
30 ans en Thaïlande : le paradis est-il en train de changer ?
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L'actualité en Thaïlande est marquée par une plus grande sélectivité envers les étrangers, certains allant jusqu'à dire que le pays ne veut plus d'eux. Des histoires concernant des sociétés ouvertes avec des prête-noms (nominees) sont au cœur des discussions, avec la fin annoncée d'une "zone grise" qui a perduré pendant des années. Thierry, un expatrié français vivant en Thaïlande depuis 30 ans et naturalisé thaïlandais depuis 2019, partage son point de vue sur ces évolutions. Il travaille avec de nombreux étrangers et est donc directement concerné par ces changements.
Actuellement, environ 15 000 sociétés seraient sous prête-noms en Thaïlande. Des incidents récents impliquant des Israéliens ont attiré l'attention des autorités thaïlandaises, qui ont étendu leurs investigations à d'autres entreprises. La situation est complexe et ne doit pas être réduite à une seule communauté. Thierry souligne un choc des cultures, où certains touristes pensent que tout est permis, ignorant les valeurs thaïlandaises de respect, de politesse et de calme. Des incidents comme celui impliquant de jeunes Italiens dans le BTS ont été montés en épingle et ont révélé une augmentation des problèmes de comportement et des bagarres, notamment à Pattaya et Phuket.
Au-delà de la violence de rue, la situation a pris une ampleur considérable avec l'expulsion de deux étrangers et l'adoption d'une loi permettant d'accélérer l'expulsion de ceux qui troublent l'ordre public. Thierry explique que de nombreux étrangers ont créé des sociétés il y a 10 ou 15 ans, sur les conseils d'avocats, en utilisant des prête-noms thaïlandais. Aujourd'hui, ces personnes se retrouvent propriétaires de sociétés dont elles ne sont pas légalement les propriétaires et dont elles ne connaissent pas leurs "partenaires" thaïlandais. La difficulté réside dans le fait que ces prête-noms doivent prouver qu'ils ont injecté de l'argent dans la société il y a plusieurs années, ce qui est souvent impossible. Cela pose problème pour les étrangers qui ont acheté des maisons via ces sociétés et ne peuvent plus les revendre.
Thierry pense que la Thaïlande cherche à rejoindre des instances internationales comme l'OCDE et l'Organisation Mondiale du Commerce, ce qui implique un "nettoyage" des institutions et une lutte contre la corruption. Il y a un mouvement de fond en ce sens. Concernant les 15 000 sociétés concernées, dont certaines possèdent des maisons dont la valeur a considérablement augmenté, les propriétaires ont peu de solutions : soit ils régularisent leur situation, soit ils vendent à bas prix.
Thierry distingue deux types de sociétés : celles créées par des étrangers pour monter un véritable business, employer des Thaïlandais et payer des impôts, et celles montées uniquement dans le but de posséder des terres, contournant ainsi la loi qui interdit aux étrangers d'acheter des terres. Ces dernières sont souvent des "sociétés coquilles" sans réelle activité. Thierry estime que la loi sur la possession des sociétés par les étrangers (la règle des 49/51) devrait changer pour plus de clarté. Cependant, il est catégorique sur la possession des terres : un Thaïlandais n'acceptera jamais de céder sa terre à des étrangers, car cela pourrait entraîner une perte de souveraineté du pays. Il prend l'exemple du sud de la France où l'achat de terres par des étrangers a fait monter les prix, rendant l'accès à la propriété difficile pour les locaux.
Quant à la concurrence avec d'autres pays d'Asie du Sud-Est, Thierry ne peut pas prédire si les investisseurs étrangers quitteront la Thaïlande pour des pays plus "faciles" comme le Vietnam. Il reconnaît qu'il est difficile de comprendre en profondeur l'esprit thaïlandais, même pour les Thaïlandais eux-mêmes.
