
PORTRAIT D’UN FASCISTE : TERRORISTE DE LA GUERRE FROIDE OCCIDENTALE
Audio Summary
AI Summary
Yves Guillou, aussi connu sous les noms de Ralph ou Guerrinc, est décédé le 9 mars 2022 à l'âge de 95 ans. Cet homme fut un anticommuniste fanatique, un suprémaciste européen et un fondamentaliste chrétien, ayant laissé une empreinte sanglante sur l'histoire. Il a servi comme soldat et agent secret pour la France, combattant en Corée, en Indochine et en Algérie. Cependant, son parcours l'a également mené à l'OAS, à la police secrète portugaise, dans l'Espagne franquiste et diverses dictatures sud-américaines. Il a organisé l'envoi de mercenaires pour contrer la décolonisation africaine et fut impliqué dans le terrorisme de la stratégie de la tension en Italie.
Cet épisode, le quatrième de la série "Agent Occident", couvre la période de 1962 à 1974 et explore la vie de Guillou alors qu'il entre dans la clandestinité, rejoignant non seulement l'OAS, mais aussi ce que l'on appelle l'internationale noire. Ce réseau informel et distribué, dépourvu de direction centrale, rassemble des réactionnaires, des agents d'influence et des terroristes de diverses époques et nationalités, ainsi que des agents de différents services de renseignement.
L'internationale noire se décline en trois mouvances :
1. **La première (dès 1944)** : Composée de nazis prévoyants qui, anticipant la défaite, établissent des réseaux logistiques et financiers en Europe et en Amérique latine. Ces réseaux, comme Odessa, aident des industriels à se refaire et facilitent l'exil d'anciens SS recherchés. Otto Skorzeny, ancien chef des forces spéciales nazies, basé à Madrid après-guerre, y joue un rôle important. Cependant, l'aide la plus efficace pour les SS provient des catholiques traditionalistes et surtout des services de renseignement, notamment le CIC (renseignement militaire américain), qui a recyclé plusieurs figures clés.
2. **La seconde (dès 1951)** : Avec le début de la Guerre Froide, les réactionnaires et collaborateurs refont surface. Le MSI, parti fasciste italien, crée en 1951 le Centre d'Étude Européenne et sa revue *Europe-Unie*, organisant la première réunion européenne des mouvements fascistes d'après-guerre à Malmö. Cette initiative mène à la création de dizaines d'organisations nationales sœurs. L'idéologie sous-jacente est celle d'un empire européen suprémaciste et antidémocratique, une idée qui remonte aux années 1920 et a été exploitée par certains nazis. René Binet, ancien SS français, jugeant le programme du MSI trop édulcoré, lance la même année le Nouvel Ordre Européen, un réseau plus violent et dense.
3. **La troisième (dès 1960)** : Façonnée par la Guerre Révolutionnaire (DGR) et le terrorisme de l'OAS, elle prend forme sous l'impulsion du Belge Jean Thiriart. En pleine décolonisation du Congo, Thiriart et Émile Lecer, son acolyte, transforment le comité de défense des Belges en Afrique en Mouvement d'Action Civique (MAC), doté de sections de jeunesse formées à l'action directe et de sections de choc d'anciens parachutistes belges. Le MAC entretient des liens étroits avec l'OAS, diffusant sa communication et lui offrant un soutien logistique via un centre de formation contre-révolutionnaire, servant de refuge pour les commandos de l'OAS. En 1962, Thiriart pivote vers un combat européen et fonde Jeune Europe, intégrant la doctrine de l'OAS selon laquelle les attentats à l'explosif sont le mégaphone de l'anticommunisme. Il développe un programme pour la création d'un parti de combat européen et d'un État autoritaire paneuropéen.
C'est cette troisième mouvance que Guillou rejoint début 1963, après s'être réfugié à San Sebastián, en Espagne, avec les restes de l'OAS. Il s'associe un temps à Pierre Château-Jobert pour le Mouvement de Combat Contre-Révolutionnaire pour l'Armée du Christ Roi, mais ce projet est éphémère.
Une digression s'impose sur des personnages hybrides. Jean Parvulesco, écrivain et ésotériste roumain, met en contact les restes de l'OAS avec Raymond Abellio (Georges Soulès), un ancien technocrate socialiste devenu collaborateur, fasciné par le terrorisme et le mysticisme. Abellio, qui rejoindra plus tard le comité de patronage du GRECE fondé par Alain de Benoist, est un adepte de la métapolitique, visant à subvertir la société par la culture. Parvulesco aurait présenté en 1962 une biographie d'Abellio à Guido Giannettini, un pseudo-journaliste lié à l'extrême droite, qui s'avérera être un agent du SID (renseignement militaire italien). Giannettini et Guillou collaboreront en Italie dès 1964.
Début 1963, Guillou est à Lisbonne. Les théoriciens et praticiens de la DGR sont très recherchés. L'armée française a popularisé la figure du para, et des ouvrages comme *Les Centurions* de Jean Lartéguy glorifient leurs méthodes. Des principes de la DGR ont même été adoptés par l'OTAN. Guillou est recruté comme formateur dans la Légion portugaise. Le Portugal est alors embourbé dans la décolonisation de ses colonies africaines.
