
CEO de Vinted depuis 10 ans : rencontre avec Thomas Plantenga
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L'intervenant, Thomas Plantena, PDG de Vinted, partage son parcours et la vision de l'entreprise. Il a déménagé à Vilnius il y a dix ans en tant que consultant pour aider Vinted, alors en difficulté. Ce qui l'a poussé à rester, ce sont les gens et l'aventure. Après avoir vendu une entreprise avec Fabrice Grinda, il cherchait un nouveau projet. Une offre d'Inside Ventures de cinq semaines pour aider Vinted s'est présentée. Il a constaté que les fondateurs étaient brillants en ingénierie mais manquaient de stratégie commerciale et organisationnelle. Leurs compétences se sont complétées, et après trois semaines, il a élaboré un plan convaincant pour redresser l'entreprise.
Il a ressenti une forte connexion avec l'esprit combatif des Lituaniens, désireux de prouver qu'ils pouvaient bâtir une entreprise technologique mondiale depuis leur jeune économie, libérée en 1991. Thomas a alors décidé de s'engager pleinement, demandant seulement le remboursement de son logement et de sa nourriture, jusqu'à ce que le plan fonctionne ou soit jugé stupide. Le plan s'est avéré efficace, et après quelques mois de collaboration informelle, il a été nommé PDG.
Le plan était radical : il impliquait de licencier la moitié de l'entreprise et de fermer tous les bureaux en dehors de la Lituanie (États-Unis, Paris, etc.). Cette décision difficile, bien que douloureuse, était, selon lui, la seule façon de survivre. Il explique que ces restructurations visent à protéger l'entreprise en éliminant les inefficacités. Après avoir redessiné la structure organisationnelle pour n'avoir que les personnes nécessaires aux tâches définies, il est apparu que la moitié des employés n'étaient pas indispensables. Les licenciements ont été effectués personnellement, même si les personnes travaillaient dur avec de bonnes intentions mais avaient été mal recrutées.
Après cette réorganisation, Vinted, centralisée en Lituanie avec une stratégie claire, a atteint le seuil de rentabilité en 9 à 12 mois. Cette période difficile a forgé des liens forts au sein de l'équipe restante, composée d'environ 200 à 300 personnes. Ce groupe uni, travaillant dur et collaborant, a été la clé du succès de Vinted. L'entreprise s'est ensuite concentrée pendant près de deux ans sur le marché français, améliorant continuellement le produit en fonction des retours de ce marché. C'est le succès en France qui a permis de développer l'entreprise et son modèle économique.
Pour le marché français, ils ont collaboré étroitement avec des partenaires comme Mondial Relay et Mango Pay pour obtenir les expéditions et les paiements les moins chers possibles. Thomas raconte l'anecdote d'un responsable chez Mondial Relay, proche de la retraite, qui était convaincu que la livraison en point relais était l'avenir, et c'est grâce à lui que Vinted a pu obtenir des tarifs d'expédition avantageux en France.
La première fois que Thomas s'est rendu en France, c'était pour être félicité par le président Macron, après que Vinted soit devenue une entreprise d'un milliard de dollars. Avant cela, l'équipe travaillait sans relâche dans un ancien bureau d'usine à Zirniai, se concentrant uniquement sur le développement, sans voyager.
Interrogé sur les défis de gérer une entreprise européenne depuis la Lituanie et d'opérer dans de nombreux pays, Thomas souligne que l'avantage est la compréhension mutuelle entre Européens, leurs systèmes juridiques et la confiance. L'Europe dispose de personnes bien formées et de pays sûrs. Cependant, le désavantage majeur est la fragmentation des lois et des réglementations financières et fiscales dans chaque pays. Il plaide pour une harmonisation financière européenne, qui permettrait une expansion rapide et compétitive à l'échelle mondiale, plutôt que l'approche coûteuse et chronophage pays par pays. Vinted a mis dix ans à conquérir l'Europe à cause de cette complexité, alors qu'aux États-Unis, l'expansion est plus rapide car le marché est unifié.
Il explique que l'expansion progressive de Vinted, avec des entreprises de transport et des systèmes de paiement différents pour chaque pays, a pris du temps. Par exemple, la possibilité d'acheter des articles de n'importe quel pays européen n'est pas encore totalement effective en 2024 en raison des réglementations de paiement et des différents prestataires. Vinted développe son propre portefeuille financier pour permettre des transactions transfrontalières fluides l'année prochaine.
