
Prix Fnac, Goncourt… L’IA a-t-elle infiltré la littérature ?
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Philippe Rodriguez a créé un prix littéraire récompensant les œuvres écrites avec l'intelligence artificielle (IA), ce qui a provoqué un scandale dans le milieu littéraire français. Aux États-Unis, on observe plutôt une acceptation croissante de l'utilisation de l'IA dans l'écriture. La question centrale est de savoir si les auteurs ont encore un rôle si l'IA écrit mieux qu'eux.
Philippe Rodriguez explique que son parcours avec l'IA a commencé de manière très personnelle. Après le décès de son père, qui avait perdu ses facultés cognitives, Philippe a enregistré ses histoires et les a mélangées avec des textes sur son enfance à Oran dans les années 1950. Il a ainsi créé une nouvelle. Ce projet était initialement un hobby familial pour capter des émotions.
Par la suite, avec l'arrivée d'OpenAI, Philippe a installé un serveur et a commencé à expérimenter, créant des agents IA qui écrivent des romans. Il a développé une quinzaine d'agents spécialisés : certains dans l'idéation, d'autres dans la rédaction, et d'autres encore dans l'évaluation des textes pour des réécritures. C'est ainsi qu'il a publié plusieurs romans.
L'annonce de son prix littéraire, le prix Pascal, destiné aux œuvres générées par l'IA, a rencontré une forte opposition. Hervé Le Tellier, prix Goncourt 2020, a refusé de participer au jury. Ironiquement, il a révélé avoir utilisé l'IA (Claude, plutôt qu'OpenAI, jugé trop californien par Damien Douani) pour rédiger sa lettre de refus, une anecdote que Philippe a partagée sur LinkedIn et qui a été reprise par Les Échos.
Damien Douani analyse la lettre de refus, la trouvant à la fois condescendante et pertinente. Elle suggère que l'utilisation de l'IA pour une tâche jugée subalterne (écrire une lettre de refus) est révélatrice d'un certain mépris. Le paradoxe est que la lettre est "bien troussée", ce qui soulève la question de savoir si Claude est talentueux ou si Le Tellier l'a bien guidé.
La résistance à l'IA n'est pas uniquement française. Aux États-Unis, la guilde des auteurs et des scénaristes a également exprimé des objections, notamment concernant le "pillage" des œuvres existantes pour entraîner les modèles d'IA. Ces modèles absorbent le savoir et les expressions de sentiments de toute la littérature, ce qui leur permet de produire des textes qui "bluffent" le lecteur, même s'ils ne ressentent pas ces émotions.
Philippe identifie trois niveaux d'analyse à ce conflit :
1. **Économique** : Le pillage des corpus d'œuvres sans droits d'auteur est un problème majeur pour les auteurs, dont la profession est déjà en voie de paupérisation. La question du plagiat par l'IA est complexe, mais la menace économique est réelle.
2. **Compétence et Égo** : De nombreux auteurs primés ont essayé l'IA et ont été "soufflés" par la qualité des textes générés, ce qui remet en question leurs propres compétences et leur rôle. L'idée qu'un auteur doit commencer par une "souffrance" personnelle est mise à mal par une machine sans expérience personnelle.
3. **Méta - Qu'est-ce qu'un auteur ?** : La définition actuelle de l'auteur est égocentrique. Il faut aussi considérer le lecteur et la société. L'IA pourrait être un "co-auteur" ou un "auteur augmenté", une notion difficile à accepter pour une élite littéraire attachée à une vision traditionnelle. Philippe suggère qu'on ne se pose pas la question de ce que pourrait être un auteur hybride ou augmenté.
Carlos ajoute une quatrième dimension : la **dimension sociale et de classe**. Philippe, en tant qu'entrepreneur venant d'un autre milieu, bouscule un monde littéraire élitiste qui a "fait la queue pendant des années". Cette résistance des élites est due à la peur de voir leur métier de base (savoir écrire) être concurrencé par l'IA, qui parfois écrit mieux qu'eux.
Damien, qui travaille dans l'innovation pédagogique et l'IA dans une école de journalisme, explique que si l'écriture est menacée, d'autres aspects du métier de journaliste, comme l'enquête ou la vérification des faits, restent essentiels. Il envisage un futur où le journaliste serait un "contrôleur du ciel" qui aiguille ses agents IA pour assurer la qualité et la crédibilité de l'information.