À Lisbonne, Guillou entre en contact avec Jacques Ploncard d'Assac, un fondamentaliste chrétien corporatiste, ancien de l'Action Française et collaborateur, exilé depuis 1944. Ploncard d'Assac, proche du dictateur Salazar, introduit Guillou auprès de la PIDE, la police secrète portugaise. Entre octobre 1963 et février 1964, Guillou soumet à la PIDE un projet d'organisation clandestine pour le renseignement et l'action psychologique anticommuniste en Afrique et en Europe. Son offre est acceptée, et il lui faut plus d'un an pour mettre en place sa structure.
Cette structure, souvent désignée par le nom de sa première branche, **AG Interpresse**, est une agence de presse internationale servant de couverture légale et de source de contacts internationaux. Elle produit du renseignement et diffuse des communiqués d'extrême droite.
La deuxième branche est **Ordre et Tradition**, un *think tank* anticommuniste et un groupuscule réactionnaire occulte. Elle sert aussi de couverture à une organisation paramilitaire clandestine, la troisième branche : l'**Organisation d'Action Contre le Communisme International (OACI)**. L'OACI recrute et forme des mercenaires et militants, soit pour des opérations portugaises, soit pour la lutte armée dans leur pays, soit pour des conflits non liés au Portugal via **Présence Occidentale**, la branche militaire basée en Afrique du Sud. Guillou y dispose d'un centre d'entraînement et de liens avec le service de renseignement local, le BOSS. L'OACI offre une formation idéologique centrée sur la primauté de l'esprit sur la matière, l'ordre naturel et les valeurs occidentales.
En 1966, la structure est opérationnelle. L'équipe de Guillou comprend son frère Jean, d'anciens de l'OAS et des paras, des théoriciens corporatistes, des agents de renseignements étrangers et des militants d'extrême droite portugais. Le numéro 2 de l'organisation est Robert Leroy, un ancien Waffen-SS recyclé par le CIC américain et les services ouest-allemands de Reinhard Gehlen, un nazi impénitent devenu chasseur de communistes.
Entre 1965 et 1969, AG Interpresse est financée par les ministères portugais des Affaires Étrangères et de la Défense. En Afrique, l'agence est impliquée dans des opérations de renseignement, le meurtre d'un général hostile à Salazar, l'intoxication de mouvements indépendantistes angolais, des tentatives de coup d'État au Congo (RDC et RPC) contrecarrées par les réseaux de Jacques Foccart, des propositions d'établissement d'un État blanc au Katanga, l'envoi de mercenaires au Biafra (en collaboration avec Foccart) et en Rhodésie, ainsi que l'infiltration et l'assassinat du chef du Front de Libération du Mozambique, Eduardo Mondlane.
En Europe, Guillou tisse un vaste réseau. Il organise en 1967 deux rencontres internationales sous l'égide d'Ordre et Tradition, visant à coordonner les mouvements fascistes européens et sud-américains. Sa correspondance révèle des contacts avec un large spectre de l'extrême droite française, des revues comme *Défense de l'Occident* et *Jeune Révolution*, des militants du mouvement Occident et Jeune Révolution, ainsi que des traditionalistes catholiques de l'Opus Cenaculi. À partir de 1968, AG Interpresse collabore aussi avec le SAC, le service d'ordre du gaullisme, impliqué dans des trafics et des œuvres de basse police. Après l'amnistie des anciens de l'OAS en mai 1968, cette collaboration s'intensifie. En 1973, Interpresse et le SAC participent à la création du SOA, un groupe terroriste fictif impliqué dans une tentative de déstabilisation de l'Algérie et l'attentat du consulat algérien à Marseille.
Guillou a également des contacts en Grèce, où il se rend en 1971 sous le nom d'Yves Baumieux, bénéficiant du soutien des renseignements grecs (KYP) après le coup d'État des colonels en 1967. En Suisse, Guillou et Robert Leroy infiltrent le Parti Communiste Suisse, un faux parti maoïste qui fournit des couvertures de journalistes maoïstes à leurs agents pour infiltrer les mouvements anticoloniaux en Afrique et d'extrême gauche en Europe, notamment en Italie.
Pour comprendre l'influence de Guillou, il faut se rendre à Bruxelles, le 27 janvier 1969, au 12ème Grand Dîner Charlemagne, un gala de l'Académie Européenne de Sciences Politiques (AESP). Guillou y est invité par Fleurimont Daman, président de l'AESP et spécialiste des réseaux anticommunistes conservateurs. L'AESP est une branche de l'Union Paneuropéenne Internationale, un mouvement confédéraliste, aristocratique, conservateur et catholique, dont la figure de proue est Otto von Habsburg. Daman tente une union des droites à l'échelle européenne, mettant en contact l'internationale noire de Guillou avec l'internationale des conservateurs (Comité International de Défense de la Civilisation Chrétienne, Institut d'Étude Politique de Vaduz, Centre Européen de Documentation et d'Information, et le Cercle). Le Cercle, fondé en 1952 par Antoine Pinay et Konrad Adenauer, est une officine de diplomatie parallèle liée aux services de renseignement, animée par Jean Violet, ancien de la Cagoule et agent officieux du Vatican. Cette tentative d'union échoue, mais révèle de nombreux points de contact entre conservateurs et fascistes. Guillou lui-même avait des fiches sur des membres du Cercle comme Franz Josef Strauss et Carlo Pesanti.
À partir des années 1960, conservateurs, services et fascistes voient dans les troubles sociaux le signe d'une subversion communiste, à laquelle certains sont prêts à opposer une contre