
L’IA est-elle une bulle ? Charles Gave rend son verdict : 4,5 sur 5
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L'Université de l'Épargne aborde la question de l'intelligence artificielle (IA) comme une potentielle bulle spéculative, en la comparant à des épisodes historiques de folie financière tels que la bulle des tulipes, les chemins de fer, la radio et l'internet. L'objectif est de déterminer si l'IA représente une véritable révolution économique ou une bulle destinée à éclater.
Le concept de "bulle" est défini par cinq critères, matérialisés par un "bulomètre" : une vraie nouveauté qui change le monde, de l'argent facile et le crédit qui coule à flots, le vendeur finançant l'acheteur (la boucle), des prix déconnectés de la réalité future (le prix fou), et la possibilité de resserrement du crédit ou de hausse des taux (le robinet).
**Comparaison avec des bulles historiques :**
* **La bulle des tulipes (1630) :** Bien que célèbre, elle ne totalise que 2,5 sur 5 au bulomètre. La nouveauté (une fleur) ne change pas le monde. L'argent facile est limité, la boucle existe (promesses sur papier), les prix sont fous, mais le robinet n'est pas activé. La bulle s'est éteinte d'elle-même quand les acheteurs ont cessé de croire à la revente spéculative. L'historienne Anne Golgard a montré qu'il y a eu peu de ruines en cascade, car il n'y avait pas de système bancaire impliqué. La leçon est de ne pas acheter basé sur l'opinion des autres et de distinguer le retour à la moyenne de la spéculation sur le momentum (FOMO - Fear Of Missing Out).
* **Le système de John Law et la Compagnie du Mississippi (Paris, 1715-1720) :** Cette bulle est plus sérieuse. La nouveauté est la banque émettant du papier monnaie et une compagnie censée exploiter les richesses de la Louisiane. Le financement se fait par la dette royale convertie en actions, créant un cercle vicieux où la monnaie achète des actions. Le prix de l'action monte de manière exponentielle. La confiance s'effondre lorsque le Prince de Conti retire son or, obligeant le régent à dévaluer les billets, provoquant la fuite de Law et le retour des actions à leur valeur initiale. La leçon est que la confiance est primordiale et que les interventions étatiques peuvent aggraver la situation.
* **Les chemins de fer anglais (années 1840) :** C'est une véritable révolution technologique avec un impact majeur sur l'économie. L'investissement atteint 7% du PIB. Les actions sont vendues avec un paiement partiel, créant un levier. George Hudson, le "roi des chemins de fer", utilisait les fonds des nouveaux actionnaires pour payer les dividendes des anciens. Le bulomètre atteint 5/5 : vraie révolution, argent facile (crédit), boucle (actions payées à moitié), prix fous, et le robinet de la Banque d'Angleterre qui se resserre. Malgré la ruine de nombreux investisseurs, la technologie a finalement transformé l'Angleterre.
* **La bulle radio/RCA (New York, années 1920) :** La radio est une technologie révolutionnaire. L'action RCA est multipliée par 20. Le crédit coule à flots, Wall Street crée des sociétés d'investissement qui rachètent leurs propres titres. Le bulomètre atteint 5/5 : révolution, argent facile, boucle, prix fous, robinet de la Fed qui se resserre. Irving Fisher, économiste renommé, déclare que les actions ont atteint un plateau permanent, avant le krach de 1929. La technologie (radio) a fini par s'imposer, mais les investisseurs du pic ont perdu.
* **La bulle immobilière japonaise (années 1990) :** Le terrain du palais impérial de Tokyo valait plus que toute la Californie. Les banques prêtent massivement contre l'immobilier. Les entreprises intègrent les plus-values immobilières dans leurs bénéfices, créant une fausse richesse. C'est un mouvement comptable, pas une création de valeur. Le bulomètre n'est pas explicitement mentionné, mais l'accent est mis sur la déconnexion entre prix et valeur, et le rôle des banques dans l'effondrement, entraînant 20 ans de stagnation.
* **La bulle Internet (New York, 1999) :** Les entreprises se lancent en bourse avec des noms terminant par ".com". Pet.com disparaît rapidement. France Télécom chute drastiquement. Le Nasdaq connaît une hausse spectaculaire puis une chute de 70%. Le bulomètre est à 5/5 : révolution technologique, argent facile, boucle (fournisseurs finançant clients), prix fous, robinet de la Fed qui se resserre. La technologie a finalement prévalu, mais les investisseurs du pic ont souffert.
**L'Intelligence Artificielle (IA) : une révolution ou une bulle ?**
L'IA est présentée comme une technologie potentiellement révolutionnaire, comparable à l'invention de l'imprimerie. Elle promet de transformer de nombreux secteurs, de la médecine à la programmation. Cependant, la question cruciale est de savoir si les valorisations actuelles sont justifiées.
