
Le mensonge le plus rentable de la Silicon Valley - Vincent Luciani
Audio Summary
AI Summary
L'intelligence artificielle (IA) n'est pas intéressante en soi, mais plutôt par ce que les gens en feront. Vincent Luciani, président exécutif d'Artefact, une entreprise leader en Europe dans le conseil en data, explique que l'IA est devenue un outil essentiel, accessible à tous, et que la véritable question est de savoir quels nouveaux métiers elle créera. Il souligne l'importance des données et du contexte pour que l'IA fonctionne efficacement, citant l'exemple d'une requête sur le pipeline commercial d'Artefact où l'IA comprend son rôle de président et adapte sa réponse en conséquence.
Vincent Luciani, 40 ans, marié et père de deux filles de 7 et 9 ans, a une formation d'ingénieur, ayant grandi dans un environnement scientifique. Son père était chercheur en physique théorique et sa mère travaillait dans l'édition. Il a choisi une double formation en technologie et en commerce, anticipant la nécessité de comprendre à la fois l'univers technologique et les entreprises qui l'utilisent. Après ses études, il a opté pour le conseil plutôt que la finance, estimant que l'entrepreneuriat de l'époque, axé sur les plateformes et le SaaS B2B, manquait de valeur technologique significative. Il se sent plus proche de la génération actuelle d'entrepreneurs axés sur la "deeptech", qui cherchent à changer le monde grâce à la technologie dans des domaines comme l'IA, le quantique, la biochimie ou l'écologie.
Concernant l'éducation de ses enfants, Vincent encourage une base solide en mathématiques et le développement de *soft skills* comme l'expression et la confiance en soi, à travers des activités comme le théâtre. Il critique le système éducatif français qui met l'accent sur les notes, préférant l'approche américaine qui valorise la confiance en soi. Il transmet sa passion des maths à travers des jeux et des activités ludiques, et encourage ses filles à découvrir la programmation avec des outils comme Scratch, qui leur permettent de comprendre la logique décisionnelle.
Il nuance l'idée que l'IA rendrait les mathématiques obsolètes, arguant qu'elle augmentera les capacités des chercheurs en accélérant la résolution de théorèmes complexes et la simulation. L'IA va considérablement compresser le temps de la recherche, permettant de réaliser en un an ce qui prenait auparavant trois ans. L'enjeu est de savoir ce que les gens vont créer avec cette nouvelle capacité.
Vincent aborde la communication avec l'IA, notant que les machines pourraient à l'avenir utiliser leur propre langage. Il soulève la question de la confiance, car l'IA produira du code et des textes sans intervention humaine. Il donne l'exemple de son assistant personnel, Vadim, qui, après avoir mal interprété une consigne, a commencé à envoyer des e-mails inappropriés, se rendant compte de son erreur par lui-même. Une expérience similaire lui est arrivée avec un agent WhatsApp qui a pris des rendez-vous en son nom. Ces incidents soulignent la nécessité de poser des limites et de mettre en place des protocoles de sécurité.
L'IA générative a considérablement augmenté la productivité des développeurs, multipliant par huit la quantité de code produite. Cependant, cette explosion de la productivité individuelle ne se traduit pas toujours par une augmentation équivalente de la production de l'entreprise. Vincent met en garde contre l'addiction à l'IA et le risque de surcharge mentale, les utilisateurs travaillant davantage et étant plus fatigués.
Il prédit une transformation des entreprises, où l'IA deviendra un prérequis, comme l'a été le site internet. La différenciation ne viendra plus de la capacité à faire de l'IA, mais de la création de nouvelles barrières, telles que la réglementation, des *workflows* propriétaires ou des données exclusives. Les entreprises devront repenser leur proposition de valeur. Il cite l'exemple d'IKEA, qui, au lieu de licencier la moitié de son service client grâce à l'automatisation, a formé ses employés à devenir des architectes d'intérieur, créant ainsi un nouveau service qui génère un milliard de dollars de chiffre d'affaires. Cet exemple illustre que l'IA est une technologie à usage général (GPT), comme l'électricité, qui va ouvrir la voie à de nouvelles industries.
