
Comment faire face à l'imprévu ? - Dialogue avec Alexis Lavis (rediffusion)
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Ce dialogue exceptionnel avec Alexis Lavis, philosophe enseignant à l'université de Pékin, explore la question de la liberté et de notre rapport à l'imprévu, thème central de son dernier livre. Alexis Lavis est reconnu pour ses travaux à l'intersection des pensées orientale et occidentale, et son éclairage profond sur la philosophie chinoise, le bouddhisme, et la phénoménologie de Bergson.
L'imprévu est présenté comme un phénomène fondamentalement humain, intrinsèquement lié à notre capacité de prévoir. Nous, êtres humains, sommes ouverts à une temporalité future, anticipons les événements, et c'est précisément cette projection dans l'avenir qui crée la possibilité de l'imprévu. L'imprévu n'est donc pas une force extérieure qui nous tombe dessus, mais ce qui surgit de notre propre mouvement de prévision. C'est parce que nous prévoyons que nous pouvons être confrontés à ce qui déjoue nos prévisions.
Cette idée renverse une conception naïve de l'imprévu. On a tendance à penser que mieux on prévoit, moins il y aura d'imprévu, comme si une préparation exhaustive pouvait l'éliminer. Cependant, Alexis Lavis démontre que c'est une erreur logique : plus on veut prévoir, plus on ouvre les possibilités de l'imprévu, car l'imprévu n'existe que dans l'horizon d'une prévision déçue. Le désir de contrôler l'incontrôlable, par exemple, crée le phénomène de l'incontrôlé. Quelqu'un qui ne cherche pas à tout contrôler n'interprétera pas un accident comme un événement "incontrôlé". L'accident lui-même n'est ni prévu ni imprévu ; il est simplement ce qui advient. Notre interprétation du réel est donc déjà fortement influencée par notre pouvoir de regard anticipateur.
Cette quête de conjurer l'imprévu par l'excès de prévision est un contresens logique qui structure notre existence. Elle se manifeste à la fois dans nos vies personnelles et au niveau social et politique. L'idéal erroné de sagesse contemporain consiste à croire que l'on peut parvenir à un contrôle si profond de soi et de son environnement que l'on ne serait plus jamais atteint par l'imprévu. Or, être humain, c'est être atteint. La conjuration de l'imprévu ne réside pas dans son élimination, mais dans l'ouverture d'un rapport plus réfléchi à celui-ci.
Il existe deux excès dans notre rapport à l'imprévu. Le premier est l'esprit gestionnaire qui cherche à l'éradiquer par la multiplication des calculs et des prévisions statistiques, un "délire scientiste". Le second est l'excès inverse, celui de vouloir vivre dans un "instant présent permanent", sans temporalité, comme une plante, ce qui est une hérésie de la condition humaine. Nous sommes des êtres de temps, et la possibilité du désarroi est constitutive de notre cheminement. Ces deux approches sont des formes de nihilisme, car elles nient la vérité de l'homme en tant qu'être de temps, cherchant au fond à en finir avec la mort, soit par un éternel présent, soit par un temps entièrement programmé.
Notre époque, par sa volonté de tout prévoir, est foncièrement nihiliste. La démarche d'éliminer l'imprévu refuse de le penser, de lui laisser le temps d'être. C'est un mouvement d'hystérisation de la confusion, une accélération vers le mur. La réaction sanitaire globale face au Covid en est un exemple : une multiplication exponentielle des plans de gestion, des études programmatiques, des bureaux statistiques, plutôt que de se concentrer sur le soin des personnes. La médecine est devenue le calcul des possibilités futures. Face à un virus mutant, imprévisible, la seule réponse est toujours la même : prévoir davantage, mieux, par les outils techniques. Cette obsession nous empêche d'inventer de nouvelles réponses adaptées à la singularité de l'événement. Le nihilisme réside dans l'uniformité de la réponse : face à l'imprévu, la seule solution est toujours plus de prévision, niant ainsi la spécificité de chaque situation.
Il est crucial de comprendre que prévoir n'est pas un acte global et naturel, mais un acte de conscience très précis, avec une intention particulière. Nous avons tendance à spatialiser notre rapport au temps, à voir l'avenir comme un objet distant à viser. Quand nous manquons notre cible, c'est l'imprévu. Ce faisant, nous nous désengageons de notre rapport au temps. Cependant, un "prévoir juste" est possible. Il s'agit de se projeter, d'être en rapport au temps, sans basculer dans le contrôle absolu. Faire son planning, par exemple, peut être un acte juste si on laisse ouverte la possibilité que les choses ne se passent pas comme prévu, si on respecte la vitalité propre du temps. La sagesse réside dans cet équilibre sans loi fixe, dans la capacité à "penser" l'imprévu, c'est-à-dire à l'envisager, à découvrir ses différents visages, à le regarder dans les yeux.
