
Les victimes ont avant tout besoin que justice soit rendue - Dialogue avec Laurence Devillairs
Audio Summary
AI Summary
Fabrice, subir une injustice est un deuil, celui de la personne que l'on aurait dû être si l'on n'avait pas été offensé. Le pardon ne peut absolument pas être une injonction ; c'est un don libre, accordé ou non, relevant de la liberté de la victime. La dignité d'une victime ne se limite pas à sa capacité à se battre, à se reconstruire ou à pardonner, mais inclut aussi le droit de refuser le pardon. Le pardon ne doit pas précéder la justice, ce qui implique pour les coupables de reconnaître leur faute sans la justifier ou la banaliser. Ce dialogue vise à libérer ceux qui ont subi l'injustice, les abus ou la violence, car la société nous enjoint souvent de passer à autre chose et de pardonner, culpabilisant les victimes et ignorant leur souffrance.
Laurence aborde la question brûlante du pardon, transformé d'une grâce théologique en une injonction sociale. Elle souligne que la conception actuelle du pardon est un contresens. Dans la tradition chrétienne, le pardon est une grâce divine, une capacité que Dieu nous donne car nous ne la possédons pas par nous-mêmes. Pour les non-croyants, cela se traduit par l'expérience de choses qu'on ne peut pas se donner, comme l'inoubliable. Pardonner n'est pas un acte de volonté ; on ne peut pas décider de pardonner. L'injonction à pardonner est une perversion de notre société.
Philosophiquement, le pardon est un acte libre, que l'on accorde ou non. Le transformer en obligation fait que le refus de pardonner est perçu comme un échec ou un défaut. Cette injonction découle du désir de la société d'être "lisse", de ne pas avoir de chagrin, de colère ou d'amertume. Elle revient à dire : "n'ayez pas d'émotions, ne soyez pas blessés". C'est une perversion qui culpabilise la victime. Il n'y a aucune obligation au pardon, même dans la religion chrétienne, où seul l'amour est un commandement. La victime qui ne parvient pas à pardonner se sent coupable de ne pas y arriver.
L'injonction au pardon cache trois raisons principales :
1. Le refus de toute "passion réfractaire" en nous : la colère, le refus de pardonner, la dénonciation de l'injustice sont bannis au profit d'une injonction à "passer à autre chose" et à "tourner la page", niant ainsi une part essentielle de notre liberté.
2. La confusion entre pardon et amour : refuser le pardon est assimilé à une incapacité d'aimer ou à de la haine. Or, le pardon est un acte spécifique, distinct de l'amour, et le refus de pardonner n'est pas nécessairement de la haine.
3. La peur des victimes : bien que notre société parle de vulnérabilité, les victimes font peur. Elles sont souvent incomprises et contraintes d'adopter un vocabulaire qui n'est pas le leur, comme l'obligation de pardonner ou de se "réparer".
L'injustice, qu'elle soit physique, sexuelle ou morale, est un vol de ce que l'on est, une amputation de soi-même et de sa vie. Elle est irréparable. La victime est privée de celle qu'elle aurait été. L'injonction à "aller de l'avant", "surpasser le trauma" ou "se réparer" est une violence supplémentaire. Rester dans sa peine n'est pas une faiblesse, mais une nécessité pour comprendre ce qui est arrivé et éviter un "pardon expéditif". Le processus de deuil de l'injustice prend du temps et est irréparable.
La société piège les victimes en psychologisant l'injustice. On insinue que la victime est en partie responsable de son malheur, qu'elle a une blessure cachée ou qu'elle "prend mal les choses". Cette psychologisation permet de culpabiliser la victime et de déresponsabiliser le coupable. Elle refuse l'innocence de la victime et la pure existence du mal. La société ne supporte pas l'idée d'une innocence totale et d'une culpabilité sans équivoque. Les victimes sont alors perçues comme coupables de leur propre psychologie, de leurs émotions.
Ceci conduit à euphémiser et banaliser l'injustice, la réduisant à un "dysfonctionnement" ou à un "ressenti" subjectif. Le mot "mal" est évité, car il est insupportable pour une société qui veut tout expliquer. Le mal est inexcusable et irréductible à la psychologie. Reconnaître le mal, c'est aussi reconnaître que l'injustice n'est pas seulement l'affaire de l'offenseur et de l'offensé, mais implique tout un système de pouvoir qui l'a permis, l'a institutionnalisé et l'a couvert de silence. Le refus de voir le mal cache un aveuglement politique et institutionnel.
