
JUGES : GARANTIR L'ÉGALITÉ DEVANT LA LOI ET PROTÉGER LES PLUS FAIBLES
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Cette série documentaire explore le métier de magistrat à travers le témoignage de dix membres du Syndicat de la magistrature, fondé en 1968 pour promouvoir un idéal de justice sociale et d'égalité. Leurs discussions mettent en lumière les défis et les complexités de rendre la justice aujourd'hui.
Un premier défi majeur est le langage judiciaire. Les magistrats soulignent la difficulté pour les justiciables de comprendre le jargon juridique, comme "relaxé" ou "renvoyé des fins de la poursuite", qui signifient la même chose mais utilisent des termes différents. Cette complexité linguistique est perçue comme un obstacle à la compréhension et à l'écoute, parfois utilisée par certains juges pour éviter de faire face à la réalité ou d'entendre ce que les personnes ont à dire. Le langage est aussi un marqueur d'appartenance et d'autorité au sein du corps judiciaire, avec des codes comme l'appellation "chers collègues" qui exclut les greffiers, malgré leur collaboration. Une meilleure formation à l'écoute et à la clarté du langage est jugée essentielle pour une relation judiciaire plus humaine.
Un magistrat partage son approche aux assises, où il assure à l'accusé qu'il sera écouté, quel que soit le verdict. Il insiste sur l'importance de donner la parole aux justiciables pour qu'ils ne puissent pas dire qu'ils n'ont pas été entendus. Il critique les questions posées uniquement pour "mettre le nez dans le caca" plutôt que pour comprendre le pourquoi des actes. La question "Pourquoi as-tu fait ça ?" est jugée fondamentale, surtout avec les adolescents, car leurs actes sont souvent des messages codés.
La barrière de la langue est également un problème majeur. Les étrangers, souvent confrontés à l'interprétariat, subissent une déperdition de sens et sont fréquemment les plus sévèrement punis, n'ayant pas pleinement accès à leur "vérité". Les justiciables sont parfois déroutés par le langage et l'habitus social des magistrats. Inversement, les magistrats peuvent être déstabilisés par des langages différents, comme le montre l'exemple d'une juge à Marseille qui a dû apprendre le vocabulaire local pour comprendre des expressions comme "des gains" (personne) ou "faire le moulon" (se battre). Ces différences linguistiques peuvent masquer des réalités importantes, comme les violences psychologiques non perçues comme telles par les victimes.
La question du respect et des postures à l'audience est abordée. Si certains juges s'attendent à un comportement "correct" (enlever sa casquette, jeter son chewing-gum), ils reconnaissent que la posture du justiciable est souvent interprétée de manière subjective : trop posé, il est confiant ; pas assez, il est nonchalant. Le langage corporel est jugé très important, d'où la préférence pour les audiences en présentiel plutôt qu'en visio, où l'écran et le masque peuvent empêcher une appréciation complète de la personne.
La présence des enfants en audience est considérée comme essentielle. Une magistrate explique faire venir tous les enfants de 0 à 18 ans, estimant que même les bébés s'expriment avec leur corps. Une expérimentation de désignation systématique d'un avocat pour les mineurs, y compris non discernants, a permis aux enfants de se sentir davantage autorisés à parler et entendus. L'exemple d'un bébé de 4 mois dont la mère avait tenté de se suicider est frappant : la magistrate lui a expliqué ce qui allait se passer, et le bébé a réagi positivement, montrant que l'attention accordée et l'importance donnée sont comprises, même sans la compréhension des mots.
Le sujet de la justice de classe est central. Au pénal, la justice juge principalement des personnes pauvres et délinquantes, souvent issues de milieux défavorisés, par des magistrats privilégiés. Cette répression est perçue comme une "justice de riches s'abattant sur des pauvres". Au civil, la variété des publics est plus grande, notamment dans les litiges économiques ou les affaires familiales, où l'origine sociale est moins discriminante. Cependant, pour le pénal et le juge des enfants, la justice de classe est indéniable, confrontée à un "tsunami de misère". Ceux qui ont des "garanties de représentation" (famille, cursus scolaire, emploi) s'en sortent mieux, car ils "collent à un idéal de société". La justice, comme d'autres institutions, reproduit les inégalités sociales. Il est crucial d'en être conscient pour éviter de renforcer ces dynamiques. La loi de 1789, issue d'une révolution bourgeoise, fonde le droit sur la propriété, ce qui explique intrinsèquement que le système judiciaire tienne compte de ce droit et contribue à la constitution de classes sociales.
