
"La nullité des politiques face à l'IA est hallucinante" - Laurent Alexandre
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La nullité des politiciens en matière d'informatique et de technologie est jugée hallucinante. Certains présidenciables n'ont même pas encore utilisé Chat GPT, alors que des pays comme la Chine comptent une majorité d'ingénieurs et de scientifiques au sein de leur gouvernement, contrairement à la France dominée par des juristes. À Bruxelles, l'IA n'était pas perçue comme un sujet géopolitique, et la guerre des IA a déjà commencé.
L'histoire de l'IA remonte à 1947 avec l'invention du transistor par Shockley, qui a conduit à une explosion technologique et à la loi de Moore en 1965. Cette loi stipule que la puissance des circuits intégrés double tous les 12 à 18 mois. Les collaborateurs de Shockley, jugé insupportable, ont fondé Intel, et Gordon Moore, l'un d'eux, a théorisé cette croissance exponentielle. Aujourd'hui, les GPU contiennent jusqu'à 208 milliards de transistors.
Les théories des réseaux de neurones, connues depuis les années 50 et 60, n'ont pu être mises en œuvre qu'avec l'augmentation de la puissance informatique et des données. Trois chercheurs, Joshua Bengio, Yann Le Cun et Geoffrey Hinton, ont persisté malgré les échecs initiaux. La révolution majeure a eu lieu en 2017 avec le papier sur l'architecture Transformer, qui a donné naissance aux LLM. Initialement, Google n'a pas vu l'intérêt de cette découverte, ce qui a poussé les huit chercheurs à quitter l'entreprise. Elon Musk et Sam Altman ont alors collaboré pour créer OpenAI.
Les premières versions de Chat GPT (1, 2, et 3.0) étaient médiocres. Le "miracle" est survenu avec GPT 3.5, ou Chat GPT, sorti le 30 novembre 2022. Cette version a produit des résultats extraordinaires, surprenant même les experts qui ne pensaient pas que l'IA pourrait comprendre et émuler le langage humain de sitôt. L'IA a également montré des capacités impressionnantes en mathématiques, résolvant cinq problèmes de la série d'Erdos, restés en suspens pendant près d'un siècle. Des mathématiciens de renom, comme Terence Tao, ont été choqués par ces performances, s'interrogeant sur l'avenir de leur profession.
Six mois avant la sortie de GPT 3.5, peu de gens dans la Silicon Valley réalisaient l'évolutivité des LLM. Aujourd'hui, nous vivons une exponentielle technologique grâce à la puissance de calcul et aux données disponibles, ainsi qu'à un oligopole qui investit massivement dans l'IA. La Silicon Valley dépense 3 milliards de dollars par jour en R&D dans l'IA, soit plus de 1000 milliards par an. En comparaison, la France investit environ 1,5 à 2 milliards d'euros par an, ce qui équivaut à une demi-journée de dépenses de la Silicon Valley.
L'Europe est jugée en retard, ayant manqué tous les virages technologiques (moteurs de recherche, cloud, GPU, réseaux sociaux) depuis 40-50 ans. Alors que les États-Unis ont vu émerger 267 entreprises valorisées à plus de 10 milliards de dollars, l'Europe n'en a que 14. Cette concentration de capitaux permet aux GAFAM d'attirer les meilleurs talents et d'investir massivement, rendant le rattrapage européen très difficile. Les lois de scalabilité, des lois empiriques observées depuis plus d'un siècle, montrent une croissance exponentielle de la capacité de traitement et de stockage de l'information, avec une baisse rapide des coûts. L'architecture Transformer a relancé cette accélération, l'IA contribuant même à sa propre amélioration, notamment dans la conception de microprocesseurs chez Nvidia.
La prédiction de Ray Kurzweil en 2004, dans son livre "Singularity is Near", d'une intelligence artificielle générale (AGI) vers 2029-2030, semblait farfelue à l'époque des téléphones à touches. Pourtant, cette prédiction est en passe de se réaliser. Malgré les progrès fulgurants de l'IA, de nombreux politiciens, leaders d'opinion et patrons ont tardé à en prendre conscience. Certains, comme Luc Julia, ont même nié les capacités de l'IA à comprendre le langage humain. La prise de conscience réelle n'a eu lieu que ces six derniers mois.
La méconnaissance des politiciens français et européens en matière de technologie est frappante. Contrairement à la Chine où les ingénieurs sont majoritaires au gouvernement, la France est dirigée par des juristes qui ne comprennent rien au business ni à la tech. Les auditions parlementaires sur l'IA révèlent un manque d'intérêt et une focalisation sur des sujets périphériques plutôt que sur les enjeux géopolitiques et industriels.
La révolution robotique est le prochain défi. Les robots, autrefois considérés comme de simples "grippe-sous" préprogrammés, deviennent hyper-intelligents grâce à leur connexion aux meilleurs modèles d'IA. Ils pourront non seulement effectuer des tâches physiques complexes mais aussi aider aux devoirs des enfants. D'ici 2030, on s'attend à voir des robots intelligents et autonomes en nombre significatif, ce qui posera un double choc social : pour les cols blancs (cadres dirigeants) et les cols bleus (ouvriers). Le travail ne mourra pas, mais il changera radicalement, exigeant une formation continue et une adaptation constante de la population, ce qui est un défi social majeur.
