
Construire LE BOUCLIER aérien de l'Europe
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La considération pour la vie humaine en Russie est bien moindre que la nôtre. Un million de morts, c’est une statistique, selon Staline. Aujourd’hui, en Ukraine, les cycles d’innovation et d’itération se comptent en mois, non plus en millénaires, siècles ou décennies. C'est le véritable enjeu pour les sociétés de défense. Il est regrettable que l'Europe achète plus d'armements aux États-Unis qu'en Europe. La souveraineté est essentielle, notamment en matière de composants, de matières premières et de talents, et l'Europe en regorge.
Concernant l'IA autonome, il y a toujours un humain dans la boucle. L'IA a même remis l'humain au cœur du processus décisionnel, apportant plus de sérénité dans des opérations lourdes qui protègent des vies humaines plutôt qu’elles n’en enlèvent.
La guerre en Ukraine a débuté en 2014 avec la révolution du Maïdan et l'annexion de la Crimée, suivie de la déstabilisation du Donbass par les forces russes. Ce n'est pas seulement un conflit entre la Russie et l'Ukraine, mais un conflit plus mondialisé. Nous devons nous préparer à un conflit majeur.
Adrien Caner, président et cofondateur d'Alta Ares, partage son parcours. Initialement avocat, il a été très attiré par l'Europe de l'Est pour des raisons personnelles. Il a effectué des stages à l'ambassade de France à Bangkok et à Kiev. En 2011, il a passé trois mois dans un lycée ukrainien à Kiev. Ce fut une expérience marquante. En 2014, au moment de la révolution du Maïdan, ses camarades de lycée sont partis sur la ligne de front. Cette guerre, d’abord à bas bruit, l'a profondément marqué. La Russie, bien que fascinante culturellement et historiquement, agit à l'encontre de notre modèle de vie et de nos libertés, imposant son mode de vie par le sang, non seulement en Ukraine et en Géorgie, mais aussi en Tchétchénie. La vie humaine a moins de valeur en Russie que chez nous.
Adrien a également passé un an en Russie en 2017-2018, pendant la Coupe du Monde, pour comprendre ce pays. Il a été surpris par l'insouciance des Russes face au conflit ukrainien et par leur perception des Ukrainiens comme un "sous-peuple". Il a observé une hiérarchie ethnique au sein de la société russe. Son souhait est que la Russie retrouve un jour le bon sens de l'histoire.
La création d'Alta Ares découle de cette volonté d'apporter une contribution à la sécurité collective de l'Europe. L'objectif est de fournir des systèmes d'armes performants pour que la France et l'Europe aient les moyens de leurs ambitions diplomatiques. Personne ne sait ce qui se passera dans deux ans, mais il faut se préparer. Alta Ares, avec 68 collaborateurs, a levé plus de 2 millions d'euros en deux ans et demi. Leur approche est celle de la tech, avec une forte proximité avec les forces sur le terrain, y compris dans des zones reculées.
Le monde de la défense est en pleine métamorphose. Les barrières à l'entrée traditionnelles (être général, lever des centaines de millions) s'estompent. Il faut avoir une idée et résoudre un problème. Le monde a profondément changé, et l'usage de la force est décomplexé, comme en témoignent les opérations militaires au Venezuela ou au Moyen-Orient. L'Europe doit s'émanciper des États-Unis et de la Chine pour être souveraine et indépendante, notamment en matière de technologie et de composants.
Adrien, qui est franco-suisse, est né à Paris. Son séjour en Russie en 2017-2018, après avoir été "piqué" par l'Ukraine, était motivé par le désir de comprendre l'ennemi. La guerre de 2014-2022 a fait plus de 12 000 morts, dont des civils, comme les passagers du MH17 abattu par des militaires russes. Cette guerre se déroulait à quelques heures d'avion de Paris, alors que les Ukrainiens aspiraient à la paix et à l'intégration européenne, à l'image de la Pologne, un succès de l'intégration européenne. La Biélorussie, en revanche, a choisi le modèle russe, devenant un État vassalisé. Poutine, selon l'analyse d'Adrien, a déclenché la guerre à haute intensité en février 2022 parce que le salaire médian ukrainien dépassait le salaire médian russe, et la qualité de vie en Ukraine devenait supérieure à celle de la Russie, montrant un modèle alternatif qui déstabilisait la classe politique russe. L'Ukraine était un hub informatique pour de nombreuses entreprises européennes et américaines, avec une main-d'œuvre très compétente. C'est pourquoi Alta Ares a ouvert un bureau à Kiev avec une quinzaine d'ingénieurs, dont des vétérans démobilisés de l'armée ukrainienne.
Alta Ares se concentre sur le "software centrique". Leur premier logiciel, Gamma, analyse les flux vidéo en temps réel pour détecter des objets et corriger les tirs d'artillerie. Il y a un an, Alta Ares a remporté un prix de l'OTAN pour sa solution face aux drones Shahed, des missiles iraniens low-cost utilisés par la Russie. Ces drones, qui coûtent environ 30 000 dollars, sont produits en grande quantité, tandis que les missiles sol-air pour les intercepter coûtent beaucoup plus cher (par exemple, un missile Patriot coûte 3 millions d'euros). La défense aérienne actuelle n'est pas adaptée à ces menaces.
Alta Ares propose une solution logicielle et matérielle pour coordonner les intercepteurs et créer des effecteurs low-cost. Un effecteur est un missile ou un drone qui va "taper" une cible. Alta Ares développe le Xlock, un petit drone en forme de missile d'environ 1 kg, qui utilise des moteurs électriques et une batterie pour intercepter les Shahed. Il est à usage unique et coûte moins cher qu'un Shahed. L'idée est de privilégier la quantité pour contrer la saturation de l'espace aérien par les compétiteurs.
