
Peut-on guérir ses traumas passés (ab*s, accidents, enfance) ? - Dialogue avec Gérald Brassine
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La souffrance liée à des événements pénibles nous accompagne toute notre vie si nous n'y remédions pas, principalement parce que nous nous en sommes mis à distance. L'inconscient, représenté par la main cachant un trauma (le bic), sait très bien ce qu'il cache, une souffrance que l'enfant de 5-6 ans ne pouvait pas supporter. Quand une personne, grâce à des techniques douces et appropriées, retrouve un souvenir affreux, elle a le sentiment subjectif de l'avoir toujours su, car une autre partie d'elle-même en était consciente.
Il est faux de croire que notre passé détermine notre vie pour toujours. Il est possible de changer son histoire et de ne plus être prisonnier de son passé. Des décennies de travail avec des personnes ayant vécu des situations terribles montrent qu'il est possible de se libérer de ces souffrances. Ce n'est pas simple, mais c'est possible avec une approche précise.
Nous restons prisonniers de notre passé parce que nous avons dissocié la souffrance, la mettant de côté. Ce n'est pas un choix conscient ; face à un événement affreux, le cerveau procède à une série de dissociations, dont l'amnésie. La psychosomatique est un exemple de cette transformation d'une douleur émotionnelle en douleur physique. Le cerveau, avec une intention bienveillante, nous protège de la souffrance par des phénomènes dissociatifs, parfois appelés hypnotiques. Ces mécanismes, bien que protecteurs au début, finissent par nous piéger. Par exemple, un accident violent peut être oublié dans ses détails terrifiants, mais la peur persiste, se manifestant par des phobies, des angoisses, des TOC ou des dépressions, dont la cause n'est pas celle habituellement expliquée. Ce mécanisme subtil, où la protection initiale devient un handicap, est souvent incompris, ce qui bloque la libération.
Tant que l'on ne retrouve pas l'inscription de ces souvenirs et qu'on ne la transforme pas, la liberté reste limitée. L'étonnant est que, lorsque l'on sait comment faire, ce processus peut être extrêmement rapide. En une ou deux séances, on peut retrouver ce qui s'est passé et agit encore. L'inconscient continue de protéger l'enfant que nous étions, incapable de gérer la souffrance, alors que l'adulte d'aujourd'hui est tout à fait capable de l'intégrer. Un thérapeute formé peut aider à retrouver cette souffrance et la déconnecter. Le phénomène d'amnésie est curieux : l'inconscient sait très bien ce qu'il cache, mais quand l'adulte retrouve le souvenir, il a l'impression de l'avoir toujours su.
L'inconscient, tel que décrit ici, diffère de l'inconscient freudien. Pour Freud, il y avait un intérêt à retrouver les causes passées des symptômes, mais il manquait l'idée de changer ce qui a été. De plus, chez Freud, les interdits sociaux et le surmoi empêchent l'émergence des souffrances, tandis qu'ici, il s'agit d'un mécanisme plus physiologique : le corps et le cerveau ne peuvent supporter l'intensité de l'événement et se protègent. C'est un "bricolage" du cerveau qui, bien qu'utile sur le moment, laisse des "fuites" qui transparaissent dans notre vie quotidienne.
Un principe fondamental est que nous ne sommes pas tant traumatisés par ce qui nous est arrivé, mais par l'enregistrement que nous en avons fait. Cet enregistrement totalitaire inclut sensations, émotions, images, et se réactive à chaque rappel du trauma. Cette distinction est cruciale car, si le trauma était l'événement lui-même, nous ne pourrions rien faire. Mais comme il est lié à l'enregistrement, il est possible de le modifier, comme on modifierait une photo ou une vidéo. On peut changer ce que l'on a vu, entendu, les odeurs, les sensations corporelles et les émotions, en collaboration avec le patient. Deux personnes peuvent vivre un même événement difficile ; l'une l'intègre et l'autre est effondrée, non pas à cause de l'événement en lui-même, mais à cause de l'enregistrement qu'elle en fait, qui la hante et qu'elle ne peut digérer.
Troisième point provocateur : parler de ce qui nous est arrivé ne fait pas du bien, et peut même être nocif. Contrairement à de nombreuses thérapies qui encouragent à raconter le trauma, cette approche soutient que cela augmente la souffrance. Raconter les problèmes nous enferme dans notre identité de victime et nos difficultés. Avec le trauma, cela peut réactualiser la souffrance, même des décennies après. C'est ce qu'on appelle la victimisation secondaire. Les sensations corporelles, les odeurs, les goûts associés au trauma se réveillent. En Californie, il est même reconnu que faire parler à répétition un patient traumatise à nouveau, au point que les avocats en sont conscients. Il faut aborder le trauma brièvement pour comprendre, puis changer de sujet pour éviter de replonger le patient, avant de revenir pour transformer les choses.
L'exemple d'une jeune femme violée qui revivait physiquement les coups reçus en parlant de son agression montre la puissance de la réactualisation du trauma. Cette confusion majeure entre la logique du monde physique et celle de l'existence humaine nous pousse à croire que comprendre la cause d'une souffrance suffit à la réparer, comme on répare une machine. Mais l'esprit humain ne fonctionne pas ainsi. Comprendre pourquoi on va mal ne suffit pas à aller mieux ; cela peut même enfermer dans un ressassement infini.
