
La vie extraordinaire de Giordano Bruno
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Cette émission, « Philosopher View », est consacrée à Giordano Bruno, un philosophe hors normes, aussi connu que méconnu. Il est célèbre pour les circonstances de sa mort, mais ses idées et sa vie sont souvent ignorées.
Giordano Bruno, né Filippo Bruno, est entré dans les ordres dominicains à 17 ans, devenant prêtre à 24 ans et licencié en théologie trois ans plus tard. Issu d'un milieu modeste de Nola, près du Vésuve, il a étudié à l'université de Naples avant de rejoindre le couvent de San Domenico Maggiore. Ce choix était motivé par la recherche d'une éducation solide et d'une stabilité matérielle, mais surtout par un désir ardent d'apprendre. Le couvent était un haut lieu de l'enseignement thomiste, Saint Thomas d'Aquin ayant vécu et enseigné là. Bruno a d'abord admiré ses professeurs, adoptant même le prénom Giordano en hommage à Fra Giordano Crispo.
Dès son plus jeune âge, Bruno a démontré une mémoire prodigieuse, un art qu'il a perfectionné tout au long de sa vie et sur lequel il a écrit plusieurs ouvrages. Cette mnémotechnique lui a ouvert des portes, lui permettant notamment de rencontrer le pape Pie V, qu'il aurait impressionné par ses capacités.
Cependant, Bruno a rapidement eu des démêlés avec la hiérarchie religieuse. Des accusations mineures ont commencé lorsqu'il était novice, notamment pour avoir retiré des images de saints de sa cellule, ne gardant que le crucifix, ce qui fut interprété comme un mépris du culte des saints. Plus tard, il a critiqué un livre sur la Sainte Vierge, le jugeant mal écrit. L'incident le plus grave survient lors d'une discussion où il a reformulé l'hérésie arienne en termes scolastiques pour prouver qu'il était possible de discuter de tout, même des hérésies, en bonne intelligence. Cela lui a valu d'être accusé de défendre l'hérésie. Il a également été découvert en possession de livres interdits, annotés par Érasme, qu'il aurait jetés aux latrines.
En 1576, face à ces accusations, Bruno, alors âgé de moins de 30 ans, était en position de se rétracter pour éviter des problèmes plus graves avec l'Inquisition. Cependant, se considérant comme un esprit libre, il a refusé de s'excuser et a choisi de quitter l'ordre dominicain sans préavis, ce qui lui a valu une excommunication.
Commence alors une longue période d'errance. Après quelques années dans le nord de l'Italie, il se réfugie à Genève en 1579, chez les calvinistes. Il tente de s'intégrer, mais son caractère critique le pousse à dénoncer les « imbécilités » d'un théologien local, Antoine de Lafaye. Cela conduit à son arrestation, un procès, et une seconde excommunication. Il est contraint de faire des excuses publiques et de déchirer son texte pour éviter la prison, voire le bûcher.
Chassé de Genève, Bruno se rend à Toulouse, où il obtient un poste de professeur de philosophie, enseignant même Aristote. Mais les tensions entre catholiques et huguenots le poussent à partir pour Paris en 1581. Là, il propose 30 leçons extraordinaires sur 30 attributs divins, qui rencontrent un grand succès, notamment grâce à ses démonstrations de mnémotechnique. Le roi Henri III, impressionné, le nomme lecteur royal extraordinaire, lui assurant revenus et protection.
C'est une période de grande créativité pour Bruno. En 1583, il quitte Paris pour l'Angleterre, muni d'une lettre d'introduction du roi Henri III pour l'ambassadeur de France, Michel de Castelnau. Il reste plus de trois ans chez l'ambassadeur et y écrit ses œuvres majeures, dont « Le souper des cendres ».
Dans « Le souper des cendres », un dialogue en italien, Bruno aborde les thèses astronomiques de Copernic. Il adhère à la conclusion de Copernic sur le mouvement de la Terre, mais critique la méthode mathématique de l'astronome. Pour Bruno, Copernic, comme Ptolémée, est trop préoccupé par les calculs et ne parvient pas à saisir la réalité physique de l'univers. Bruno voit l'univers comme infini, immobile, un et tout, une idée qu'il exprime dans un style mystique et hermétique, se référant à Hermès Trismégiste. Il défend une conception de la nature où tout est vivant, même les astres, qu'il décrit comme des animaux sensibles et rationnels. Il explore également le panthéisme ou panenthéisme, où Dieu est à la fois en tout et au-delà de l'univers.
Bruno va bien plus loin que Copernic, affirmant que ni le Soleil ni la Terre ne sont au centre de l'univers, car « le centre de l'univers est partout et sa circonférence nulle part ». Cette formule, bien que souvent attribuée à Pascal, est en fait plus ancienne et se retrouve chez Nicolas de Cues, que Bruno a lu.
Après son séjour en Angleterre, Bruno retourne à Paris en 1585, mais sa situation se détériore rapidement. Ses critiques virulentes de l'aristotélisme et une disputation publique houleuse le rendent indésirable en France. Il erre alors en Bohême, à Wittenberg, Prague, et Helmstedt, où il est excommunié une troisième fois par les luthériens pour la « réputation scandaleuse » de ses œuvres.
En 1590, alors qu'il est menacé d'expulsion de Francfort, il reçoit une invitation du patricien vénitien Giovanni Mocenigo, qui lui propose de l'héberger à Venise. Mocenigo est intéressé par les secrets de la mémoire et les autres arts que Bruno professe. Cependant, Bruno, qui n'a rien de plus à enseigner que ce qui est dans ses livres, déçoit Mocenigo, qui s'attendait à des connaissances magiques. Les relations se tendent, Bruno défendant des idées comme la métempsycose (transmigration des âmes) et la vie universelle, ce qui laisse Mocenigo perplexe.
En mai 1592, Bruno décide de quitter Venise pour Francfort, mais Mocenigo, craignant d'être trahi et de perdre les secrets qu'il pense que Bruno lui cache, le fait arrêter et enfermer. Le 23 mai, Mocenigo envoie une lettre de dénonciation à l'Inquisition, accusant Bruno de diverses hérésies, dont la négation de la divinité du Christ, l'éternité du monde, l'infinité des mondes, l'absence de punition des péchés, la transmigration des âmes, et l'intention de fonder une nouvelle secte. Ces accusations, bien que potentiellement exagérées par Mocenigo, reflètent en partie les idées de Bruno. L'Inquisition arrête Bruno, marquant le début d'un procès qui durera plus de sept ans.