
RÉCESSION, CHÔMAGE, INFLATION : LE POINT SUR L'ÉCONOMIE ET L'EMPLOI
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La France est-elle en récession économique ? Les chiffres du deuxième semestre, combinés à l'augmentation du chômage et de l'inflation, suggèrent une réponse affirmative. Cette situation a entraîné une baisse du pouvoir d'achat, avec une augmentation de 10 % des vols de produits alimentaires en un an, affectant particulièrement les personnes précaires qui ont subi une inflation de 7 % sur ces produits. Pour éclaircir la situation, l'économiste Éric Heyer, directeur du département d'analyse et de prévision de l'OFCE, a été invité à discuter des conséquences des politiques d'Emmanuel Macron sur l'emploi, les conditions de travail et la répartition de la valeur ajoutée.
Le PIB français a reculé de 0,2 % au premier trimestre et a stagné au deuxième trimestre. Bien que la définition technique de la récession implique deux trimestres consécutifs de croissance négative, Éric Heyer estime qu'on peut parler de récession, même si elle est "toute fine" (-0,1 %). Cette récession est principalement concentrée sur deux secteurs : l'agriculture (-7,5 %) et la construction (-2,5 %). Le secteur agricole a été impacté par les épisodes de canicule, tandis que la construction souffre de la hausse des taux d'intérêt, réduisant la demande de logements. Ces deux secteurs ne représentent que 6 % de l'économie française ; les 94 % restants sont en croissance, y compris l'industrie manufacturière (+0,8 %).
Un point intéressant est le moral des chefs d'entreprise, qui est en amélioration, voire au-dessus de la normale pour l'industrie, malgré la récession. Cela s'explique en partie par la forte reprise de la productivité du travail. Pour les entreprises, c'est positif, mais pour les salariés, cela peut signifier des destructions d'emplois si la croissance n'est pas au rendez-vous, entraînant une hausse du chômage.
Le taux de chômage est un autre indicateur clé. Après une baisse continue depuis 2014 (passant de 10,5 % à 7,1 % en 2023), le chômage est reparti à la hausse, atteignant 8,3 % (2,7 millions de chômeurs) et 21,6 % chez les jeunes. Éric Heyer explique cette augmentation par le caractère "artificiel" de la baisse précédente, qui était en partie financée par les finances publiques. L'exemple de l'apprentissage est frappant : le nombre d'apprentis est passé de 350 000 à 1 million grâce à des aides publiques massives (8 000 € par embauche), coûtant environ 23 milliards d'euros par an. La réduction de ces aides entraîne une baisse du nombre d'apprentis et une remontée du chômage.
Un autre phénomène est la "zombification de l'économie". Pendant la crise, les aides publiques et les prêts garantis par l'État ont maintenu en vie des entreprises peu productives qui auraient normalement fait faillite. Le nombre de défaillances d'entreprises est tombé à 28 000 en 2022, bien en dessous de la moyenne annuelle de 55 000. Ces entreprises "zombies" ont maintenu des emplois, mais à un coût très élevé pour les finances publiques. Avec l'arrêt de ces aides et le remboursement des prêts, les défaillances repartent à la hausse, atteignant environ 70 000, contribuant à l'augmentation du chômage.
Ces mécanismes montrent que la baisse du chômage n'était pas le résultat d'une politique de l'offre efficace, mais plutôt d'une subvention massive de l'emploi et des entreprises, au prix d'une augmentation du déficit public (jusqu'à 5,8 %). Il y a eu un arbitrage entre la baisse du chômage et la hausse du déficit.
La qualité de l'emploi est également mise en question. Entre 2014 et 2024, le taux d'emploi a augmenté dans tous les pays européens, sauf aux Pays-Bas et en France, où le taux de pauvreté a augmenté malgré l'accroissement de l'emploi. En France, le taux de pauvreté des travailleurs n'a jamais été aussi élevé, ce qui signifie qu'il est de plus en plus difficile de vivre de son seul salaire. Les aides publiques, autrefois destinées aux personnes sans emploi, sont désormais de plus en plus accordées aux travailleurs.
La réforme du RSA, conditionnant son bénéfice à l'inscription à France Travail et à la participation à des activités, vise à mieux connaître les freins à l'emploi. Cependant, le problème fondamental est que l'État compense ce qui devrait être du ressort des employeurs : assurer un salaire décent permettant aux salariés de bien vivre de leur travail. La valeur ajoutée est créée dans l'entreprise et devrait y être partagée, plutôt que d'être compensée par des aides d'État qui pèsent sur les finances publiques.
Les aides massives accordées aux entreprises sous le macronisme, souvent sans distinction entre les entreprises prospères et celles en difficulté, sont critiquées. Les primes de valeur, défiscalisées et exonérées de cotisations sociales, peuvent remplacer des augmentations de salaire. Si elles sont avantageuses pour l'entreprise (moins de cotisations) et parfois pour le salarié (pas d'impôt sur le revenu), elles ont des conséquences négatives : moins de droits à la retraite et au chômage pour les salariés, et une baisse des recettes pour le modèle social. Les heures supplémentaires défiscalisées et les primes d'activité s'inscrivent dans cette logique qui, malgré les mesures ciblées sur les travailleurs, ne parvient pas à faire reculer le taux de pauvreté au travail.
