bienfaisante. Arutap transmettait alors une "vision-pouvoir" ou un énoncé. Cette expérience était obligatoire pour le mariage et l'accès à la pleine maturité, conférant la capacité d'être "beau, bien, en accord avec ce que l'on est et son environnement" et d'être "vivant". L'ivresse s'arrêtait net au moment de la rencontre, soulignant le rôle culturel plus que chimique de la substance.
Le chaman aguaruna, contrairement aux autres membres de la société, "souille" son corps lors de son apprentissage. Un candidat chaman reçoit d'un chaman instructeur une substance non-humaine appelée roac, dotée d'intentionnalité. L'apprenti doit maîtriser cette substance, l'empêchant de le "manger" (le dominer), et mémoriser des chants et des "darts" (fléchettes énergétiques). Après une période d'isolement et de régime strict, il doit réussir une cure pour être reconnu comme chaman. Le chaman vit sa vie avec cette substance ambivalente, qu'il doit contrôler en permanence. Il est sollicité uniquement en cas de malheur ou d'attaque d'un autre chaman.
3. Celui qui maîtrise l'ivresse psychotrope : Les substances psychotropes, que l'Occident classe comme "drogues", sont perçues différemment dans les cultures chamaniques. Malgré leurs compositions chimiques variées, elles peuvent induire la même expérience chez les Aguaruna, prouvant que l'aspect culturel est prépondérant sur l'aspect chimique. Les psychotropes produisent artificiellement un "ensauvagement" ponctuel, permettant à la personne de se confronter à l'effroi et de le dépasser pour acquérir quelque chose de l'autre.
Le chamanisme est vu comme une "société de l'équilibre", en quête constante d'un équilibre fragile à préserver. Face aux sociétés occidentales d'extractivisme et d'épuisement des ressources, le chamanisme propose une sensibilité particulière à l'autre et au vivant, une invitation à se relier à notre environnement. L'idée que nous sommes faits de notre environnement et que nous sommes ce que nous mangeons est centrale.
La rencontre avec l'abîme et l'effroi est essentielle dans le chamanisme. Contrairement à la tendance occidentale à rechercher le positif, le chamanisme invite à aller vers les gouffres, le noir, l'effroi, pour rétablir l'équilibre et créer l'harmonie. L'équilibre est toujours fragile et à refaire en permanence. Le chaman prend un risque de mourir en devenant autre, en côtoyant l'esprit, qui est une présence ni noire ni blanche, mais qui, par son effroi, nous confronte à nos propres peurs et à une altérité radicale.
Un exemple dans les Andes est le rituel de la "messa", où le chaman invoque les montagnes (Apou) et la Pachamama pour entrer en transe et être agi par un esprit. L'apprentissage pour devenir chaman (altayouq) peut prendre des années, sans psychotropes, juste en appelant l'esprit de la montagne introduit dans le corps. Un chaman a mis 16 ans à maîtriser cette pratique, affrontant le "diable" (l'effroi) qui tentait de l'emporter. Les offrandes aux montagnes et la mastication de la coca sont des gestes simples pour renforcer sa force et trouver la "tranquillité" (quiétude, comme le gel d'hiver) avant l'appel.
L'Occident a eu un rapport conflictuel au chamanisme, caractérisé par quatre étapes :
1. Conflit (XIIIe siècle) : Le christianisme dominant désignait les pratiques chamaniques comme "diablerie", opposant le missionnaire (Bon Dieu) au chaman (diable).
2. Charlatanisme (Lumières) : Avec la pensée positiviste, les chamans étaient vus comme des mystificateurs et des jongleurs exploitant la crédulité des gens. Pourtant, les participants aux rituels savaient que les objets "extraits" n'étaient pas réellement dans le corps, mais servaient de support à l'objet pathogène invisible, permettant son évacuation.
3. Psychopathologie (début XXe siècle) : Le chaman était considéré comme un fou ou un fou guéri, ses comportements (gesticulations, cris, sons animaux) étant interprétés comme des pathologies hystériques.
4. Positivité (années 1950-60) : Avec la contreculture américaine et l'ouverture à d'autres philosophies, on a commencé à accepter d'autres modes d'être et de penser.
Sébastien Beau s'oppose à l'idée d'un chamanisme "authentique" ou "traditionnel", car les chamanismes ont toujours été nourris d'emprunts et de circulations culturelles, même avant la colonisation. Le chamanisme est une pratique de l'ouverture, de l'altérité, qui amène les gens à sentir qu'il y a "quelque chose" au-delà de leur propre vécu.
Le renouveau actuel des pratiques chamaniques, malgré les problèmes de marchandisation et de "tourisme chamanique", pourrait être une réponse à un mal-être, un contre-point à la destruction du monde. Historiquement, l'augmentation du nombre de chamans a été observée dans les sociétés autochtones confrontées à des agressions extérieures, suggérant que le chamanisme offre une manière de retrouver l'équilibre et l'harmonie face au désordre.