
Chamanisme, transe et neurosciences - Dialogue avec Corine Sombrun (rediffusion)
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Corine Sombrun explore la transe, non pas comme un phénomène rare, mais comme une capacité humaine universelle, souvent négligée dans nos sociétés modernes. Elle met en contraste la « pensée sauvage » et la « pensée cultivée », soulignant que l'Occident a surdéveloppé l'intelligence analytique au détriment de l'intuition et de la perception, des ressources naturelles que la transe peut réactiver.
Son parcours commence par une expérience personnelle marquante en Mongolie, où elle découvre la transe chamanique par le son du tambour. Cette expérience la pousse à vouloir comprendre scientifiquement ce phénomène que sa société n'avait pas su lui expliquer. De retour en France, elle décide de ne pas devenir chamane, mais de collaborer avec des scientifiques pour étudier la transe.
La première étape est de rencontrer des chercheurs pour faire enregistrer son cerveau. À l'époque, la transe était perçue soit comme une psychopathologie, soit comme une simulation. Corine, convaincue qu'il s'agissait d'une réalité ni folle ni simulée, propose de se soumettre à des examens. Le docteur Pierre et Thévenon et plus tard le professeur Flor-Henry au Canada acceptent de mener ces études. Une contrainte majeure apparaît : elle doit entrer en transe sans tambour et sans les mouvements amples habituels.
Elle découvre alors des "clés d'induction de la transe", de légers gestes qui, reproduits, lui permettent d'atteindre cet état. Ce travail lui offre une liberté face aux rituels culturels et la rend autonome dans l'induction de la transe. Ces gestes, d'abord nécessaires, finissent par être remplacés par la seule volonté.
Les premiers résultats des analyses électroencéphalographiques (EEG) du professeur Flor-Henry sont alarmants. Les tracés cérébraux de Corine en transe ressemblent à ceux de personnes souffrant de schizophrénie, de manie ou de dépression. Le professeur, craignant une psychose généralisée, lui conseille d'arrêter. Cette réaction suscite chez Corine une confrontation avec sa propre culture et ses médecins, mais un séjour ultérieur en Mongolie, où une chamane relativise les craintes des médecins occidentaux, la rassure. Les chamanes pratiquent la transe depuis des millénaires sans rester "perchés", développant au contraire des capacités hors normes.
Cette expérience renforce son intuition : si elle, avec un cerveau sain, peut vivre la transe, alors ce potentiel est probablement universel. Elle se met alors à chercher des outils plus efficaces que le tambour chamanique, qui ne déclenche la transe que chez une infime partie de la population (environ 1 sur 100 000). Après des tentatives infructueuses avec des boucles sonores enregistrées de cérémonies chamaniques, elle collabore avec Ellie le Keméner pour créer des boucles sonores spécifiquement conçues pour induire la transe. Ces outils se révèlent efficaces chez 80 à 90% des personnes testées, un résultat "incroyable".
Le professeur Flor-Henry mettra dix ans à publier son étude, retardé par ses doutes initiaux. Mais l'évolution des recherches sur les psychédéliques et la démonstration de la réversibilité de la transe auto-induite (sans danger pour les personnes sans fragilités psychiques) le poussent à changer d'avis. En 2017, son article est publié, affirmant non seulement que la transe n'est pas un phénomène psychopathologique, mais qu'elle pourrait être un futur outil de la psychiatrie.
Cette publication marque un tournant. Corine rencontre Audrey Vanhaudenhuyse au CHU de Liège et le professeur Francis Tolel, qui l'aide à structurer une équipe scientifique pluridisciplinaire. Le CHU de Liège, et notamment le laboratoire Giga Consciousness dirigé par Steven Laureys, spécialiste des états non ordinaires de conscience, s'intéresse à la transe auto-induite (désormais appelée transe cognitive auto-induite, TCAI).
Des études approfondies sont menées sur le cerveau de Corine (IRM, Petscan, stimulation magnétique transcrânienne). Une première cohorte de 27 "transseurs" est mise en place pour étudier la signature cérébrale de la transe, la comparer à la méditation ou l'hypnose, et analyser les récits subjectifs des participants. Bien que les résultats soient encore en cours de publication (un chercheur post-doctorant, financé par la bourse Francis Tolel, travaille sur ces données), des résultats préliminaires confirment un état cérébral distinct et un discours différent chez les transseurs.
Deux autres études importantes avec le CHU de Liège se concentrent sur la perception de la douleur et l'augmentation de la force physique pendant la transe. Les résultats, également en attente de publication, montrent une augmentation de la force et de la durée de l'effort, ainsi qu'une diminution de la perception de la douleur.
Ces avancées ouvrent la voie à des études cliniques. Une première étude pilote est lancée avec des patients en oncologie au CHU de Liège, puis une autre à l'hôpital George Pompidou à Paris, pour évaluer l'impact de la transe sur la qualité de vie (sommeil, douleur, peur de la récidive, détresse émotionnelle). L'absence de substances et d'effets secondaires rend cette approche particulièrement intéressante pour les scientifiques.
Corine, initialement réticente à croire aux effets thérapeutiques de la transe, est convaincue par les retours de ses patients et de ses collègues médecins. Des études sont également envisagées pour les professionnels de l'urgence souffrant de stress post-traumatique, qui, une fois formés à la TCAI, peuvent gérer leurs traumatismes de manière autonome.
Les pistes thérapeutiques de la transe incluent la dépression et le burnout. Le mécanisme reste à approfondir, mais il semblerait que la transe permette de produire de l'information sous forme de gestes, de fréquences et de sons, offrant un complément apaisant à l'analyse analytique. Elle permet aussi l'expression de la douleur et la traversée de traumatismes.
L'Institut de recherche Transciences, dirigé par le professeur François Ferron et Audrey Breton, développe également un projet sur la créativité. Des études avec des étudiants des Beaux-Arts d'Aix-en-Provence montrent que la transe libère la créativité, en partie grâce à une légère inhibition du cortex préfrontal, impliqué dans l'autocensure et le jugement. Cet état permet une expression plus spontanée et authentique.
Le travail de Corine Sombrun démythifie la transe. Loin d'être réservée aux chamanes ou à des cultures spécifiques, elle est une capacité naturelle et universelle. Les moments d'intuition, de créativité intense, ou les situations d'urgence, sont autant de manifestations d'états de transe spontanée. Le chamanisme n'a pas inventé la transe, mais s'est développé autour de cette configuration cérébrale spécifique, à l'origine des premières formes de religiosité.
Il est crucial de distinguer la pratique de la transe de la fonction de chamane. La transe, comme la prière, est une pratique qui modifie l'état de conscience et développe des capacités intuitives et perceptives. La société moderne, en se concentrant sur la pensée cultivée, a oublié la pensée sauvage, et la transe offre un moyen de retrouver cet équilibre.
Le titre du livre, "La diagonale de la joie", fait référence à la reconnection avec la spontanéité et la joie que la transe procure. Elle permet également de se réconcilier avec la mort et la vieillesse en offrant des expériences mystiques extraordinaires, une dissolution de l'ego et la sensation d'une énergie universelle. La transe est présentée comme une clé de la spiritualité, permettant de vivre la beauté et la générosité du monde, et de lâcher le contrôle excessif imposé par notre culture.