Toute institution peut rendre le mal possible par l'abus de pouvoir. La réflexion politique est cruciale pour comprendre ce qui autorise l'injustice. Le "passé de la victime" renvoie aux structures de pouvoir qui ont permis la violence. Au lieu de psychologiser, il faut interroger ces structures. Tout pouvoir est un abus de pouvoir, sans limites si non entravé par des contre-pouvoirs forts. Les "cellules d'écoute" et les psychologues offerts aux victimes sont une seconde violence, car ils réduisent l'expérience de la victime à un ressenti subjectif, alors qu'elle cherche à dénoncer la vérité de l'injustice et à changer les structures pour qu'il n'y ait plus d'autres victimes.
La résilience, telle qu'elle est souvent comprise, peut tuer la victime en l'obligeant à nier sa souffrance. Le dialogue avec le tyran est également une imposture, car le pouvoir cherche à imposer sa réalité et à détruire celle de la victime. La victime, isolée par l'injustice, cherche à maintenir un lien à tout prix, même celui de la cruauté, devenant une marionnette sans âme, se traquant elle-même. La victime ressent une honte profonde, une souillure, tandis que le bourreau paraît impeccable. La psychologisation est l'opium du peuple moderne, car elle endort les consciences en réduisant l'injustice à un "ressenti" subjectif, niant les faits objectifs et la gravité de ce qui a été vécu. Elle préserve l'institution qui veut avant tout continuer à fonctionner, ignorant la vérité des victimes.
Pascal, avec ses trois ordres (matériel, esprit, charité/valeurs), offre un cadre pour ne pas tout confondre. L'injustice n'est pas une maladie psychologique à apaiser, mais une question de justice relevant de l'ordre des valeurs. Confondre ces ordres conduit à banaliser la souffrance des victimes et à ne pas leur offrir la justice qu'elles réclament. Joseph Ratzinger a rappelé que "le pardon ne doit pas passer avant la justice" et que les coupables doivent d'abord reconnaître leur faute et faire pénitence. L'instrumentalisation du pardon par certaines institutions, comme l'Église, vise à préserver l'institution plutôt qu'à changer les structures qui ont permis le mal.
Le refus d'écouter la vérité de la victime et la négation de sa dignité sont des violences. La dignité de la victime réside aussi dans sa capacité à refuser le pardon. La seule voie pour sortir de cette impasse est de réhabiliter le désir de vengeance. La vengeance, étymologiquement "vendicare", signifie "réclamer justice". Elle n'est pas la haine, qui maintient la victime dans la dépendance du bourreau et cherche la destruction. La vengeance, au contraire, naît du fait que la justice n'a pas protégé l'innocence de la victime. Elle veut rétablir la justice, remettre le monde sur ses pieds, et non détruire.
Le désir de vengeance n'est pas psychologique ; il est un appel à rester humain et à exiger la justice. Éprouver ce désir est une résurrection pour la victime, qui retrouve sa capacité à dire "je", à désirer un avenir et à exister. La vengeance libère la victime de la culpabilisation et de la honte, en remettant les coupables à leur place. La honte change de camp. Elle ne consiste pas en des actes sanglants ou violents, mais en la volonté de ne rien partager avec les coupables, de refuser le dialogue et le pardon, et de pratiquer la "damnatio memoriae" – la mémoire maudite, l'oubli des coupables. C'est une affirmation de soi, un refus de ce que les coupables ont voulu faire de la victime.
Le désir de vengeance est une colère, une tristesse, mais surtout une puissance qui permet de dire : "Ça, ce n'est pas permis. C'est impardonnable." C'est un désir de justice qui doit être entendu, y compris au tribunal, où la victime devrait avoir une place centrale pour exprimer son refus de pardonner et son désir de vengeance. La vengeance n'est pas de répandre le sang, mais de rétablir le sens et la justice. L'exemple de Jean Kélévitch, refusant après la Shoah de prononcer un mot d'allemand ou d'étudier un philosophe allemand, illustre cette vengeance digne : ne pas appartenir au même monde que les coupables, les exiler de la mémoire collective.