
À QUOI RESSEMBLERAIT LE MONDE SANS CAPITALISME ?
Audio Summary
AI Summary
L'adage selon lequel il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme est remis en question par l'ouvrage "Monde post-capitaliste", coordonné par Jérôme Bachet et Laurent Jean-Pierre. Cet ouvrage, un dictionnaire de 900 pages, vise à rendre désirable le dépassement du capitalisme en imaginant des systèmes alternatifs concrets et rationnels. Les auteurs partent du constat que, malgré une multiplication des critiques du capitalisme, leur impact politique reste limité, et l'idée de sortir de ce système est souvent perçue comme une utopie irréalisable.
L'ambition du livre est de dépasser cette perception en figurant rationnellement, avec les outils des sciences humaines et sociales, ce que pourraient être des mondes post-capitalistes dans des domaines variés comme la santé, l'agriculture, l'éducation ou la production. Il s'agit de ne pas répéter les erreurs du communisme du 20e siècle, mais d'explorer des modèles politiques et économiques différents. Pour ce faire, l'ouvrage réunit une multitude de personnalités – anthropologues, sociologues, historiens, activistes, philosophes, physiciens, ingénieurs et juristes – pour débattre de ces questions.
Une définition large du capitalisme est proposée, allant au-delà de sa simple dimension économique. Pour les auteurs, le capitalisme est un type de société, un mode d'organisation sociale et politique, voire une forme de civilisation qui implique des dimensions culturelles et anthropologiques, des modes de production de subjectivité et des manières d'être et de se relier au monde. Au cœur de ce système se trouve l'exigence d'accumulation du capital, où la production est orientée vers la maximisation des profits plutôt que vers la satisfaction des besoins humains. Cela conduit à des conséquences négatives évidentes, comme la production d'aliments nocifs, la poursuite de l'extraction d'énergies fossiles malgré le réchauffement climatique, ou la pollution plastique.
Ce système économique s'appuie sur des agencements sociaux et institutionnels, tels que les États-nations, la dissociation entre production et reproduction (avec la dévalorisation du travail féminin), les dominations coloniales, et un dispositif juridique spécifique. De plus, il façonne des formes de socialisation et de subjectivisation, créant une séparation entre l'humain et la nature, essentielle à son existence. Le capitalisme est un système relativement récent, apparu à la fin du 18e siècle, et comme toute civilisation historique, il est mortel.
La difficulté à imaginer une fin du capitalisme est attribuée à plusieurs facteurs. Premièrement, l'idée que le capitalisme serait naturel et éternel, une notion que l'ouvrage s'efforce de déconstruire en le présentant comme une formation historique. Deuxièmement, le "présentisme", une conscience historique où le présent s'étend, rendant difficile la projection dans le futur. La croyance dans le progrès, centrale dans la modernité, s'est déréglée depuis les années 1970, laissant place à un imaginaire dominé par les promesses de catastrophes (environnementales, économiques, géopolitiques). Les courants critiques de gauche, qui s'étaient aussi appuyés sur cette croyance dans le progrès et la nécessité historique du communisme, doivent aujourd'hui repenser leur approche. L'ouvrage propose ainsi une "expérimentation de pensée" pour figurer rationnellement les problèmes, les questions et les horizons des existences post-capitalistes, sans être un programme ou un plan.
Face aux arguments selon lesquels le capitalisme, malgré ses imperfections, reste le meilleur système, ayant réduit la pauvreté et augmenté l'espérance de vie, les auteurs répondent que ces progrès stagnent, voire régressent dans certains pays. Surtout, ils soulignent le caractère pathogène du capitalisme, responsable de l'explosion des cancers, de l'obésité, du diabète, et de la crise écologique et climatique. Le dérèglement climatique, avec ses canicules, inondations et sécheresses, est la conséquence directe du productivisme capitaliste et de sa compulsion à la croissance exponentielle, menaçant la vie humaine sur Terre. L'épuisement des ressources naturelles et le coût de la force de travail, deux piliers de la production capitaliste, sont également en voie d'épuisement, annonçant une crise profonde du système.