Le cerveau est extrêmement plastique. Même s'il est préférable d'être accompagné, les personnes peuvent commencer à changer leurs souvenirs. Par exemple, remplacer l'image d'une mère carente par celle d'une chanteuse adorée que l'on imagine comme sa mère peut apporter un immense bienfait durable, sans que la personne soit dupe de la réalité. Le cerveau est "bête" dans le sens où il croit aux images mentales que nous fabriquons. Anticiper des catastrophes en les visualisant déclenche des hormones de stress et de panique, comme si elles se produisaient réellement. Les gens pratiquent l'hypnose tous les jours, souvent à leur détriment, en se racontant des histoires horribles. Bouddha conseillait d'arrêter de penser à ces scénarios et de se centrer sur le présent.
Au niveau thérapeutique, on utilise cette "bêtise" du cerveau pour le bien. Un souvenir terrorisant, comme un braquage, peut être transformé. Les agresseurs peuvent être réduits à la taille de nains de jardin avec des tutus roses, ce qui diminue leur pouvoir envahissant. Cela peut sembler créer un faux souvenir, mais c'est un faux souvenir positif qui aide à réécrire l'histoire et à sortir du délire hypnotique. La résistance mentale à cette idée disparaît en situation thérapeutique, quand la personne est replongée dans l'intensité de son trauma et accepte de réduire les agresseurs pour s'apaiser.
Une révolution est nécessaire dans la compréhension de la souffrance, car nous sommes arriérés sur ces questions. Les praticiens formés à cette approche sont souvent stupéfaits par son efficacité "magique" ou "miraculeuse".
Un élément clé de cette approche est l'utilisation paradoxale des phénomènes hypnotiques dissociatifs. Au lieu de les craindre, comme beaucoup de thérapeutes, on les accueille avec joie. La dissociation, qui a servi de protection au moment du trauma, est souvent perçue comme un signe de folie. Cependant, en l'intensifiant, le patient reprend le contrôle. On lui propose de "serrer le boulon" de la dissociation pour mieux pouvoir le desserrer ensuite. Cette maîtrise retrouvée sur un phénomène terrorisant est le premier cadeau.
La "procédure minimale d'urgence" consiste à changer rapidement n'importe quel élément d'une scène terrifiante, souvent oubliée. Par exemple, transformer des cochons agressifs en cochons en massepain. Il est aussi essentiel de créer un rituel symbolique pour les morts ou les pertes, car l'humanité a besoin de sépultures pour apaiser le deuil. L'enfant, sur la base d'un récit, peut fabriquer un scénario visuel horrible, même sans l'avoir vu. Les cauchemars répétitifs sont souvent la tentative inefficace du cerveau de résoudre un trauma ; les changer permet de lui donner le coup de pouce nécessaire pour y parvenir.
La sécurité intérieure et relationnelle est indispensable. Une relation agréable et de confiance avec le thérapeute est primordiale, allant à l'encontre de la neutralité dogmatique. Le thérapeute doit être chaleureux et créer un environnement de sécurité. L'hypnose, telle que pratiquée, n'est pas une domination, mais l'utilisation de l'imaginaire du patient pour créer des états de bien-être, comme se replonger dans un souvenir agréable. On démontre au patient qu'il est inviolable, par exemple en lui demandant de penser à son code de carte bleue sans le dévoiler.
Les "anesthésiants" sont les phénomènes hypnotiques qui sont apparus pour protéger la personne au moment des agressions. Ces protections, telles que la paralysie, l'anesthésie physique ou émotionnelle, la dépersonnalisation, l'ébétude (devenir bête), ou le sentiment d'être "comme mort" ou de "disparaître", reviennent à chaque rappel du trauma. Le thérapeute demande au patient d'intensifier ces phénomènes pour en reprendre la maîtrise.
Un autre phénomène hypnotique méconnu est le sentiment d'inventer, qui apparaît sur le chemin de la levée d'amnésie. Le patient commence à se souvenir mais a l'impression d'inventer des détails. Le thérapeute explique que c'est une dernière protection de l'inconscient et encourage à "augmenter" ce sentiment d'inventer, par exemple en transformant un agresseur en personnage de bande dessinée. Ce paradoxe permet à la personne de se sentir en sécurité tout en accédant au souvenir.
Le changement de souvenir n'est pas un mensonge. Le patient ne sera pas dupe de ce qui s'est réellement passé, mais la charge écrasante de l'angoisse est enlevée. Les émotions et sensations corporelles s'apaisent. Le thérapeute aide le patient à exprimer ses besoins inconscients, comme frapper un agresseur ou imaginer un père violent comme un enfant choyé. L'approche est humble et s'adapte à la culture et aux besoins du patient. Par exemple, au Rwanda, où la violence n'est pas une réponse culturelle, le besoin est de voir l'agresseur présenter des excuses sincères et d'organiser un enterrement symbolique pour les disparus.
En créant les bonnes dispositions, la personne sait au fond d'elle-même ce qui est nécessaire pour guérir. La résistance n'est souvent que le reflet des préjugés du thérapeute. Cette approche permet de retrouver des souvenirs et de les transformer en quelques séances, même après des années de thérapie infructueuse. L'utilisation paradoxale des phénomènes hypnotiques, qui étaient protecteurs, sont devenus des symptômes, et sont réutilisés pour soigner avec un confort exceptionnel.