* **Investissements massifs :** Quatre géants américains (Amazon, Alphabet, Microsoft, Meta) prévoient d'investir plus de 700 milliards de dollars en IA, soit le double de l'année précédente. Ce montant représente 3,63% du PIB américain, un pourcentage comparable à celui d'une économie de guerre, soulignant l'ampleur des capitaux engagés.
* **Le prix du token IA en chute libre :** Le prix par million de tokens (unité de mesure pour l'IA) a chuté de 43% en 10 semaines. Sur deux ans, le même service coûte 286 fois moins cher. Cette baisse radicale du prix, malgré une augmentation du volume, rappelle les bulles spéculatives où la valeur intrinsèque n'est pas au rendez-vous.
* **La concurrence sino-américaine :** Les États-Unis prônent des systèmes monopolistiques, tandis que la Chine développe des modèles ouverts, moins chers et rapidement compétitifs. Les modèles chinois traitent déjà près de la moitié des requêtes IA.
* **Le besoin énergétique :** L'IA consomme une quantité phénoménale d'énergie. La Chine investit massivement dans ce domaine, tandis que les États-Unis font face à des oppositions pour la construction de nouvelles centrales électriques, ce qui pourrait augmenter les coûts.
* **La rentabilité du capital :** La rentabilité du capital investi dans l'IA est pour l'instant inférieure au coût du capital. Les puces IA s'amortissent rapidement (2,5 ans selon certains experts), alors que leur coût est élevé et leur prix en baisse constante.
* **La décentralisation potentielle :** L'IA pourrait permettre une décentralisation massive du savoir, rendant les individus plus indépendants des grandes institutions. Cependant, cela pourrait aussi les rendre dépendants des mêmes quelques acteurs qui financent ces infrastructures.
* **Le financement par la dette :** La dette finance une part croissante des investissements en IA (32% prévus d'ici 2026). Les géants du cloud émettent une part significative des obligations mondiales. Contrairement à la bulle internet qui générait des cash-flows positifs, l'IA pourrait créer des monopoles à cash-flow négatif, rendant les entreprises plus vulnérables.
* **Le "maillon faible" :** L'entreprise Corwilve, louant des puces IA à Nvidia, montre des signes de fragilité avec une augmentation spectaculaire du coût de son assurance contre la faillite (CDS). Cela illustre comment le crédit parle avant la bourse, car il reflète directement la capacité de remboursement.
**Application du bulomètre à l'IA :**
1. **Vraie nouveauté :** Oui, l'IA est une technologie transformatrice.
2. **Argent facile :** Oui, le crédit coule à flots (un tiers du chantier financé à crédit).
3. **La boucle :** Oui, Nvidia investit dans OpenAI qui achète des puces Nvidia.
4. **Prix fou :** Oui, le marché américain est jugé très cher, pariant sur des monopoles futurs.
5. **Le robinet :** Les taux d'intérêt américains dépassent 5,3%, le coût de l'argent augmente, signalant une vigilance nécessaire.
L'IA atteint 4,5/5 au bulomètre, un niveau très élevé, proche du rouge vif, juste un micron du violet (éclatement).
**Conclusions et recommandations :**
* **La technologie gagne toujours, pas ceux qui la paient trop cher.** Les chemins de fer ont enrichi l'Angleterre, mais ruiné les premiers actionnaires. La fibre optique a profité à ceux qui l'ont rachetée en 2003, pas à ceux qui l'ont posée en 2000.
* **Mesurer son exposition réelle à l'IA.** De nombreux fonds indiciels mondiaux sont déjà fortement investis dans les géants technologiques américains.
* **Regarder le crédit avant la bourse.** Les tensions apparaissent d'abord dans le marché du crédit (spreads, CDS) avant de se refléter dans les actions.
* **Ne pas confondre technologie et investissement.** L'IA est une révolution, mais cela ne garantit pas la rentabilité pour les investisseurs au mauvais moment.
* **Diversifier et privilégier la rentabilité moyenne.** Face à la concentration extrême actuelle, passer d'indices pondérés par la capitalisation (market cap weighted) à des indices pondérés de manière égale (equal weighted) pourrait être une stratégie moins risquée pour capturer la rentabilité moyenne du capital sans parier sur des entreprises spécifiques.
L'IA apporte une richesse immense et est une "création destructrice". Cependant, la rentabilité pour les investisseurs n'est pas garantie au même niveau que pour les avancées technologiques elles-mêmes. L'IA pourrait être très volatile, et il est essentiel de ne pas confondre la valeur créée par la technologie avec le prix payé par les investisseurs.