
Revenu universel vs travail traditionnel : qui va financer notre avenir ?
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Le revenu universel de base, autrefois considéré comme une utopie, est désormais envisagé par la Silicon Valley comme une solution au chômage de masse que pourrait engendrer l'intelligence artificielle (IA). Elon Musk plaide pour une version élevée de ce revenu, tandis que Dario Amodei suggère de le financer par une taxe.
Olivier Babeau, président de l'Institut Sapiens et enseignant en gestion d'entreprise, et Stéphane Mallard, auteur du livre "Disruption", discutent de ce sujet. Olivier Babeau a écrit "L'ère de la flemme", un livre qui explore la crise de l'effort dans un monde où les conditions favorisant l'effort ne sont plus réunies. Il souligne que l'effort est essentiel non seulement pour le travail, mais aussi pour le bonheur et les loisirs. Tous deux s'accordent sur le fait que la fin du travail n'est pas une catastrophe, mais une opportunité de repenser notre existence.
Une récente étude du New York Times a suivi trois sans-abris californiens qui ont reçu entre 1000 et 1330 dollars par mois pendant 12 mois, sans aucune condition. Ce programme, financé par Google (qui a fait un don de 50 millions de dollars à des associations), a montré des résultats mitigés. L'argent a été principalement utilisé pour des biens de première nécessité (courses, loyer, couches). Certains participants ont résolu des problèmes structurels, d'autres non.
Olivier Babeau explique que la prémisse du revenu universel est la crainte qu'il n'y ait plus assez de travail pour tout le monde à l'avenir, en raison de l'évolution de l'économie et de l'IA. Parallèlement, l'IA pourrait générer une richesse bien plus importante, permettant une nouvelle répartition. La question centrale est de savoir ce qui se passe lorsque les gens n'ont plus l'obligation de travailler pour vivre : se forment-ils, travaillent-ils autrement, trouvent-ils d'autres activités, et comment leur bien-être évolue-t-il ? Elon Musk parle d'un "revenu de prospérité" très élevé, suggérant un futur d'abondance où l'épargne pour la retraite deviendrait obsolète.
Stéphane Mallard soutient que la disparition du travail humain est une évidence. Historiquement, les technologies ont déplacé le travail, mais l'IA s'attaque à l'intelligence, la dernière spécificité humaine au travail. Si une machine ou un algorithme peut faire le même travail qu'un humain avec une qualité et une fiabilité égales ou supérieures, et à un coût moindre, l'automatisation est inévitable et rationnelle. Il insiste sur le fait que c'est une excellente nouvelle, car l'IA créera une valeur colossale, entraînant une baisse des prix de tous les produits et services, un processus déjà observé dans l'histoire économique.
La question du financement de ce revenu universel est cruciale. Actuellement, plus de 50% des taxes perçues par les États proviennent du travail. Si le travail disparaît, une nouvelle fiscalité sera nécessaire pour financer ce revenu. Olivier Babeau souligne que la fin du travail a déjà commencé : un ouvrier du XIXe siècle travaillait 70% de sa vie éveillée, contre 10% pour un salarié aux 35 heures aujourd'hui. Cette tendance va se poursuivre. L'arrivée des robots humanoïdes pourrait effacer la distinction entre capital et travail, ouvrant la voie à une déflation massive de ce qui était autrefois du travail humain.
Olivier Babeau évoque le communisme dans le sens où il s'agit de "à chacun selon ses besoins" : se loger, se nourrir, se chauffer/refroidir, et avoir accès aux contenus. Ces derniers sont déjà largement "commoditisés". Si des avancées comme la fusion nucléaire se concrétisent, la rareté énergétique, fondement de l'économie, disparaîtrait, permettant de nourrir l'humanité à volonté. Le revenu universel existe déjà sous certaines formes en France (culture, transport, éducation, santé gratuits).
Le défi réside dans la taxation des entités qui concentreront la création de valeur ajoutée. Si certains pays monopolisent cette taxation et la valeur, des inégalités et des conflits pourraient surgir. Aux États-Unis, des entreprises comme SpaceX et Anthropic redistribuent déjà des actions à la population, une approche qui pourrait être difficile à reproduire pour des pays comme la France, qui investissent peu dans ces technologies.
