
Santé mentale : la science prouve le rôle majeur de l'intestin - Dialogue avec le Dr Guillaume Fond
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La consommation d'aliments ultratransformés altère le microbiote, dénutrit le cerveau et augmente les risques de troubles de santé mentale, avec un effet dose : plus la proportion de ces aliments est élevée, plus l'anxiété et la dépression augmentent. Une étude menée entre 2021 et 2023 sur 15 000 participants a montré que l'alimentation ultratransformée est le premier facteur alimentaire associé à la dépression, avec une augmentation de 21 % chez les 18-34 ans, et davantage chez les femmes de 35-45 ans et après 55 ans, en raison d'un effet cumulatif sur la vie entière. Le Dr Guillaume Fond, médecin psychiatre et chercheur en psychonutrition, souligne que l'approche médicamenteuse seule, comme les antidépresseurs, ne suffit pas si la cause réside dans l'alimentation. Il faut traiter la cause, pas seulement les symptômes.
Le Dr Fond, cofondateur de Psaume, une solution de compléments alimentaires pour le cerveau et le microbiote, explique son parcours. Sa thèse en biologie cellulaire et moléculaire (2013-2016) sur l'influence du système immunitaire et de l'inflammation sur le cerveau et les maladies mentales l'a mené à la psychonutrition. Il a découvert que l'alimentation moderne ultratransformée est une source majeure d'inflammation. Elle attaque le mucus intestinal et le microbiote, augmentant la perméabilité de l'intestin, ce qui conduit à une inflammation dans le sang et le cerveau, augmentant ainsi le risque de troubles mentaux.
C'est surprenant pour beaucoup que l'alimentation ait un tel impact sur le cerveau et la santé mentale. 70 % du système immunitaire est dédié à la protection contre ce qui arrive dans notre assiette. Une alimentation agressive, riche en produits ultratransformés, détourne cette énergie nécessaire au reste du corps, y compris au cerveau. Des études récentes montrent qu'un week-end seulement d'alimentation ultratransformée peut altérer le microbiote. La consommation de "junk food" entraîne fatigue, mauvaise digestion, difficultés de concentration, irritabilité et une faim persistante. Les aliments ultratransformés sont conçus par l'agro-industrie pour créer une dépendance grâce à la palatabilité (sucre, graisse, additifs, sel), dans un but économique, sans égard pour la santé. Le Dr Fond déplore le fossé entre l'agro-industrie, qui se soucie peu de notre santé, et l'industrie médicale, qui néglige l'alimentation, laissant des millions de personnes souffrir de problèmes intestinaux et de santé mentale non liés.
Un aliment ultratransformé est un produit où l'on ne reconnaît pas l'aliment de base, introuvable dans la nature, et dont l'étiquette liste plus de cinq ingrédients inconnus ou techniques (ex: E400). Ces aliments se conservent longtemps, ce qui n'est pas naturel. Ils sont souvent regroupés dans les mêmes rayons des supermarchés. Le bon sens suggère de revenir à des aliments naturels pour nourrir un microbiote adapté.
La nocivité des aliments ultratransformés vient de plusieurs facteurs. D'abord, la transformation dénutrit les aliments de base, comme le raffinage des farines (pain blanc, pâtes blanches, riz blanc) qui fait perdre 20 % des nutriments. Le terme "raffiné" est trompeur, car il signifie "dénutri". Ensuite, ces aliments sont souvent enrichis en sucres cachés et graisses, apportant des "calories vides" sans nutriments. Enfin, les additifs sont problématiques. Certains édulcorants sont associés à des augmentations de cancer, et bien que le débat scientifique soit ouvert, certains experts recommandent de les éviter car ils trompent le cerveau et peuvent modifier le comportement alimentaire. Les émulsifiants, présents dans les crèmes dessert ou pâtisseries, détruisent le mucus intestinal, permettant aux bactéries de pénétrer la paroi, activant le système immunitaire et créant une inflammation locale. Cette inflammation consomme des ressources (comme le zinc) qui ne sont alors plus disponibles pour le cerveau, créant des cercles vicieux.
Le Dr Fond insiste sur l'importance de faire attention à son alimentation. Il cite l'exemple de la moutarde ou du guacamole, où des sucres ou huiles sont ajoutés sans que le consommateur s'en rende compte. Faire ses courses devient une enquête. Il note aussi que la qualité nutritive est souvent corrélée au prix, les aliments les moins chers étant généralement les plus nocifs, ce qu'il considère comme un scandale sanitaire.
Pour prendre soin de son microbiote, au-delà d'éviter les aliments ultratransformés, il est crucial de diversifier au maximum les végétaux. Les bactéries intestinales se nourrissent de fibres, non digérées par l'homme mais par les bactéries, ce qui les nourrit sans apporter de calories, tout en procurant satiété, ralentissant la digestion et favorisant le transit. Cette recommandation ne s'applique pas aux personnes souffrant du syndrome de l'intestin irritable ou du SIBO, qui doivent consulter un professionnel de santé. Une plus grande diversité de végétaux nourrit des bactéries différentes, augmentant la biodiversité du microbiote, ce qui renforce le système immunitaire. Un microbiote solide protège des maladies (rhumes, Covid) et du cerveau, rendant moins vulnérable au stress et renforçant les émotions positives.