L'ouvrage explore différents scénarios pour l'avenir, au-delà d'un simple effondrement du capitalisme. Deux modèles dominants sont identifiés : une réaction brutale du capitalisme adossée à l'extrême droite (observée aux États-Unis) et le modèle chinois de capitalisme d'État. Ces deux modèles tendent vers l'autoritarisme, une tendance lourde qui contredit l'idée d'un lien intrinsèque entre capitalisme et démocratie. La démocratie libérale est désormais minoritaire à l'échelle mondiale. La crise de profitabilité du capitalisme, avec des taux de croissance stagnants ou décroissants et des coûts climatiques croissants, pousse certains capitalistes vers des solutions autoritaires. Le capitalisme fossile et le capitalisme ultra-technologisé de l'IA trouvent un intérêt à soutenir ces régimes, car ils permettent une dérégulation sans limite. Le modèle chinois, un capitalisme d'État, relègue la démocratie au second plan, privilégiant l'équilibre social. Ces scénarios, bien que probables, sont des scénarios de destruction et d'accentuation des crises. L'enjeu de l'ouvrage est donc d'imaginer une autre voie, moins probable mais rendue plus réalisable par la pensée et le débat.
L'ouvrage est composé de 68 chapitres thématiques, écrits par des contributeurs de divers horizons et continents, reflétant une pluralité de regards. Il ne propose pas une solution unique mais des pistes de réflexion, des points de discussion, des dilemmes et des difficultés. Les désaccords intellectuels sont assumés et structurés autour de trois lignes de clivage principales : le rôle de l'État, le technoproductivisme et les enjeux anthropologiques.
Concernant le rôle de l'État, certains courants envisagent un État planificateur révisé, capable de coordonner les activités productives et économiques face à la puissance du capital, notamment dans des contextes inégalitaires. D'autres, sceptiques face à la centralisation et la verticalité de l'État, prônent des initiatives locales et une organisation à l'échelle communale, où les décisions peuvent être prises collectivement. Une tension existe entre une approche exclusivement locale (centrée sur la subsistance) et la nécessité de penser des formes d'articulation et de confédéralisme entre ces entités locales pour ne pas s'enfermer dans le localisme et faire face aux défis planétaires.
Sur le technoproductivisme, certains courants post-capitalistes, inspirés du marxisme classique, maintiennent l'idée d'une croissance continue et d'un développement des forces productives, visant un communisme par l'automatisation généralisée et l'abondance matérielle. D'autres rompent avec ce modèle, le considérant comme la cause de la catastrophe écologique, et prônent une critique des présupposés de la croissance, valorisant des sociétés stationnaires ou des formes de production non exponentielles.
Enfin, les enjeux anthropologiques concernent le rapport à la modernité. Pour certains, il s'agit de s'inscrire dans une continuité critique des piliers de la modernité (séparation homme-nature, individualisme, progrès historique). Pour d'autres, une rupture plus radicale avec ces formes de pensée est nécessaire, explorant d'autres possibilités fondées sur la reconnaissance des interdépendances et des liens collectifs, remettant en question l'individualisme et le modèle du progrès linéaire.
Des exemples concrets d'expériences préfiguratives sont cités, comme la Commune de Paris ou l'expérience zapatiste au Chiapas, qui, depuis 30 ans, organise des communautés indigènes sur la base de l'autogouvernement local, de l'assemblée villageoise et de la propriété collective de la terre. Ces expériences, bien que non du "post-capitalisme" à proprement parler, illustrent une civilisation du soin, de l'entraide et du commun, dont le but est le bien-être de tous et le respect des écosystèmes, en rupture avec la logique capitaliste de l'accumulation.
L'ouvrage insiste sur la sobriété comme concept central, redéfinissant le progrès comme une économie du soin, de la justice et de la résilience, où les activités humaines sont réinscrites dans des rapports sociaux, écologiques et politiques situés, et non dictées par la croissance ou la compétition. Dans le domaine de la santé, des systèmes de soins communautaires, non marchandisés, intégrant divers savoirs (y compris naturalistes) et une approche holistique (soin psychique et corporel), sont envisagés. L'agriculture paysanne, déjà pratiquée par des centaines de millions de personnes dans le monde, est présentée comme une alternative viable à l'agro-industrie capitaliste, capable de nourrir l'humanité tout en respectant l'environnement.
Pour ceux qui souhaitent s'engager, les auteurs suggèrent plusieurs voies : poursuivre l'effort d'imagination et de recherche sur le post-capitalisme ; s'engager dans des voies de rupture en luttant contre le capitalisme et ses représentants ; développer des voies de désertion en construisant dès maintenant des expériences localisées préfiguratives (communautés, agriculture paysanne, coopératives) ; et enfin, travailler au sein des pouvoirs publics pour favoriser le déploiement des deux premières voies. L'essentiel est de combiner et d'accélérer ces trois voies, plutôt que de les opposer, pour amplifier la transition vers des mondes post-capitalistes, d'autant plus que l'urgence climatique rend ces actions indispensables.