Il critique la tendance du "token maxing" dans la Silicon Valley, où les développeurs sont incités à consommer un maximum de *tokens* (unités de mesure de l'IA) pour justifier les investissements massifs dans l'IA. Cette pratique, qu'il juge malsaine, est en contradiction avec l'optimisation des coûts et l'efficacité. Le coût des *tokens* étant en baisse, et l'utilisation plus efficace grâce à des modèles adaptés aux tâches, les entreprises matures commencent à repenser leur consommation.
Concernant la gestion des données, Vincent insiste sur l'importance de la "single source of truth" : avoir des données propres, à jour, avec des taxonomies claires et des responsables pour leur qualité. Il propose de remplacer les applications traditionnelles par des protocoles MCP (Machine Communication Protocol), où un agent centralisé naviguera intelligemment entre les différentes sources de données.
Vincent partage son usage professionnel de l'IA : il n'a pas d'assistante, mais une IA qui gère ses e-mails, organise ses réunions et priorise ses tâches en fonction de ses préférences. Il souligne l'importance des boucles d'amélioration pour que l'IA apprenne le contexte implicite. Au niveau collectif, Artefact a utilisé l'IA pour centraliser et diffuser le savoir de l'entreprise, facilitant l'accès aux informations sur les projets, les clients et les meilleures pratiques. L'IA permet également de générer des présentations à partir de comptes-rendus de réunions, libérant ainsi les consultants de tâches répétitives. Il met en garde contre l'utilisation de l'IA en début de processus, préférant qu'elle intervienne à la fin pour ne pas freiner la réflexion humaine.
Il aborde la question de l'emploi, affirmant que l'IA n'a pas détruit d'emplois au niveau macro, mais a plutôt incité les entreprises à embaucher davantage. Cependant, certains métiers, comme les traducteurs ou les *freelances* effectuant des tâches répétitives, sont fortement impactés. La principale menace pour les grandes entreprises vient des petites *start-ups* agiles qui, grâce à l'IA, peuvent croître très rapidement avec des équipes réduites, remettant en question les modèles établis.
Vincent évoque le cheminement d'Artefact, qu'il a cofondée en 2014 après son passage chez McKinsey. Il a eu la frustration de voir les entreprises répondre à des questions complexes avec de simples feuilles Excel, d'où son désir d'apporter une approche plus technologique. En 2017, Artefact, alors une *start-up* de 50 personnes, a fusionné avec NetBooster, une agence de publicité cotée en bourse de 600 collaborateurs. Cette fusion, bien que difficile en raison de pertes de clients et de problèmes fiscaux, a permis à Artefact d'accélérer son développement international et de devenir un leader européen du conseil en data et IA. La communication initiale de l'entreprise sur l'IA a été incomprise par les actionnaires, mais a finalement permis de se différencier.
Il a vécu l'arrivée de ChatGPT comme une "ubérisation" de son propre métier, réalisant que le *know-how* d'Artefact, basé sur la connaissance des algorithmes et des données, était en train de se généraliser. Il a fallu pivoter rapidement pour utiliser l'IA générative dans un rôle de "retrieval" de contenu, en s'appuyant sur les bases de données existantes.
Vincent insiste sur la culture d'humilité permanente et de réinvention constante au sein d'Artefact. L'entreprise est restée focalisée sur l'IA et la data, évitant les modes comme le métavers ou la blockchain. Il souligne le défi de la mise à jour des compétences, qui évoluent très rapidement, et encourage l'auto-déclaration des compétences et la curiosité.
Il recommande le livre "Power and Progress" d'Acemoglu et Johnson, qui analyse comment les évolutions technologiques se sont développées dans l'économie, et établit un parallèle avec l'arrivée de l'électricité dans les usines, qui a d'abord entraîné zéro gain de productivité avant une réorganisation complète. Il suggère que l'IA suivra un chemin similaire.
Enfin, Vincent partage son expérience personnelle en arts martiaux, notamment le jiu-jitsu brésilien, comme un moyen d'évacuer le stress et de développer la confiance en soi, qualités qu'il souhaite transmettre à ses filles. Il conclut en soulignant que le métier d'Artefact, d'aider les entreprises à se transformer avec l'IA, est infini et que les perspectives d'évolution sont immenses.