
Briser le marché des banques avec 600 lignes de code
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Paul Frambot, 25 ans, a levé près de 200 millions de dollars pour sa société Morpho, valorisée à environ 2 milliards. Morpho est un protocole de finance décentralisée (DeFi), un morceau de code d'environ 600 lignes, ce qui rend chaque ligne extrêmement chère. Ce code est déployé sur une blockchain, ce qui le rend inarrêtable et immuable, garantissant que personne ne peut voler l'argent ou modifier les règles du jeu. Contrairement aux banques traditionnelles où le prix des emprunts est fixé par l'institution, dans Morpho, c'est le marché qui détermine le prix. Cette approche met en péril les marges établies depuis des décennies par la finance traditionnelle, suscitant des résistances. L'objectif de Paul est de convaincre Wall Street de l'inévitabilité et de la supériorité de ce nouveau paradigme financier.
La finance décentralisée, ou DeFi, est une infrastructure financière ouverte, par opposition aux systèmes bancaires traditionnels, qui sont contrôlés par des entreprises privées et fragmentés. Les banques gèrent des bases de données privées où les transactions sont contrôlées et modifiables par l'entreprise. La blockchain, en revanche, remplace cette infrastructure privée et fragmentée par une base de données commune et ouverte. Cette base de données permet des opérations financières sans tiers centralisé, offrant une plus grande accessibilité, efficacité et compétition, ce qui bénéficie au consommateur final.
Morpho est un protocole de prêt-emprunt qui connecte les personnes ayant un excédent de capital (prêteurs) avec celles ayant un besoin de financement (emprunteurs). Le protocole enregistre les transactions, les intérêts et les échéances. Étant open source et déployé sur une blockchain immuable, les règles du jeu sont fixées pour toujours, offrant une sécurité et une transparence inégalées. Cet effet de réseau rend la plateforme plus attractive : plus il y a de participants, plus les taux d'intérêt sont compétitifs, avec un écart très faible entre les taux des prêteurs et des emprunteurs (environ 0,2% sur Morpho, contre 2-3% dans la finance traditionnelle). Morpho perçoit une petite commission sur ces connexions, mais tous les frais sont programmables et réinvestis dans le protocole.
Les détenteurs de jetons Morpho (token holders) peuvent être considérés comme des actionnaires du réseau, car ils détiennent une part des droits financiers et de gouvernance du protocole. Des investisseurs de renom comme Andreessen Horowitz et des institutions financières majeures comme la Société Générale ou Apollo (un gestionnaire d'actifs d'un trillion de dollars) ont investi dans Morpho ou utilisent son protocole. Ces acteurs voient Morpho comme une infrastructure financière capable de remplacer les systèmes classiques, non pas pour la spéculation, mais pour sa technologie unifiée et ouverte qui redonne de la valeur à l'utilisateur final. Apollo, par exemple, prévoit de faire transiter l'ensemble de ses crédits privés sur la blockchain via Morpho dans les cinq prochaines années.
Paul a commencé Morpho à 20 ans, alors qu'il était étudiant en informatique distribuée. Il a levé des fonds dès sa deuxième année d'études. Les investisseurs américains, plus enclins à financer de jeunes projets "farfelus", ont été les premiers à manifester un intérêt, souvent de manière très agressive. Andreessen Horowitz, qui n'avait pas investi en France depuis des années, a été parmi les premiers. Les levées de fonds se sont succédé : 20 millions, puis 50 millions, et récemment 200 millions, pour continuer à étendre le réseau et à développer le protocole. Le succès de Morpho est le fruit de plusieurs années d'expérimentation et d'échecs. Paul a lancé de nombreux projets depuis ses 14 ans, dans divers domaines, avant de se consacrer à Morpho. Sa motivation principale est d'avoir un impact positif et massif à l'échelle mondiale, qu'il voit réalisable par l'entrepreneuriat.
La création de Morpho a impliqué une approche méticuleuse du recrutement, en sélectionnant des cofondateurs aux valeurs communes et aux compétences complémentaires. La transparence et l'honnêteté sont cruciales pour la dynamique des équipes, même si les rôles peuvent évoluer avec la croissance de l'entreprise.
Paul souligne l'importance de la curiosité et de la soif d'apprendre, rendues exponentielles par l'accès à internet et l'IA. Il recommande un apprentissage en "e", profond sur plusieurs sujets et capable de les connecter. Le meilleur investissement, selon lui, est celui fait en soi-même, dans son "infrastructure personnelle" pour faciliter l'apprentissage. L'IA, en particulier, peut adapter l'apprentissage à chaque individu, révolutionnant potentiellement l'éducation.