Philippe décrit son processus d'écriture avec l'IA comme un travail collaboratif. Il lance une idée à un agent d'idéation qui lui propose des arcs narratifs. Il choisit et affine, puis passe à un agent de rédaction qui crée des unités de temps et de texte. C'est un accompagnement constant, un "remix" où l'IA aide à structurer et à générer le contenu.
Damien compare l'IA au "sampling" en musique. À l'époque, le sampling était vu comme du vol et la mort de la musique, mais il a permis l'émergence de nouveaux genres et de talents comme les Daft Punk, qui ont réassemblé des éléments existants de manière magistrale. De même, l'IA pourrait donner naissance à une "nouvelle littérature", un nouveau format, plutôt que de simplement imiter l'ancienne.
Philippe souligne que tout le monde utilise l'IA pour écrire, même pour des tâches simples comme des tweets. L'objectif est d'utiliser l'IA pour "dépasser" la littérature existante, inventer de nouveaux formats. Il évoque l'Oulipo, un mouvement littéraire basé sur des contraintes, dont Hervé Le Tellier est l'actuel président. Cette littérature sous contrainte pourrait être une voie pour l'IA, mais l'élite littéraire préfère le boycott à l'expérimentation.
Carlos fait un parallèle avec la Nouvelle Vague au cinéma, née de l'apparition de la caméra portable, une nouvelle technologie qui a permis un style différent. L'IA est cet "outil" qui pourrait transformer la littérature.
Damien note que dans le monde de l'entreprise, il y a beaucoup de "Shadow AI" : les employés utilisent l'IA en cachette, par peur d'être jugés ou de paraître remplaçables. Cependant, certains l'assument et l'utilisent pour détecter des problèmes ou améliorer leur travail.
Philippe encourage les jeunes à utiliser l'IA, la voyant comme un "Aristote dans la poche" qui rend l'ignorance une décision plutôt qu'une fatalité. Cependant, il modère son propos en insistant sur l'importance de la "friction", de l'effort et de la répétition dans l'apprentissage. L'IA peut aider à produire des réponses, mais elle ne remplace pas la maîtrise et la capacité humaine à juger ce qui est juste ou faux.
La question de la "souffrance" de l'auteur est posée : est-elle nécessaire pour la création ? Amélie Nothomb, par exemple, écrit par plaisir et refuse l'IA. Philippe estime que cette vision est égocentrique. Il rappelle que la littérature a deux voies : l'auteur et le lecteur, et l'IA peut également changer l'approche des lecteurs.
Philippe imagine de nouveaux business models pour la littérature grâce à l'IA, comme les "contre-éditions" : des livres qui sortiraient le même jour qu'une œuvre originale pour en proposer un point de vue opposé. Il pense aussi que l'IA peut générer des millions de romans de genre, comme les Harlequin, au kilomètre.
Face au problème de la baisse de la lecture, Philippe croit que l'IA peut "réenchanter" les gens en proposant une nouvelle littérature et de nouveaux formats. Il envisage un futur où un livre serait une "graine", un concentré, qui pourrait être transformé en 20 formats différents (BD, revue scientifique, en différentes langues) à la demande du lecteur.
Carlos évoque une expérience personnelle où il a reçu une note de quatre pages d'un scientifique sur un problème mathématique. Il ne l'a pas lue, mais l'a directement donnée à son agent IA pour qu'il l'analyse et la lui explique. Cela soulève la question de savoir si nous ne devenons pas tous des "middleware", échangeant des contenus fabriqués par l'IA sans les lire nous-mêmes.
Damien se demande si Carlos ne sera pas remplacé par l'IA, mais il pense que les "hésitations, les erreurs, le vase bréché" sont ce qui rend l'humain intéressant. Un avatar ou un dialogue généré par IA peut être "chiant" à la longue. C'est l'humain qui apporte l'histoire et la raconte.
Carlos conclut en soulignant la "résistance romantique" des Français, qui est liée à leur force dans l'économie de la rareté (luxe, vin). Il met en garde contre une nouvelle ère économique de l'abondance, où l'IA pourrait générer une quantité illimitée de contenu, et se demande si la France est prête pour cette transition.
Malgré les controverses, Philippe Rodriguez est plus motivé que jamais pour son prix Pascal. Il a trouvé un président de jury en la personne de Jacques Attali, un penseur curieux des technologies et du futur, qui partage l'idée que l'IA peut inventer quelque chose de nouveau pour la littérature. Attali estime que l'IA écrira des romans, et qu'il faut maintenant voir ce qu'on peut faire "plus loin encore".