
INTERDITS, OUBLIÉS, CACHÉS, MAUDITS : LES AVENTURIERS DES "LOST MEDIAS"
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Bienvenue dans Deep Web Fantasia, épisode 5 : les lost media.
La discussion s'ouvre sur une vidéo légendaire, la « Turner Doomsday Video », une cassette que CNN devait diffuser en cas de fin du monde. Initialement secrète et jamais destinée à être vue, elle a fuité en 2015 via un employé, devenant ainsi un exemple de lost media. Ce type de lost media est particulier : son existence était connue, mais son accès impossible car elle était cachée.
Le phénomène des lost media est défini comme la recherche d'œuvres perdues. Cela peut inclure des livres, des chansons, des œuvres d'art, ou des enregistrements vidéo et sonores. L'intérêt pour les lost media est lié à plusieurs aspects : la volonté de "réparer une blessure de l'histoire", le travail collectif pour valider un souvenir personnel, et plus généralement, une forme d'archéologie culturelle. Une foi est portée dans ces choses manquantes, renvoyant à l'être mystique de l'homme.
Un exemple littéraire est le poème perdu de Rimbaud, "La Chasse Spirituelle", dont Verlaine disait qu'il était le plus grand poème de Rimbaud. Sa destruction par la femme de Verlaine est documentée. L'espoir de le retrouver a mené à la circulation d'un faux après-guerre, accueilli avec enthousiasme par des critiques littéraires, à l'exception notable d'André Breton qui a immédiatement dénoncé la supercherie. Cette histoire illustre déjà plusieurs éléments du phénomène lost media : l'existence d'une œuvre connue mais perdue, la quête pour la retrouver, et la création de faux.
Sur Internet, le phénomène des lost media a pris une ampleur considérable, notamment pour les enregistrements vidéo et sonores. Les outils numériques facilitent l'organisation des recherches via des forums et la documentation. Il existe même un genre de vidéos racontant ces quêtes, où l'intérêt n'est pas tant le média lui-même que le processus de sa recherche.
Ce phénomène est propre à l'ère Internet, caractérisée par une ère d'image et d'archivage. L'angoisse de perdre des traces est forte, même si l'on pense que tout est enregistré. Pourtant, des choses peuvent encore être perdues. Le cinéma ancien en est un exemple frappant, avec une proportion colossale de films perdus, en raison de matériaux non durables et d'une culture de conservation différente. Même des séries cultes comme Doctor Who ont des épisodes perdus, la BBC ayant réenregistré sur les pellicules pour des raisons économiques. L'obsession actuelle est de ne pas accepter que des choses aient été perdues ou ne soient jamais vues.
La cinéphilie, notamment avec la Cinémathèque française et Henri Langlois, est née de la nécessité de conserver des films appelés à disparaître. Des films perdus ont été retrouvés, parfois par erreur d'identification, comme "L'Inconnu" de Tod Browning. La question des scènes coupées de films récents, comme "Twin Peaks: Fire Walk With Me", a également créé une mythologie de lost media. Pendant plus de 20 ans, des fans ont spéculé sur les "Missing Pieces" de Lynch, dont l'existence était connue mais l'accès impossible. Leur sortie a été un événement majeur, la qualité artistique ayant dépassé les attentes, contrairement à d'autres scènes coupées de Lynch qui n'ont pas généré la même mystique.
La différence avec les films perdus est que les lost media télévisuels, ayant été diffusés chez soi, créent un sentiment de perte plus personnel. L'exemple de l'épisode de "Sesame Street" avec la Méchante Sorcière de l'Ouest est éloquent. Diffusé une seule fois, il a traumatisé de nombreux enfants par ses effets spéciaux effrayants, poussant la chaîne à l'enterrer. Des années plus tard, des adultes, se souvenant de ce trauma, ont formé une communauté en ligne pour le retrouver, prouvant qu'ils n'étaient pas fous. Cet épisode, finalement retrouvé, met en lumière le lien entre les lost media, le souvenir d'enfance, et le besoin de validation collective.
Ce phénomène rejoint d'autres aspects de la culture Internet, comme l'effet Mandela (faux souvenirs collectifs) et l'esthétique des "liminal spaces" (esthétique du souvenir flou de l'enfance). Un autre court-métrage de "Sesame Street", "Crax", a également marqué des enfants par son étrangeté et a fait l'objet d'une longue quête. Il est difficile de prévoir ce que les enfants trouveront perturbant.
L'interlocuteur partage son propre souvenir d'un court-métrage italien traumatisant vu enfant, où un homme est enfermé dans une cabine téléphonique et finit par mourir, retrouvant d'autres cabines avec des squelettes. Il a retrouvé des traces de ce film grâce à l'aide de sa communauté en ligne, illustrant la puissance d'Internet pour retrouver des souvenirs fragmentés. L'angoisse survient lorsque la communauté ne parvient pas à retrouver le média.
La télévision, en particulier les programmes éducatifs comme "Sesame Street", est censée être une figure fiable pour les enfants. Quand quelque chose d'inattendu et de perturbant apparaît, cela crée une aspérité. Le cas de la sorcière d'Oz, personnage d'une autre référence culturelle, a pu déconcerter les enfants qui ne comprenaient pas le code ou la menace.