Interrogé sur les changements de mentalité en Thaïlande au cours des 30 dernières années, Thierry souligne que la société thaïlandaise n'est pas monolithique. La mentalité des habitants de Bangkok est très différente de celle de la campagne. Bangkok s'est modernisée, les mœurs se sont ouvertes, et beaucoup plus de personnes parlent anglais. Cependant, il y a toujours un attachement profond aux valeurs familiales et bouddhistes. La Thaïlande souhaite attirer des étrangers, mais des "bons étrangers", c'est-à-dire des personnes respectueuses et ayant des moyens, privilégiant la qualité à la quantité. Sa femme, qui travaille dans l'immobilier, ne craint pas l'impact des nouvelles régulations sur leur business, car leurs clients sont des personnes qui viennent s'installer avec de vrais projets.
Thierry partage son parcours professionnel, de la bijouterie (il a créé des bijoux pour Harley Davidson et Johnny Hallyday) à l'immobilier, où il a monté une société avec sa femme. Il a obtenu la nationalité thaïlandaise en 2019, ce qui n'est pas facile. Il se sent plus thaïlandais que français, ayant passé la moitié de sa vie et construit sa vie en Thaïlande. Il n'a plus le sentiment d'être un étranger et se sent "chez lui". Si on lui demandait de renoncer à sa nationalité française, il le ferait pour conserver sa nationalité thaïlandaise. Il précise qu'en pratique, la Thaïlande ne vérifie pas activement si l'on a renoncé à sa nationalité d'origine, contrairement au Japon.
Concernant la santé, Thierry a la sécurité sociale thaïlandaise (la "sécu taille") qu'il paie moins de 500 bahts par mois. Il a eu l'occasion de l'utiliser après une chute grave qui lui a valu 4 jours d'hôpital et deux opérations. Il a été soigné rapidement et a payé seulement 13 000 bahts (environ 350 euros) pour une chambre individuelle. Il souligne que la sécurité sociale thaïlandaise assure des soins, même si elle n'est pas aussi complète qu'une assurance privée. Il explique que de nombreux hôpitaux publics ont désormais des départements privés pour ceux qui veulent des rendez-vous rapides sans attendre. Il insiste sur le fait que la qualité des soins dépend du médecin, et que les docteurs travaillent souvent dans plusieurs hôpitaux, publics et privés.
Sur l'immobilier, Thierry, en tant que professionnel d'une niche (petits condos anciens à louer ou acheter), ne peut pas donner un avis général sur une éventuelle bulle immobilière. Il note cependant que les projets neufs ont du mal à trouver des locataires, tandis que les immeubles anciens, dont la gestion est connue, sont plus recherchés.
Thierry voit la Thaïlande dans 20 ans comme un pays modernisé qui conserve ses traditions et sa culture. Il pense que les Thaïlandais observent le monde et réagissent aux comportements problématiques de certains étrangers, voulant protéger leur jeunesse. Il souligne l'importance de l'éducation thaïlandaise qui met l'accent sur le respect des traditions et le bouddhisme.
Enfin, il conseille aux futurs expatriés de venir en Thaïlande non pas en mode vacances, mais en mode "explorateur" pour évaluer les opportunités et la législation. Il insiste sur l'importance d'apprendre l'anglais et le thaï, y compris la lecture, pour s'intégrer pleinement et se sentir "chez soi". Il décrit la Thaïlande comme un pays où il y a beaucoup d'opportunités et une grande flexibilité administrative, permettant aux gens de créer leur propre activité sans lourdeurs bureaucratiques, comme la vente de gâteaux faits maison.
Thierry conclut que le gouvernement thaïlandais est très nationaliste et que les Thaïlandais ont un fort sentiment d'appartenance à leur pays. Ils sont capables de faire corps et de se défendre lorsque l'intégrité de leur nation est menacée, comme l'ont montré des événements passés (tsunami, inondations, manifestations). Il met en garde contre les réactions rapides et parfois explosives de la population face à ce qu'ils perçoivent comme un manque de respect ou une menace à leur culture.