Stéphane Mallard confirme que le capitalisme génère des rendements exponentiels. La solution idéale serait que chacun devienne actionnaire de ces entreprises technologiques. Pour les pays sans ces géants, le financement sera un problème. Cependant, à moyen et long terme, la déflation massive, accélérée par des avancées énergétiques comme la fusion, pourrait résoudre une partie du problème.
Un "méga problème de riche" émergerait alors : comment gérer l'abondance ? Les gens riches ou ceux qui gagnent au loto montrent souvent des signes de dépression ou de comportements irrationnels. Il faudra organiser l'abondance pour que les gens trouvent un sens à leur vie. Stéphane Mallard suggère que l'IA pourrait être utilisée pour "manipuler" ou "guider" les gens vers des décisions de qualité, les incitant à faire des efforts (sport, stimulation intellectuelle) même sans contrainte économique. Il envisage un "social score" à la chinoise, où la participation à certaines activités serait récompensée.
Olivier Babeau souligne que l'oisiveté, "mère de tous les vices", est un problème ancien. John Maynard Keynes, dans les années 1930, prévoyait déjà une "civilisation des loisirs" mais mettait en garde contre la difficulté d'être libre sans contraintes. Les expériences de revenu universel confirment que l'oisiveté n'est pas facile pour tout le monde. Une étude sur des réfugiés au Bangladesh a montré qu'une activité rémunérée avait un impact quatre fois supérieur sur la santé mentale qu'un simple transfert monétaire.
Les classes sociales oisives du passé se créaient des obligations sociales (réceptions, voyages, codes vestimentaires) pour éviter l'ennui. Olivier Babeau pense que notre avenir pourrait ressembler à cela : nous nous créerons des occupations non productives, mais sociales. Notre cerveau, programmé pour la politique, les alliances et le prestige, trouvera de nouvelles manières de s'engager.
Stéphane Mallard ajoute que l'utilité n'aura plus beaucoup d'importance. Le rôle de l'humain deviendra de faire de l'inutile, de développer des rêves, tandis que l'IA et les robots s'occuperont des tâches utiles. Il compare cela à la cour de récréation d'enfants très riches qui, sans contraintes économiques, inventent des jeux et des compétitions pour trouver du sens et du statut social.
Cependant, il y a un problème avec l'adaptation hédonique : notre système dopaminergique a des rendements décroissants. Pour maintenir le même niveau de satisfaction, il faut toujours plus de stimulation. Dans un monde où l'IA peut tout fournir sur simple demande, le réel et les interactions humaines pourraient ne plus suffire à nous stimuler. Stéphane Mallard anticipe une explosion des interactions avec des IA et des interfaces neuronales pour obtenir des niveaux de dopamine et de stimulation supérieurs. Il évoque aussi l'augmentation de la consommation de drogues et de divertissements comme des "shoot de dopamine" pour compenser.
Enfin, la question de la position de la gauche face à cette fin du travail et au revenu universel est soulevée. Carlos se dit étonné de la réticence de la gauche, y voyant un "rêve ouvrier" réalisé. Olivier Babeau explique cette ambiguïté : la gauche a toujours été tiraillée entre la critique de l'exploitation et la valorisation du travail. Si l'exploitation disparaît, la gauche perd ses repères, ses leviers de mobilisation et son opposition traditionnelle entre patrons et employés. Elle se retrouve dans un "monde parallèle" où ses forces habituelles sont inopérantes.
Stéphane Mallard suggère que la gauche est "contre tout ce qui sort", surtout si cela vient de la droite, et qu'elle perdrait sa raison d'être si elle n'avait plus de "clients" à défendre. Il note que si Benoît Hamon était pour le revenu universel en France, il a disparu de la scène politique, illustrant la difficulté d'accepter des idées trop révolutionnaires. La gauche préfère maintenir les emplois plutôt que d'envisager leur disparition, alors que le vrai enjeu est de créer des emplois avec du pouvoir d'achat, nécessitant des industries à très haute valeur ajoutée.
Les intervenants concluent que ces questions sont fondamentales pour l'avenir et devraient être au cœur des débats politiques, mais qu'elles sont souvent ignorées par les médias et les politiciens.