Le système d'Alta Ares fusionne les données radar (position X, Y, Z d'un objet détecté) avec des données optiques (caméra RGB et thermique à bord du drone intercepteur). La caméra thermique détecte le point chaud du moteur du Shahed, et la vision par ordinateur, entraînée par un modèle de machine learning, identifie la forme du drone. Cette fusion de données guide l'intercepteur dans une "kill zone" d'environ 1 km. Alta Ares équipe ses propres intercepteurs et ceux d'autres sociétés de son système d'exploitation pour augmenter la "probability of kill" (PK) et réduire la charge cognitive des militaires. Une PK de 50% est déjà très bien, un missile Patriot ayant environ 75%.
Les cycles d'innovation dans la défense se sont considérablement raccourcis, passant de millénaires à des mois. Chaque mois apporte de nouvelles innovations, obligeant les sociétés de défense à s'adapter constamment. Par exemple, l'évolution des drones Shahed (moteurs thermiques, puis turbines) a nécessité le développement de nouveaux intercepteurs plus rapides, comme le Blackbird d'Alta Ares. Cette course permanente est un défi majeur.
La guerre en Ukraine a montré que les chars, bien que vulnérables aux drones, conservent une utilité dans des assauts mécanisés à haute vitesse si l'adversaire n'a pas de drones FPV. Les drones ont déstabilisé les chaînes logistiques russes. L'objectif d'Alta Ares est d'apporter une brique à ces systèmes de défense de nouvelle génération. Des pays comme l'Allemagne, la France et le Royaume-Uni investissent massivement.
La barrière à l'entrée majeure est la peur de l'échec dans un secteur où des vies humaines sont en jeu. Alta Ares a connu des échecs, mais les considère comme des étapes d'apprentissage. L'échec est acceptable tant qu'on en tire des leçons. La capacité à produire rapidement et en volume est également cruciale. Alta Ares vise à produire 500 à 1000 drones par mois d'ici la fin de l'année, mais les Ukrainiens ont besoin de 20 000 drones intercepteurs par mois. L'entreprise ambitionne d'équiper la moitié de ces drones avec son système de guidage terminal.
Les talents sont l'élément le plus critique. Alta Ares attire des ingénieurs d'entreprises américaines qui ne s'identifient plus à la politique américaine et préfèrent travailler pour la défense européenne. L'image de la défense a changé, et de plus en plus de personnes sont prêtes à y travailler, surtout sur des systèmes défensifs. Alta Ares ne fait que de la défense, protégeant l'espace aérien et les infrastructures critiques, ce qui est un facteur d'attraction pour les talents.
L'IA utilisée par Alta Ares n'est pas autonome. Il y a toujours un humain dans la boucle. L'IA fait des suggestions de cibles, mais c'est l'humain qui décide d'engager ou non. Les drones d'Alta Ares sont équipés de GPU et CPU embarqués pour traiter les images directement, sans connexion internet, ce qui réduit les risques de piratage et de brouillage. En cas de brouillage, l'IA continue de fonctionner. La miniaturisation de la vision par ordinateur est un enjeu clé.
La France et l'Europe doivent développer leur propre Base Industrielle Technologique de Défense (BITD) pour s'émanciper des États-Unis. L'écosystème européen est riche en talents. La coopération avec des entreprises établies comme Thales est essentielle, car leurs forces complètent celles des startups.
Les alliances sont cruciales. La France joue un rôle moteur dans la défense européenne, notamment avec la Pologne, un allié historique. Le traité de Nancy vise à renforcer la coopération de défense et le partage du parapluie nucléaire français avec la Pologne. Les pays sans armes nucléaires, comme l'Allemagne et la Pologne, peuvent investir davantage dans d'autres systèmes de défense. Le gouvernement français soutient la BITD par des commandes et des partenariats d'innovation avec la DGA (Direction Générale de l'Armement).
Adrien Caner, malgré son parcours d'avocat, est crédible grâce à la rigueur de ses études de droit et à sa capacité à comprendre les besoins des ingénieurs et des utilisateurs. Il passe beaucoup de temps sur le terrain avec les militaires, même dans des zones dangereuses. Le syndrome de l'imposteur s'est estompé avec l'expérience et l'humilité.
Le point de bascule pour la création d'Alta Ares a eu lieu à Zaporijia, où Adrien et ses associés ont constaté un "trou capacitaire" face aux attaques de drones Shahed. Ils ont vu des militaires ukrainiens surveiller manuellement des écrans de drones et ont eu l'idée d'utiliser l'IA pour automatiser la détection. Leur premier logiciel, Gamma, a permis de raccourcir la "kill chain" (le temps entre la détection et le tir). Ensuite, ils ont intégré la fusion de données radar et optique pour le guidage terminal.
Aujourd'hui, la guerre est de plus en plus déshumanisée, avec des robots s'affrontant. La ligne de front s'est vidée d'humains et est occupée par des robots terrestres et aériens pour l'observation et la logistique. L'objectif est de réduire les pertes humaines au maximum. Cependant, la question de la décision finale reste humaine. L'IA ne tue pas de manière autonome, il y a toujours un humain dans la boucle.
La technologie peut réduire les pertes civiles en augmentant la précision des systèmes de défense. La France, par exemple, investit massivement pour s'assurer qu'il n'y ait pas de civils à proximité des cibles lors de ses opérations.
Adrien