Morpho utilise l'IA de manière intensive. Toutes les conversations et données internes sont agrégées dans une infrastructure d'agents IA, permettant une connaissance contextuelle monumentale. Ces agents peuvent répondre à des questions complexes, aider au codage et automatiser des tâches. Paul estime que depuis décembre, aucun ingénieur n'écrit de code manuellement, l'IA s'en charge. Les modèles d'IA sont constamment mis à jour en fonction des benchmarks de performance, sans attachement à un fournisseur spécifique (OpenAI, Claude, Mistral, etc.). Cette utilisation extrême de l'IA vise à optimiser l'efficacité de l'entreprise.
La sécurité est un pilier fondamental de Morpho. Le code est formellement vérifié pour s'assurer qu'il respecte des propriétés mathématiques. Une fois déployé, il est immuable. Si un bug existait, il serait exploitable pour toujours. Cette exigence de "code parfait" explique les longs cycles de développement (deux ans pour la prochaine version). Même avec l'arrivée potentielle de l'informatique quantique, qui pourrait casser les algorithmes de cryptographie actuels, la cryptographie post-quantique est déjà en cours de développement. Le vrai danger réside dans l'incertitude quant à la rapidité des avancées quantiques, potentiellement accélérées par l'IA, qui pourraient rendre vulnérables toutes les communications et infrastructures sécurisées aujourd'hui.
Paul insiste sur le fait que Morpho ne fait pas du paiement mais du crédit. Le coût du crédit dans l'économie mondiale est estimé à 2-3% de marges prises par les intermédiaires. L'objectif de Morpho est de réduire ces marges à 0,3%, grâce à un système ouvert et compétitif. Bien que cela réduise les frais par transaction, l'énorme volume de transactions à l'échelle mondiale (200 trillions de dollars de crédit) rend le modèle économique de Morpho viable. Le défi est de briser le "cartel" des banques et des institutions financières qui s'entendent pour maintenir des marges élevées. En allant chercher les acteurs les plus ambitieux et en leur montrant l'inévitabilité de cette disruption, Morpho cherche à devenir l'infrastructure dominante.
La Société Générale, par exemple, utilise Morpho pour générer des intérêts sur son stablecoin (une cryptomonnaie adossée à l'euro). Les utilisateurs finaux ne voient pas Morpho directement, mais bénéficient de taux plus avantageux et de transactions instantanées. L'objectif est de permettre à Morpho de gérer tout type de crédit, de l'immobilier aux prêts basés sur la confiance (identité, salaire, réputation en ligne, etc.), en programmant toutes les formes d'engagement possibles.
Le financement de Morpho se fait via des émissions de tokens. Au début, Paul a vendu des "promesses de jetons" à des investisseurs, car l'entreprise était une association sans parts sociales traditionnelles. Plus tard, les jetons ont été créés et distribués. Morpho n'a pas réalisé d'ICO (Initial Coin Offering) au sens classique, mais a listé ses jetons sur des plateformes publiques pour démocratiser l'accès. Les fondateurs détiennent également des tokens, mais sont soumis à des règles strictes pour éviter la manipulation de marché. L'association Morpho, enregistrée en France, est financée par le protocole lui-même, qui génère des revenus et paie l'association pour son développement. Cette structure juridique est "exotique" et nécessite un dialogue constant avec les régulateurs.
Paul reconnaît les défis de concilier une vie personnelle avec son engagement total pour Morpho. Il ne pratique pas de sport régulier et ses loisirs sont souvent "délibérés", visant à améliorer sa productivité. Il ne lit pas de livres traditionnels, préférant utiliser l'IA (Claude) pour résumer les concepts clés et discuter avec elle. Cette approche, bien que "froide" et hyper-optimisée, est un choix délibéré qui, selon lui, ne le rend pas malheureux.
Ses conseils pour les jeunes entrepreneurs sont de toujours questionner le "pourquoi" de ce qu'ils font, surtout dans l'innovation, et d'accepter que les tâches les plus valorisantes sont souvent les plus difficiles, en les affrontant directement. Il met en garde contre la tentation de se concentrer sur des tâches faciles et gratifiantes, au détriment des problèmes complexes qui génèrent le plus de valeur. Enfin, il souligne l'importance de ne pas perdre la "folie", le "romantisme" et la "contemplation" au milieu de cette optimisation, car ce sont eux qui nourrissent la curiosité et donnent un sens à la vie au-delà de la simple exécution d'une mission.
Paul est convaincu que l'entièreté du web finira par passer sur une blockchain, car elle offre une confiance inégalée dans l'exécution du code et la manipulation des données. Les paiements, les transferts de données personnelles et toutes les interactions où la valeur est manipulée bénéficieront de cette infrastructure plus transparente et sécurisée.