La flexibilisation du marché du travail est une autre politique contestée. Des personnalités comme Gabriel Attal et Bruno Retailleau proposent de réformer le Code du travail pour le simplifier, arguant qu'un droit du travail trop lourd entrave la création d'emplois. Cependant, les lois Comerie et Pénicaud, qui ont déjà flexibilisé le marché, n'ont pas conduit à une meilleure croissance économique ni à une augmentation significative de l'emploi, si l'on exclut les effets de l'apprentissage et de la zombification.
La flexibilisation peut même avoir des effets pervers. En rendant l'emploi plus précaire, elle incite les salariés à épargner davantage par précaution, ce qui réduit la consommation et les carnets de commande des entreprises. Moins de commandes signifie moins d'embauches et plus de licenciements, créant un "cercle vicieux de la flexibilité" documenté par l'OCDE.
Pour contrer cela, le concept de "flexisécurité" est proposé. Le modèle suédois, par exemple, combine une grande flexibilité des licenciements avec une forte sécurité pour les chômeurs : indemnisation de 90 % du salaire pendant trois ans et investissement massif dans la formation et le suivi des chômeurs. En France, la réforme de l'assurance chômage a réduit les conditions d'accès et précarisé les chômeurs, tout en renforçant les contrôles, à l'opposé du modèle de flexisécurité.
Les contrôles des chômeurs sont souvent basés sur l'idée que ces derniers ne jouent pas le jeu. Cependant, les analyses de l'UNEDIC montrent que 92 % des chômeurs sont activement à la recherche d'emploi. De plus, seulement 47 % des chômeurs sont indemnisés, les autres dépendant des minima sociaux. Pénaliser tous les chômeurs au nom d'une petite frange est donc contre-productif.
L'inflation est un autre indicateur majeur. Après avoir atteint 7,1 % en moyenne annuelle en France, elle est repassée de 0,9 % en février à 2,4 % en août, entraînant une baisse de 0,6 % du pouvoir d'achat des ménages au deuxième trimestre. L'inflation française a été la plus contenue par rapport aux autres pays (où elle a atteint 13-15 %), grâce aux boucliers énergétiques. Cependant, ces boucliers ont deux inconvénients majeurs : ils ne permettent pas de cibler les aides (tout le monde en bénéficie, riches comme modestes) et leur effet est invisible pour les citoyens, qui ne se sentent pas aidés. Alors que les chèques permettent de faire de la politique en ciblant les aides, les boucliers ne le permettent pas.
Malgré ces inconvénients, les boucliers ont eu l'avantage de maintenir l'inflation cumulée plus basse en France (22 %) par rapport aux autres pays (30-32 %), ce qui est bénéfique pour la compétitivité future. Cependant, les salaires n'ont augmenté que de 20 %, entraînant une perte de pouvoir d'achat de 1,8 % en moyenne pour les salariés. Le SMIC, indexé sur l'inflation, a maintenu son pouvoir d'achat, mais cela a conduit à une "smicardisation" de l'économie, avec 17 % des salariés au SMIC contre 12 % avant la crise, créant un sentiment de déclassement pour ceux qui se sont fait rattraper.
Les entreprises, en revanche, ont vu leurs taux de marge augmenter de 1,5 point par rapport à 2019. L'économie est un jeu à trois acteurs : entreprises, ménages et finances publiques. Les entreprises sont les gagnantes, les finances publiques sont les grandes perdantes (déficit de 5 % contre 2,4 % en 2019), et les ménages ont perdu en pouvoir d'achat, en particulier la classe moyenne (60 % des ménages). Les aides ont profité à tous, y compris aux plus riches, ce qui rend difficile de demander à la classe moyenne de rembourser seule l'effort national. Pour qu'un effort collectif soit accepté, il faudrait commencer par faire participer les plus riches.
En termes de recommandations, Éric Heyer propose plusieurs mesures prioritaires :
1. **Le logement comme politique de l'emploi n°1** : Le mal-logement est une source d'échec scolaire, de maladies chroniques et de mauvaise intégration sur le marché du travail. Régler le problème du logement résoudrait une grande partie des problèmes du marché du travail.
2. **Remettre chacun à sa juste place** : L'État doit se concentrer sur ses missions régaliennes (défense), l'éducation et le logement, ainsi que les minima sociaux. Les entreprises doivent assumer leur rôle en payant décemment leurs salariés et en finançant le modèle social. L'État ne doit pas compenser le manque de pouvoir d'achat des salariés.
3. **Redonner du pouvoir aux salariés** : Pour un partage équilibré de la valeur ajoutée dans l'entreprise, il faut renforcer le pouvoir de négociation des salariés, notamment à travers le Code du travail. Affaiblir le Code du travail favorise le fort au détriment du faible.
Ces mesures permettraient de mieux utiliser les recettes publiques, de colmater les brèches et d'équilibrer le partage de la valeur, tout en assurant des conditions de vie dignes pour tous.