Le phénomène des lost media est aussi lié aux "creepy pastas", ces légendes urbaines d'Internet, souvent centrées sur des émissions ou dessins animés pour enfants qui auraient rendu fous les spectateurs. L'idée d'avoir vu quelque chose d'interdit ou de terrifiant dans l'enfance est un thème récurrent, renvoyant à la télévision comme "nounou" potentiellement non fiable. Cela fait écho à des traumatismes personnels, où l'on a vu ou vécu quelque chose qu'on n'aurait pas dû dans un contexte censé être protégé, et où l'on cherche une preuve pour valider ce souvenir.
Cette thématique de l'image traumatisante de l'enfance est à la base de nombreuses œuvres artistiques, comme celles de David Lynch, dont l'imaginaire est nourri d'images vues enfant.
Un autre exemple est la "creepy pasta" de "Saki-sanobashi", un animé prétendument horrible qui n'existe pas. Des internautes ont créé de faux screenshots pour le rendre crédible, montrant comment l'imagination et la création peuvent émerger de ces quêtes de lost media.
Le suicide en direct de la présentatrice Christine Chubbuck en 1974 est un lost media réel et morbide. Elle s'est suicidée en direct pour dénoncer l'instrumentalisation de la violence à la télévision. Les images existent mais sont conservées secrètement par sa famille et ses avocats. Le son de ce suicide a fuité et circule sur Internet, posant des questions éthiques sur la recherche et la diffusion de tels documents. C'est un exemple de "média maudit" ou "interdit", stimulant la curiosité morbide et la création de faux.
Dans le documentaire "Grizzly Man" de Werner Herzog, le réalisateur écoute l'enregistrement de la mort de Timothy Treadwell, tué par un grizzly qu'il filmait. Herzog, manifestement choqué, conseille à la sœur de Treadwell de ne jamais écouter ou diffuser cet enregistrement. Cela soulève la question de la nécessité de voir ou d'entendre des choses qui existent mais sont profondément perturbantes. Herzog, en se filmant écoutant, transcende l'acte voyeuriste et libère le spectateur du besoin de le vérifier.
Souvent, les lost media recherchés ne sont pas intrinsèquement intéressants, mais c'est la quête elle-même qui passionne. Le cas des "Backyardigans" (initialement "My Friend", un pilote avec des costumes avant la 3D) est un exemple. La quête pour retrouver ce pilote a révélé des cas de "gatekeeping" au sein de la communauté, où certains membres ont délibérément caché les documents pour les garder pour eux, brisant la belle dynamique collective de la recherche.
La quête des lost media est aussi motivée par l'espoir de trouver le "meilleur" média jamais créé, une œuvre extraordinaire qui aurait été perdue. C'est un mélange de nostalgie et d'espoir dans l'inconnu. Ce sentiment peut être manipulé par des individus cherchant à alimenter leur ego en contrôlant l'accès à ces médias.
Le phénomène rappelle aussi la cinéphilie des débuts, où les critiques et cinéastes recherchaient avidement des films perdus, pensant que les meilleurs restaient à découvrir. Les surréalistes ont fait de même avec la poésie de Rimbaud.
Le morceau perdu des Beatles, "Carnival of Light", est un exemple emblématique. Enregistré en 1967, il n'a jamais été diffusé. Des discussions sur sa sortie ont eu lieu, mais la crainte est qu'il déçoive les attentes, car c'est un morceau expérimental de 13 minutes. L'imagination et la projection autour de ce morceau le rendent plus mythique qu'il ne le serait en réalité.
Le fait de ne pas vouloir regarder un film d'un artiste décédé pour conserver l'impression qu'il reste encore des œuvres à découvrir est un sentiment similaire. Il y a un deuil collectif face à la quantité de production humaine perdue, y compris des chefs-d'œuvre potentiels.
La chanson "Like the Wind", surnommée "la chanson la plus mystérieuse d'Internet", a été retrouvée après 17 ans de recherches. Le morceau n'est pas extraordinaire, mais le mystère autour de son origine et de ses créateurs en a fait un objet culte, bien plus que sa valeur intrinsèque. Cela pose la question de ce que l'esprit humain sélectionne comme œuvre d'art et comment se constitue un corpus. La recherche de lost media est une forme d'enquête épistémologique sur la création artistique, un processus organique et collectif, loin des institutions traditionnelles.
Ces phénomènes nous renvoient à la naissance de l'art, à un lieu d'expression (Internet) qui réfléchit encore à ses propres règles. Les communautés Lost Media attribuent un mystère à des créations artistiques spécifiques, qu'elles cherchent à découvrir ou à retrouver.
Enfin, la discussion fait un parallèle avec les textes gnostiques de Nag Hammadi, retrouvés en 1945 après des siècles de perte, et même avec "Le Capital" de Marx, dont seul le premier livre est considéré comme achevé, le reste étant une reconstitution. L'idée de lost media pourrait s'appliquer à des versions alternatives perdues de ces textes, nourrissant des "fan fictions" intellectuelles.
En conclusion, le phénomène des lost media sur Internet est une exploration fascinante de la mémoire collective, du traumatisme, de la quête de sens, de la création artistique, et de la manière dont les communautés se mobilisent pour retrouver et donner un sens à des fragments de notre culture passée.