La pensée est d'abord le regard. Pour voir, il faut penser. Le livre est structuré comme une série de fenêtres, d'aperçus sur le phénomène de l'imprévu, qui, en se montrant sous différents angles, nous dispose d'une certaine manière. L'hystérie du prévoir n'est pas propre à notre temps ; elle existait déjà dans l'Antiquité. La tragédie grecque, par exemple, est une forme culturelle qui avait à voir avec l'imprévu et le délire divinatoire. La figure du devin, à la fois maudite et porteuse de savoir, mettait en garde contre la méprise sur le sens de la divination. Le devin était une figure trouble, et la tragédie montrait les dangers de croire que le devin pouvait dire la vérité du temps.
Dans notre temps, nous n'avons pas d'équivalent culturel aussi massif que le mythe pour nous alerter sur les dérives du calcul. La philosophie, bien que jouant un rôle essentiel, a elle-même contribué à l'esprit gestionnaire, notamment à travers le geste cartésien. Elle se trouve donc dans une position ambiguë, devant parfois s'écarter radicalement d'elle-même tout en restant pensante. Le livre explore cette tension en analysant l'imprévu à travers des analyses philosophiques conceptuelles, mais aussi par la littérature (Victor Hugo) et le mythe grec (la figure du devin).
La figure du devin grec, comme Tirésias, illustre l'ambivalence du prévoir. Le savoir prévisionnel est souvent associé à quelque chose de bizarre, de malsain, voire de monstrueux, comme le montre la figure de Merlin, fils d'une vierge et d'un démon. Tirésias, dans Œdipe, est un personnage étrange, dont la prédiction, bien que non fausse, conduit à la catastrophe parce qu'Œdipe père veut intervenir sur cette vision, unifiant le pouvoir divin de la vision et la capacité d'agir. C'est un sacrilège qui détruit l'ordre du monde et mène à la ruine. Le savoir du futur est un savoir divin, et les dieux eux-mêmes sont soumis aux Moires, les déesses du destin. La tentative humaine d'unifier le voir et le pouvoir est une transgression.
L'imprévu, en nous forçant à décider, nous met au carrefour. Soit nous disons oui et réinventons notre existence en tenant compte de ce qui est arrivé, soit nous disons non et retombons dans nos habitudes. Victor Hugo, dans "Les Misérables", illustre cette force de l'imprévu comme un "coup de poing" du réel qui brise la routine et nous force à agir à partir de nous-mêmes, à faire un choix libre. L'exemple de Jean Valjean et Monseigneur Bienvenu montre comment l'imprévu de la bonté inattendue de l'évêque bouleverse Valjean, le forçant à une décision radicale de changer de vie. À l'inverse, l'inspecteur Javert, incapable d'intégrer l'incompréhensible bonté de Valjean dans son système moral rigide, refuse la conscience que lui offre l'imprévu et se jette dans l'abîme. L'imprévu ne décide pas pour nous, il nous requiert à être, à affirmer notre liberté de choix.
La distinction entre la "voie" et la "méthode" est essentielle. La méthode, issue de Descartes, détermine le réel avant qu'il n'advienne, calculant les possibilités, les buts et les moyens. Le mot "méthode" signifie "en dehors du chemin" (meta odos). En s'extrayant du chemin, on perd l'intelligence de ce que signifie cheminer. La "voie", en revanche, fait référence au Tao chinois, à une existence comprise comme cheminement. Elle s'ouvre à une intelligence qui n'est pas seulement celle du "je pense" qui calcule, mais une intelligence de ce qui advient. S'engager dans l'être, accepter le risque de commencer, c'est assumer que l'imprévu surviendra. Cela permet de déployer une intelligence plus astucieuse, un autre rapport au temps et à la finitude, laissant place à autre chose que la seule projection individuelle.
L'imprévu pour un programme informatique est un "bug". Pour Victor Hugo, l'imprévu est "je", est "liberté". Il y a deux éthiques possibles : celle de la méthode, où l'imprévu est une faillite à éradiquer, et celle de la voie, où l'imprévu est une occasion d'assumer notre être en chemin. En fin de compte, la réflexion sur l'imprévu est une invitation à repenser notre manière d'être humain, de manière juste, ni trop ni trop peu, en acceptant d'être inquiété par ce qui nous bouscule, car c'est dans cette acceptation que réside une chance d'agir plus justement.