Des études sur les souris ont montré qu'une souris sans bactéries développe des troubles comportementaux (anxiété, peur), qui disparaissent avec la réintroduction de bactéries, sauf si celle-ci est trop tardive (adolescence). Cela suggère que les bactéries contribuent au développement du système nerveux. Chez l'humain, le microbiote se construit pendant les 1000 premiers jours, évolue à la puberté et décline après 50-60 ans. Le renforcer est une action prioritaire dans la prévention du déclin cognitif lié au vieillissement.
Outre l'alimentation, les suppléments peuvent aider. Les probiotiques, bactéries vivantes bénéfiques pour la santé, sont encapsulées à forte dose pour atteindre l'intestin. Bien que la seule allégation autorisée en France soit "contribue à l'équilibre du microbiote intestinal", la science a progressé. En 2018, une méta-analyse par Richard Liou (Harvard) a démontré l'efficacité des probiotiques dans le traitement de l'anxiété et de la dépression. Malgré les critiques initiales sur la taille des essais, des méta-analyses plus récentes (en parapluie) confirment cet effet, y compris dans des études de grande taille.
Le choix des probiotiques est complexe. Étant des organismes vivants, leur interaction avec le microbiote, unique à chaque individu, est hétérogène. Chaque personne a un microbiote distinct, avec une diversité 10 fois supérieure à celle des gènes humains. Le microbiote est une part de notre singularité. Cette découverte est une révolution, car elle montre que le ventre, longtemps considéré comme inférieur, participe à notre personnalité. Le corps humain ne peut fonctionner sans les microbes présents dans l'intestin, sur la peau, etc. Les théories hygiénistes, bien que nécessaires pour lutter contre les maladies infectieuses, ont pu aller trop loin. L'usage répété d'antibiotiques chez l'enfant, ou dans l'élevage (40 % des antibiotiques), peut décimer le microbiote et favoriser les résistances bactériennes. Les problèmes de neurodéveloppement chez l'enfant pourraient être liés à cette déconnexion de l'environnement, comme le montrent les études sur les enfants en contact avec les fermes qui ont un microbiote plus diversifié. Le microbiote est le "chaînon manquant" expliquant pourquoi deux personnes réagissent différemment à un médicament, même en oncologie.
Les probiotiques sont recommandés depuis 2022 en adjonction aux antidépresseurs dans la dépression par la Fédération internationale des sociétés de psychiatrie biologique. Pour choisir un probiotique, il faut considérer la dose (au moins 10 milliards d'UFC par jour pour être efficace), la durée (8 à 12 semaines selon les pathologies), et les souches. Le Dr Fond, qui a créé une solution à 8 souches, insiste sur la fonction des bactéries. Le microbiote a de nombreuses fonctions : renforcer le système immunitaire, synthétiser le tryptophane (précurseur de la sérotonine), le GABA (régulation de l'anxiété), les folates (métabolisme cérébral, synthèse de sérotonine et dopamine), et des acides gras à chaîne courte comme le butyrate, essentiel pour le développement du cerveau. Les bactéries stimulent aussi le nerf vague, voie directe entre l'intestin et le cerveau, lié à la relaxation. Il est donc plus pertinent de regarder la fonction que la souche.
Pour choisir, privilégier les multisouches, mélangeant lactobacilles et bifidobactères. Le site psychonutrition.com et le livre du Dr Fond répertorient les études scientifiques et les souches efficaces. La recherche en est encore à ses débuts, mais les preuves d'efficacité sont déjà solides. Le microbiote est un domaine de science prometteur pour de nombreuses pathologies, du neurodéveloppement de l'enfant au déclin cognitif des personnes âgées.
Concernant les prébiotiques (substances qui nourrissent les bactéries, comme les fibres), les études actuelles montrent que ce sont les probiotiques (bactéries vivantes) qui améliorent la santé mentale, sans supériorité d'efficacité démontrée pour les prébiotiques seuls ou en symbiotique (probiotiques + prébiotiques). Cela ne signifie pas que les prébiotiques n'auront pas d'intérêt futur, notamment pour les personnes ayant une dysbiose.
Les bactéries intestinales synthétisent des molécules présentes dans le cerveau (sérotonine, dopamine, acétylcholine, noradrénaline). Ce transfert horizontal de gènes est fascinant et a permis l'acquisition de notre système nerveux et de notre cerveau. Il est donc crucial de toujours considérer l'alimentation et les bactéries intestinales en santé mentale.
Le décalage entre la découverte scientifique et la réglementation est d'environ 15 ans. Les réglementations sont conservatrices. Cependant, les recommandations pour la pratique clinique de la Fédération internationale des sociétés de psychiatrie biologique depuis 2022, basées sur des méta-analyses robustes, confirment l'efficacité des probiotiques. Il n'est plus possible de dire scientifiquement que les probiotiques sont un placebo. La difficulté est que la réponse varie selon les probiotiques, les souches, les doses et le microbiote unique de chaque individu. Il est difficile de définir un microbiote sain ou pathologique, et les tests commerciaux actuels manquent de fiabilité. Le projet French Gut vise à décrire les microbiotes français et leurs liens avec les pathologies. Malgré ces limites, l'efficacité des probiotiques est avérée, ce qui justifie de les considérer en cas de troubles de santé mentale, même si le choix spécifique et le coût restent des défis.