Les tentatives d'assassinat contre Sam Altman et les mouvements anti-IA aux États-Unis, notamment chez la génération Z, témoignent d'une peur grandissante de l'IA. Cette peur pourrait mener à une contre-révolution technologique, rappelant le mouvement des Luddites. L'université, censée préparer les jeunes, est jugée obsolète, formant des compétences qui peuvent être automatisées ou qui sont déjà dépassées. Le niveau des étudiants français en fin de licence est alarmant, avec 10% ayant un niveau de lecture et d'écriture inférieur au CM2.
Le choc de l'IA touche aussi les cadres dirigeants et les professions hautement qualifiées. Le patron de Citadel, Ken Griffin, a exprimé son découragement face à la rapidité avec laquelle l'IA peut accomplir des tâches complexes en finance. En médecine, l'IA est déjà meilleure que 99,9% des médecins et devrait surpasser 100% d'ici 2027. Cela remet en question l'avenir des professions médicales, les transformant potentiellement en coordinateurs d'IA.
La question de la productivité et du revenu universel se pose. Certains suggèrent que l'IA produira suffisamment de richesses pour subvenir aux besoins de tous, mais Alexandre Tsicopoulos s'oppose au revenu universel, arguant qu'il détruit la valeur du travail et conduit à des problèmes sociaux (drogue, alcool, dépression). Il propose des solutions comme le service civique pour maintenir une dignité par le travail.
Un conflit générationnel émerge dans la Silicon Valley entre les "vieux" transhumanistes qui veulent accélérer l'arrivée de la super-IA pour prolonger leur vie, et les "jeunes" qui prônent la prudence face aux dangers potentiels de cette technologie. Une super-IA est définie comme une IA capable de réaliser en quelques secondes le travail de milliers d'experts humains sur une décennie. Le contrôle d'une telle intelligence pose des problèmes d'alignement, d'autant plus que l'IA présente des comportements émergents non prévus.
Les dangers de l'IA sont multiples : son utilisation malveillante pour briser les sécurités informatiques (comme Mythos et Fable, capables de pénétrer la NSA), et le risque d'une IA "rogue" qui deviendrait hostile de son propre chef. Demis Hassabis, patron de Google DeepMind, estime qu'une IA rogue est possible dans moins de quatre ans. Les lois de scalabilité, qui produisent des phénomènes émergents inattendus, suggèrent que l'IA pourrait développer une conscience ou des caractéristiques imprévues.
La question du transhumanisme et de l'augmentation humaine est centrale. Des personnalités comme Alexander Wang, un jeune milliardaire, envisagent de retarder la procréation jusqu'à ce que les technologies de neuro-augmentation soient disponibles pour offrir aux enfants les meilleures chances. La sélection embryonnaire pour avoir des bébés plus intelligents est déjà une réalité, avec 37% des Américains souhaitant l'utiliser. Cette course à l'amélioration génétique et technologique pourrait créer une nouvelle forme de discrimination et une humanité à plusieurs vitesses.
La vision d'une "noosphère" (fusion des machines et des cerveaux humains) pose la question de la disparition de l'autonomie individuelle, assimilée à une forme de fascisme futuriste. Elon Musk, contrairement à Larry Page et Sergey Brin de Google qui envisagent la disparition de l'humanité biologique au profit de l'IA, cherche à augmenter l'homme avec Neuralink pour assurer sa survie. Le débat sur l'éthique de l'augmentation humaine et la légitimité de modifier notre espèce ne fait que commencer.
L'Europe, avec sa réglementation stricte (AI Act, DMA, DSA, RGPD), est jugée comme un nain technologique. Ces régulations, censées protéger, bloquent en réalité l'émergence d'acteurs européens, tandis que les géants américains et chinois, avec leurs armées d'avocats, s'en sortent. L'Europe manque de financement pour la R&D en IA, n'ayant pas d'équivalents aux GAFAM pour générer les flux de trésorerie nécessaires.
Les pays agiles comme Singapour, Dubaï ou la Chine continentale, qui embrassent l'IA et la robotique, pourraient surpasser les États rigides. La Chine, en adoptant une stratégie d'open source pour ses modèles d'IA, se positionne comme un champion inattendu de la liberté technologique, attirant même des entreprises américaines face aux décisions réglementaires de Trump.
Face à ce tsunami technologique, l'État est jugé inadapté, avec une bureaucratie peu intelligente et des politiciens qui ne comprennent pas les enjeux. La société pourrait être confrontée à des mouvements de protestation contre l'IA et les robots, comme les grèves à Hollywood ou les manifestations d'infirmières en Californie.
Le futur pourrait voir un monde multipolaire, un "zoo des intelligences", où humains augmentés, non-augmentés et IA autonomes devront cohabiter, générant des conflits de pouvoir et d'intérêts. La survie de l'humanité biologique face à une IA super-intelligente sera un combat difficile. La question est de savoir si l'on peut s'arrêter au transhumanisme ou si le scénario post-humaniste, où l'IA supplante l'homme, est inévitable. La lecture des pensées grâce aux neurotechnologies pourrait mener à des dystopies de dictatures neurotechnologiques.
Malgré les défis, l'IA offre d'énormes opportunités pour les jeunes entrepreneurs, abaissant les barrières à l'entrée et permettant de créer de nouveaux business models. L'IA devient une matière première indispensable pour tout business. Cependant, la question demeure : que faire de ceux qui ne pourront pas s'adapter, qui n'ont pas la volonté d'entreprendre ou qui désirent simplement une vie paisible ? La création d'emplois inutiles, comme en URSS, mène à la faillite et à la misère. L'humanité est condamnée à la compétitivité par la connaissance, et la seule échappatoire pourrait être l'augmentation ou la disparition.