
Comment trouver du sens pour notre vie ? Dialogue avec Thomas d'Ansembourg
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Bonjour et bienvenue dans Dialogue, votre podcast. Aujourd'hui, nous explorons les racines de nos angoisses et de nos comportements absurdes, souvent ancrées dans un système éducatif qui nous coupe de nous-mêmes. Je suis Fabrice Middal, philosophe et écrivain, et pour cette discussion, je reçois Thomas Dansembourg, qui analyse comment nous nous enfermons dans le malheur, individuellement et collectivement.
Thomas, tu explores comment l'éducation, souvent perçue comme une évidence, contribue à notre malheur. Tes filles t'ont un jour demandé si c'était normal de rester assises toute la journée à l'école sans jouer. Cette question, simple et intuitive, révèle une vérité profonde : l'immobilité forcée est contre nature pour un enfant. Le passage de la maternelle, où le jeu et le mouvement sont centraux, à l'école primaire, où l'on est contraint à rester assis, est un acte de violence subtile. L'enfant apprend à renoncer à son intuition, à ce qu'il ressent comme juste et naturel. Il se résigne, s'attriste et subit, ce qui le prépare à une vie d'adulte où il subira des heures de transport, de travail parfois absurde. Ce renoncement précoce à soi-même est une première forme de violence.
L'école devrait être un lieu d'enchantement, où les enfants vont et reviennent avec la joie d'apprendre. Malheureusement, beaucoup d'élèves y vont la boule au ventre et reviennent découragés. Il est urgent de changer cela. Il ne s'agit pas seulement de critiquer l'éducation des enfants, mais de comprendre comment le système éducatif nous a conditionnés, nous adultes. On accepte facilement que les violences physiques de l'enfance nous marquent, mais on sous-estime l'impact du système éducatif sur notre existence. Les punitions d'autrefois, même si elles n'ont pas « tué », n'ont pas non plus aidé à rendre les gens plus joyeux, généreux ou créatifs. Un système sclérosé, peu évolué en cent ans, ne forme pas des citoyens heureux, capables de contribuer à un monde complexe qui nécessite de penser autrement.
Nous devons repenser en profondeur nos systèmes éducatifs pour former des citoyens discernants, responsables, engagés et ouverts à l'innovation. Les enfants posent des questions directes, mais apprennent vite à se retenir, à se taire, à masquer leurs pensées et leurs sentiments. Cette retenue devient rapidement une souffrance. Dès qu'un enfant est rabroué pour une intervention jugée "hors sujet", il intériorise que son expression n'est pas la bienvenue. Tu as raconté l'exemple de ta fille, qui a fait une dépression après avoir été humiliée par une professeure qui prônait la participation mais réprimandait ses élèves. Cette incapacité à se remettre en question chez certains éducateurs est alarmante. Nous devons faire preuve d'humilité et être cohérents : si nous voulons un monde responsable, soyons responsables de nos attitudes.
Le rapport au temps est aussi à pacifier. Les enfants sont précipités dès le matin, brutalement sortis de leur rythme naturel de sommeil. Toutes les études sur l'enfance soulignent le besoin de sommeil. L'école devrait commencer plus tard, avec des activités intellectuelles le matin, quand l'esprit est le plus clair, et des activités physiques, artistiques et créatrices l'après-midi. Le système actuel ne développe qu'un seul cerveau, le logico-mathématique, négligeant l'intelligence émotionnelle, relationnelle, créatrice, musicale, artistique et la conscience corporelle. Beaucoup d'individus se retrouvent chez des thérapeutes, doutant de leur existence, de leur légitimité, se comparant et se sentant en compétition. Nos systèmes éducatifs créent de la misère au lieu de la joie et de la responsabilité.
Le problème ne vient pas des enseignants, qui font de leur mieux, mais du système tout entier et de ses présupposés. Il repose sur la domination plutôt que la collaboration, la méfiance plutôt que la confiance, le rejet plutôt que l'inclusion, la rudesse plutôt que la douceur. Tout ce qui fait souffrir notre société se retrouve déjà à l'école : la division, la lutte, les egos hypertrophiés, la quête désespérée d'appréciation. L'école ne nous apprend pas à nous connaître, à nous estimer, à avoir une juste estime de soi pour éviter l'hypertimidité ou l'hyper-ego. C'est un enjeu fondamental pour le vivre-ensemble.
Si une fraction des budgets militaires était allouée à l'éducation, pour mieux payer les enseignants, réduire la taille des classes, et permettre à chaque enfant de s'épanouir à son rythme, les choses seraient différentes. Dire à un enfant qu'il est "en retard" est une violence systémique. Nous devrions, comme dans les systèmes nordiques, mélanger les générations pour favoriser le parrainage et le compagnonnage.
La violence n'est pas seulement physique. Il y a une brutalité du système scolaire dans l'absence de présence au corps, le refus de faire confiance à l'énergie vitale des enfants, et le refus de leur capacité d'expression. Nous nous parlons mal, nous nous brutalisons, nous nous critiquons au lieu de nous encourager et de créer du "nous". Beaucoup d'étudiants ne se connaissent pas, ne partagent pas leurs attentes. Une année scolaire devrait commencer par une semaine de rencontre, d'émerveillement, pour comprendre le sens de l'apprentissage : protéger la nature, construire des ponts solides, maintenir de belles coutumes pour être heureux d'être en vie.
