
Ces injonctions cachées qui nous rendent malheureux - Dialogue avec Gilles Vervisch
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Dans ce dialogue, Fabrice Middal, philosophe et auteur, explore avec son interlocuteur, Gilles, plusieurs injonctions sociales qui, loin d'aider à la réalisation de soi, nous entravent et nous culpabilisent. Ces préceptes, souvent considérés comme des vérités indiscutables, méritent d'être remis en question pour mieux s'orienter et s'accomplir.
La première injonction abordée est : « Il faut persévérer pour réussir. » Cette idée, omniprésente notamment dans le monde de l'entreprise, suggère que la réussite dépend uniquement de la volonté et de l'obstination. Fabrice Middal souligne que cette injonction est souvent utilisée pour culpabiliser ceux qui échouent, leur imputant la faute d'un manque de persévérance. Or, il argumente que la persévérance n'est pas une cause de motivation, mais plutôt une conséquence d'un intérêt ou d'une passion pour ce que l'on fait. On persévère naturellement dans ce qui nous plaît, sans avoir besoin qu'on nous le dicte.
Pour illustrer son propos, il prend l'exemple de Steve Jobs, souvent cité comme un modèle de persévérance. Pourtant, Jobs lui-même a abandonné ses études universitaires, estimant qu'elles ne l'intéressaient pas, pour suivre des cours de calligraphie par pure passion. Ces études, apparemment inutiles, se sont avérées cruciales pour la conception de l'interface des premiers ordinateurs Apple. Ainsi, Steve Jobs a réussi précisément parce qu'il n'a pas persévéré dans une voie qui ne lui convenait pas. Le véritable secret de la réussite, si tant est que la réussite soit le but ultime de la vie, serait plutôt de savoir quand persévérer et quand renoncer. S'obstiner dans une voie sans issue peut s'apparenter à de l'acharnement thérapeutique ou à une obstination diabolique, comme le dit le proverbe : « L'erreur est humaine, persévérer dans l'erreur est diabolique. »
Une autre injonction puissante, tirée de Nietzsche, est : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » Cette phrase, souvent mal interprétée et transformée en slogan managérial, encourage à supporter toutes les souffrances, au nom d'un héroïsme supposé. Fabrice Middal dénonce le caractère toxique de cette interprétation, qui pousse les individus à accepter l'inacceptable, y compris les pires souffrances, dans les relations personnelles ou professionnelles. Il raconte l'histoire d'un professeur en burnout qui avait écrit sur son casier : « Si tu démissionnes, ils ont gagné. » Cette phrase incarne l'autoinjonction à tenir bon, à ne pas céder, sous peine de capituler.
Cependant, Fabrice Middal insiste sur le fait que ce qui ne nous tue pas peut aussi nous détruire ou nous rendre plus mal, sans jamais s'en remettre. Il évoque l'exemple de l'athlète Simone Biles, qui a préféré renoncer en pleine compétition pour éviter le burnout. L'idée que la souffrance nous rendrait nécessairement plus fort est une simplification dangereuse. Il est parfois préférable d'arrêter les frais, de renoncer, plutôt que de se consumer. Chez Nietzsche, cette phrase avait un sens plus nuancé, invitant à risquer quelque chose de sa vie et à ne pas sombrer dans le confort anesthésiant, mais elle se référait davantage à des combats intellectuels et à la force créatrice. « Me rend plus fort » chez Nietzsche pourrait signifier « me rend plus créatif », loin de l'idée de « marche ou crève ».
La troisième injonction critiquée est : « Va au bout de tes rêves » ou « Crois en tes rêves. » Fabrice Middal met en garde contre cette formule, souvent prononcée par des personnes déjà privilégiées, et qui occulte une question fondamentale : s'agit-il bien de *mes* rêves ? Souvent, nos rêves sont en réalité ceux de nos parents, de notre famille ou de la société. Lorsqu'on demande aux gens de quoi ils rêvent, les réponses sont souvent abstraites et uniformes (voyager, être avec des amis), ce qui suggère qu'il ne s'agit pas de rêves authentiques et personnels.
Ces injonctions sont d'autant plus pernicieuses qu'elles nous demandent de décréter des choses qui ne peuvent pas l'être, comme « croire en ses rêves » ou « être fou. » Le philosophe explique que ce qui nous pousse n'est pas une injonction, mais plutôt un désir profond, parfois aveugle, une force intérieure. Il prend l'exemple de son propre processus d'écriture : il écrit non pas pour réaliser un rêve ou être heureux, mais parce qu'une force le pousse à le faire, et qu'il souffrirait davantage à ne pas écrire qu'à le faire.
Pour distinguer les « vrais » rêves des aspirations superficielles, Fabrice Middal s'appuie sur la distinction hollywoodienne entre le « need » (le besoin profond) et le « want » (le désir apparent, les rêves de gloire, d'amour, de voyage). Les récits initiatiques, comme le film *Un Jour sans fin*, montrent comment les personnages apprennent à passer du « want » au « need », découvrant ce qu'ils désirent réellement au-delà des apparences. Le secret n'est donc pas de suivre des injonctions, mais de se poser des questions sur ce que l'on veut vraiment.