Bien que la justice ait évolué pour juger des personnalités de haut rang, le quotidien montre que les comparutions immédiates concernent majoritairement des personnes précarisées. Les plus vulnérables, comme les étrangers ou les gens du voyage, sont jugés "très mal". La justice peut être instrumentalisée pour réprimer ces marges de la société. Des études montrent aussi une justice différente selon le genre et le sexe (femmes, hommes, personnes transgenres). Les personnes des milieux précaires sont habituées à "déballer" leur vie privée, tandis que celles des milieux aisés protègent leur intimité, rendant l'accès à leur réalité plus difficile. L'absence de signalements d'écoles privées ou de professionnels de santé libéraux en protection de l'enfance est un exemple flagrant de cette justice de classe. Les affaires de stupéfiants illustrent aussi cette disparité : les "livreurs" sans ressources sont sévèrement punis, tandis que les "consommateurs" issus de milieux privilégiés ne sont pas inquiétés.
La justice des mineurs est un autre point sensible. Après-guerre, une législation spécifique a été créée pour protéger les enfants. Cependant, au fil des années, elle a glissé vers une approche plus sécuritaire et répressive, où l'enfant est perçu comme un "danger". Les discours accusant la justice des enfants d'être trop laxiste persistent, malgré la baisse de la délinquance des mineurs. Cette tendance à punir davantage est inquiétante car elle risque de faire perdre de vue la richesse de la jeunesse. Les magistrats soulignent l'importance de ne pas juger les mineurs comme les majeurs, car ils sont des "citoyens en devenir" avec un droit à l'erreur.
Les failles de l'enfance sont souvent à l'origine des difficultés rencontrées à l'âge adulte. L'action la plus efficace serait de concentrer les moyens sur la prévention et l'accompagnement de la jeunesse, plutôt que sur la répression des années plus tard. La capacité de réaction positive des gens, surtout dans des situations de suivi familial, est une source d'espoir, souvent liée à la possibilité de la parole au sein des familles. Les familles où "ça gueule dans tous les sens" mais où la communication existe sont préférables à celles où tout est "verrouillé".
La transition de la justice des mineurs à celle des majeurs est brutale. Un jeune de 17 ans et demi est traité différemment d'un tout juste majeur, sans considération pour leur évolution psychologique et sociale similaire. Alors qu'en France, un enfant peut aller en prison dès 13 ans, d'autres pays comme l'Allemagne retiennent le seuil de 21 ans, jugé plus pertinent pour une meilleure prise en charge de la jeunesse. Les jeunes majeurs, souvent issus de milieux défavorisés, se voient demander beaucoup plus que les autres et perdent les prises en charge qui les avaient aidés.
La commission d'infractions par un mineur est souvent un signe de souffrance, un "message à décoder". L'ordonnance de 1945 s'intéressait à l'enfant plutôt qu'à l'infraction elle-même ("quand un enfant vole un vélo, je préfère m'intéresser à l'enfant qu'au vélo"). Aujourd'hui, la loi s'intéresse davantage au "vélo". Les fugues, les violences, les tentatives de suicide sont des signes de détresse. L'enfance en danger est un problème majeur, avec des situations de maltraitance, de viol, d'agressions sexuelles quotidiennes. Les placements en foyer ou en famille d'accueil sont souvent traumatisants et peuvent entraîner des séparations de fratries. Le manque de moyens et le désintérêt des pouvoirs publics face à ces enjeux sont décourageants.
La fonction de juge des enfants est décrite comme la plus difficile, à la fois intimement et dans la relation à l'autre, car elle implique de prendre des décisions graves face à des personnes en grande détresse. C'est une fonction qui expose énormément le juge et où les responsabilités sont lourdes, souvent exercée avec des moyens dérisoires et considérée comme une "sous-fonction" de la magistrature. Pourtant, elle est essentielle pour comprendre les racines des problèmes et offrir une chance de construire un avenir meilleur.