Imaginons une scolarité commençant chaque matin par un quart d'heure de beauté et de bonté : chant, danse, sculpture, ingénierie, merveilles de la nature. Cela permettrait aux jeunes de se dire : "C'est ça la vie, ça mérite d'être vécu. C'est à ça qu'on est invités à participer." Alors, les mathématiques, l'histoire, la géographie prendraient sens comme des outils pour entretenir cet enchantement. Le désenchantement actuel des jeunes, leur "on s'en fout complètement", est un signe de dépit et de ras-le-bol. Il est temps de réenchanter le monde en remettant en question notre culture du malheur, du drame et des rapports de force.
Tu as été marqué par Alice Miller et son livre "C'est pour ton bien". Cette psychanalyste suisse a dénoncé la "pédagogie noire" qui prévalait dans les institutions, où l'apprentissage se faisait dans la douleur et les punitions physiques. Bien que nous ayons dépassé les coups physiques, le système de punition et récompense, ce "carotte et bâton" utilisé pour dresser les animaux, persiste. Beaucoup d'adultes doutent encore de leur valeur à cause de ces blessures profondes. Il est temps de réaliser que l'on peut donner de la structure, de la clarté et du cadre autrement que par la domination-soumission. L'éducation bienveillante, c'est guetter, être attentif, donner du cadre avec rigueur et précision, de manière fine, raffinée et inspirante.
Malgré les travaux de Catherine Gueguen, Isabelle Filliozat et de nombreuses recherches scientifiques montrant les dégâts de la violence sur l'intelligence des enfants, notre monde ne comprend toujours pas. Les gens ont l'impression qu'il n'y a que deux options : la brutalité ou le laxisme. C'est une vision très réductrice. C'est l'effet Semmelweis : rester dans des comportements obsolètes par conformité, même face à l'évidence des conséquences négatives. La bienveillance éducative n'est pas laisser tout faire, mais utiliser d'autres moyens pour cadrer et stimuler. Ceux qui discréditent ces approches ne les connaissent pas et n'ont souvent pas fait de travail sur eux-mêmes.
La punition est un raccourci pour se débarrasser du problème, alors qu'un dialogue profond permet de responsabiliser et de s'ajuster. La punition crée des citoyens rebelles ou soumis, ce qui n'aide pas la citoyenneté. Prenons un exemple concret : un enfant fait une "connerie". L'approche traditionnelle le punit, le privant de dessert ou d'argent de poche. L'enfant, ne comprenant pas toujours le sens de la punition, peut chercher à se venger, à dissimuler ses erreurs par peur du rejet. Il développe un doute profond sur sa légitimité à exister s'il n'agit pas "bien".
Dans une éducation bienveillante, on dit : "Stop, ce que tu as fait là, je ne peux pas l'admettre, et je vais te dire pourquoi. Je t'aime, et tu auras toujours mon amour." On assure la sécurité affective. Ensuite, on dialogue pour comprendre pourquoi l'action ne correspond pas aux valeurs partagées. On vérifie que l'enfant comprend le sens de la valeur. Les générations précédentes ont souvent subi : "C'est comme ça, tu feras ce que tu veux chez toi." Les nouvelles générations, heureusement, demandent le sens.
Il est temps de cesser de faire des êtres obéissants, mais des êtres conscients du pourquoi des choses. La punition est profondément humiliante. La prison, punition institutionnalisée, est rarement bénéfique ; elle est souvent une "pétouière" où les détenus apprennent les pires choses. Nous avons besoin de justice restaurative, où l'on apprend à réparer ce qui a été mal fait et à se réintégrer à la société. Cela commence dès l'école : comment réparer une bêtise, montrer qu'on a compris une valeur du vivre-ensemble et qu'on y adhère ? C'est un changement majeur, passant de la domination-soumission à une culture de partage, d'entraide et de collaboration.
La punition engendre une insécurité psychique fondamentale, difficile à guérir. Mes filles, par exemple, ont toujours pu parler vrai et simplement avec moi, sans avoir à cacher des choses, contrairement à leurs amies qui dissimulent leurs actions à leurs parents par méfiance. Le manque d'amour de soi est une blessure répandue. Beaucoup de personnes doutent d'avoir été aimées ou reconnues dans leur singularité. Taire sa singularité crée frustrations et mécanismes compensatoires.
L'inattention d'un enfant en classe n'est pas un hasard. C'est souvent une quête de reconnaissance et d'attention, un besoin d'être individualisé. Tu as raconté l'histoire poignante de cet enfant puni pour inattention, alors que son père l'avait menacé avec un revolver ce matin-là. Comment être concentré en cours de maths dans une telle situation ? Il faut d'abord comprendre l'humanité de l'enfant. Au Japon, face à un taux de suicide élevé, on a instauré un moment de pause en début de journée pour que les élèves puissent exprimer leurs sentiments. Cela a changé significativement la démarche.
La souffrance de nombreux adultes qui se sentent vides malgré leur réussite sociale, cette méconnaissance de soi, s'enracine dans cette éducation qui nous conditionne à répondre aux attentes des autres. Nous nous éloignons de nous-mêmes, nous suradaptons au regard de l'autre, cherchant une reconnaissance sociale désespérée. Les réseaux sociaux amplifient cette quête et la comparaison, devenant une arme de destruction massive pour l'estime de soi.
Le système scolaire devrait avoir pour objectif principal de développer une bonne estime de soi et une confiance en soi, pour pouvoir accueillir l'autre dans sa différence et collaborer. Un manque d'estime de soi conduit au harcèlement ou au retrait. L'estime de soi est un enjeu de vie commune et de développement social durable.
Le professeur Bernard Laï montre que l'école transmet la peur de la faute, se centrant sur l'évaluation et les contrôles. Or, la science progresse par essais et erreurs. L'enfant est sanctionné pour ses erreurs, créant une anomalie profonde. L'échec n