Concernant le Royaume-Uni, malgré le Brexit, Thomas affirme que le marché fonctionne très bien pour Vinted, car c'est un pays bien organisé, sûr et où l'e-commerce est développé. Il reconnaît cependant que l'appartenance du Royaume-Uni à l'UE aurait simplifié les choses pour Vinted, soulignant l'avantage d'une union et d'une intégration accrues pour les entreprises européennes. L'Europe devrait collaborer davantage pour utiliser les mêmes ressources, résoudre des problèmes communs et négocier avec plus de poids sur la scène mondiale.
Il se déclare très pro-européen et pense que l'Europe doit continuer à s'unir pour être plus forte. Il partage la vision d'Ursula von der Leyen, mais insiste sur la nécessité d'une meilleure exécution. Il critique les politiciens qui, selon lui, invoquent la complexité d'être 27 pays comme excuse pour ne pas agir. Thomas estime qu'il faut reconnaître les imperfections de l'UE pour pouvoir les améliorer, tout en étant conscient de ses propres limites (il ne peut pas diriger l'UE, seulement une marketplace de seconde main).
Abordant le financement, il dément que Vinted soit principalement financé par des fonds américains, affirmant que l'entreprise a beaucoup d'investisseurs européens. Il reconnaît que les marchés de capitaux sont plus importants aux États-Unis, ce qui attire les startups européennes. Il appelle à l'amélioration des marchés de capitaux dans chaque pays européen, citant l'exemple de la Lituanie dont le rating de prêt est le même que celui du Sénégal. Il est crucial d'investir dans ces marchés, d'attirer des banques européennes pour stimuler la concurrence et de permettre aux fonds de pension européens d'investir dans les entreprises européennes de nouvelle génération. Cela débloquerait un capital considérable, comme l'a fait la Suède.
Quant à une éventuelle introduction en bourse, il la ferait là où les conditions seraient les meilleures pour l'entreprise, que ce soit en Europe ou aux États-Unis, afin de ne pas handicaper Vinted face à la concurrence américaine. Le patriotisme, pour lui, doit se traduire par la construction de la meilleure entreprise possible, en payant ses impôts, mais sans se brider par le nationalisme.
Thomas met en lumière ce que les entrepreneurs européens peuvent apprendre des Lituaniens : une mentalité forgée par l'histoire. Les parents des employés actuels ont lutté pour la liberté de leur pays, certains face aux chars russes, puis ont traversé des années de guerres de mafia avant de construire une démocratie et un capitalisme sûrs. Les Lituaniens partagent leurs salaires avec leurs grands-mères dont les pensions soviétiques n'existent plus. Ils ont vu leur pays passer d'un État soviétique échoué à sa situation actuelle et savent que cela a demandé un travail acharné, la défense contre la corruption et une amélioration constante. Cette conscience du risque et de la nécessité de bâtir et de défendre ce qu'ils ont est très présente.
Il conclut en réfutant l'idée que les Néerlandais n'aimeraient pas l'Europe. Il reconnaît une montée du nationalisme et du populisme en Europe, alimentée par des économies stagnantes. Cependant, les Néerlandais ont toujours compris qu'ils ne pouvaient pas survivre seuls, étant éduqués en plusieurs langues et historiquement commerçants. Il insiste sur le fait que, pour défendre les Pays-Bas, il faut s'allier aux partenaires les plus forts, qui sont les autres pays européens. Être patriote aux Pays-Bas signifie être pro-européen. Il cite l'exemple de l'aide militaire apportée par l'Allemagne, la France et les Pays-Bas à la Lituanie lorsque la guerre en Ukraine a éclaté, montrant la solidarité européenne. Il serait heureux de payer une taxe européenne unique plutôt que de naviguer entre des systèmes fiscaux différents.
Interrogé sur la différence entre le Parlement européen et la Commission européenne, il admet que beaucoup de gens, y compris lui-même, ne la connaissent pas précisément, soulignant que ces institutions, bien que critiques à long terme, ne sont pas dans la vie quotidienne des citoyens. Il compare cela à de petites habitudes qui, imperceptibles au quotidien, ont un impact énorme sur le long terme. L'Europe peut créer des législations qui la rendent "grosse et lente" ou des législations qui l'unissent et la rendent "maigre, rapide et forte".
Enfin, le premier mot qui lui vient à l'esprit quand on dit "Europe" est "bleu", comme la couleur.