L'injonction « La chance sourit aux audacieux » est également remise en question. Fabrice Middal rappelle que pour chaque proverbe, il existe un proverbe contraire (« Prudence est mère de sûreté »). Cette phrase véhicule l'idée que l'effort sera nécessairement récompensé, ravivant le mythe du mérite personnel. Or, la vie n'est pas toujours juste, et le mérite ne garantit pas le bonheur. Il évoque Machiavel, qui distingue la *virtù* (le mérite, l'effort personnel) de la *fortuna* (la chance). Même une infime part de chance rend incertaine l'obtention de ce que l'on désire.
Les philosophes de l'Antiquité, comme Épictète, invitaient à se concentrer uniquement sur ce qui dépend de nous. Vaincre aux Jeux Olympiques, par exemple, demande un entraînement acharné et des sacrifices, mais la victoire finale (la médaille) ne dépend pas entièrement de l'athlète. Il faut vouloir ce qui est en notre pouvoir (l'effort, la préparation) et non ce qui est incertain (la récompense). Machiavel, bien que souvent caricaturé, était un esprit subtil qui reconnaissait la part de chance dans la réussite. Il estimait que 50% de la réussite dépend du mérite et 50% de la chance. L'exemple de César Borgia, qui a fait tout ce qu'il fallait pour conquérir le pouvoir mais a échoué à cause d'une série de malchances (maladie, mort de son père), illustre cette part irréductible de la fortune.
Machiavel nous apprend à être attentif au *kairos*, le moment opportun. Une obstination aveugle à persévérer peut nous faire manquer les opportunités et les signes de la réalité. Il faut savoir quand on est vaincu, comme le dit la phrase du film *Gladiator* : « Les hommes devraient savoir quand ils sont vaincus. » S'acharner à faire l'impossible peut mener à la destruction, à la perte de temps, d'argent et même de sa vie.
L'exemple des Accords de Munich en 1938 est particulièrement éclairant. Chamberlin, citant son père, disait : « Try, try again » (essaie encore et encore). Il a signé la paix avec Hitler en cédant les Sudètes, dans le but de sauver la paix à tout prix. Or, cette décision, prise au mauvais moment, a eu pour conséquence de renforcer Hitler et d'aggraver la situation. Moralement répréhensible, elle était aussi inefficace. Ce n'était pas le moment opportun pour persévérer dans cette voie diplomatique. La prudence d'Aristote, qui enseigne que le bien et le mal dépendent des circonstances, est ici pertinente. Il ne s'agit pas de relativisme absolu, mais de la capacité à évaluer la situation concrètement.
L'injonction « Quand on veut, on peut » est une autre cible du philosophe. Cette phrase implique que tout dépend de la volonté individuelle, culpabilisant ceux qui échouent. Si ne pas vouloir rend impossible l'action, vouloir ne garantit pas la réussite. Le bonheur, ou la réussite, ne dépend pas uniquement de soi ; les circonstances et la fortune jouent un rôle crucial. Exiger des résultats sans tenir compte des efforts fournis est une erreur. Comme dans les compétitions olympiques, on ne met en lumière que le vainqueur qui a « voulu et pu », oubliant tous ceux qui ont fourni les mêmes efforts sans obtenir la médaille. Cette injonction culpabilise et ne donne aucune piste sur la manière de développer cette volonté.
Enfin, l'expression anglo-saxonne « Fake it until you make it » (fais semblant jusqu'à ce que tu y arrives) est examinée. Si cette approche peut fonctionner pour développer la confiance en soi dans certaines situations (prise de parole en public, carrière artistique), elle atteint ses limites face à l'impossible. L'exemple d'Elizabeth Holmes, fondatrice de Theranos, qui a escroqué des investisseurs en prétendant avoir développé une machine d'analyse sanguine révolutionnaire alors qu'elle n'existait pas, illustre les dangers de cette maxime. À force de faire semblant, on peut tomber dans l'escroquerie lorsque la réalité finit par nous rattraper.
Pour Fabrice Middal, le véritable courage n'est pas de persévérer aveuglément, mais d'avoir le courage de renoncer. Renoncer n'est pas un signe de lâcheté, mais une décision difficile, souvent motivée par la peur du jugement des autres. Il évoque l'enfer du regard d'autrui, qui nous pousse à persévérer dans des voies qui ne sont pas les nôtres. Pour s'en affranchir, il faut se connaître soi-même, comme le suggère l'adage de Delphes : « Connais-toi toi-même. » La confiance en soi, plutôt que l'attente de la reconnaissance des autres, est la clé.
La peur, souvent égoïste et illusoire, est un mauvais conseiller. Seuls 8% des peurs seraient utiles, les autres étant imaginaires et limitantes. Le maître zen Taisen Deshimaru affirmait qu'« il n'y a aucune raison d'avoir peur. Les gens qui ont peur sont trop égoïstes. » La peur est souvent liée à l'image que l'on renvoie, à l'égocentrisme. En cessant de se regarder le nombril et en pensant davantage aux autres, on peut vaincre cette peur.
En conclusion, Fabrice Middal propose une maxime personnelle : « Réussir, c'est renoncer à une vie dont on n'a pas voulu. » Le renoncement, souvent perçu négativement, est en réalité une forme de courage. C'est la capacité à prendre des décisions, à choisir une voie qui nous correspond vraiment, même si cela implique de laisser derrière soi des attentes ou des engagements. Le livre de Fabrice Middal est un « antimanuel » qui nous invite à ne pas suivre des recettes toutes faites, mais à développer notre capacité de jugement, à être attentif à la réalité et à nos désirs profonds, pour construire une vie authentique et épanouissante.