
Comment se reconstruire après un traumatisme violent - Dialogue avec Estelle Montané
AI Summary
Il y a 23 ans, j'ai été tabassée par mon ex-mari. J'avais l'impression que c'était une affaire réglée, que ma vie était « normale » et que tout allait bien. Cependant, un peu plus de douze ans plus tard, j'étais complètement épuisée, souffrant de nombreux désordres inexpliqués. Je ne faisais absolument pas le lien entre ces douleurs, ce stress constant, et les coups que j'avais reçus. Aujourd'hui, je suis en vie, et j'ai eu l'immense chance de découvrir la méditation. Cette pratique est très douce, car elle propose des pistes de travail au moment où l'on est capable de les aborder. Cela ne signifie pas que c'est facile ou confortable, mais il y a une dimension sécurisante qui permet de travailler même avec les aspects les plus difficiles ou inattendus.
Comme mon invitée du jour, vous avez peut-être ressenti une fatigue inexpliquée ou des douleurs incomprises. C'est ce qui est arrivé à Estelle, qui, malgré un bon métier et une vie apparemment stable, a souffert d'un épuisement profond. Son parcours l'a menée à découvrir ce qui se cachait derrière et comment s'en sortir. Au cœur de ce dialogue, nous explorerons la place du trauma et les étapes concrètes pour se libérer et retrouver l'élan vital et la joie de vivre.
Je suis Fabrice Midal, philosophe, et ma conviction est que comprendre le trauma et prendre conscience du chemin de guérison qu'il implique est fondamental. C'est un véritable chemin de libération, une révolution intérieure. Nous allons l'explorer à travers le parcours très humain et simple d'Estelle.
Estelle, bonjour. Beaucoup de gens souffrent d'un trauma sans le savoir, et ton histoire est très représentative de ce chemin. Tu as commencé à te poser des questions, sans penser au trauma, quand tu t'es sentie complètement épuisée. C'est à partir de là que ton chemin a débuté. Peux-tu nous raconter ce moment et les choix que tu as faits ?
Il y a un peu plus de douze ans, j'étais effectivement complètement épuisée avec des désordres inexpliqués. Un jour, je suis tombée par hasard sur un petit livre écrit par quelqu'un qui enseignait dans l'école de méditation Réseau. En le lisant, j'ai découvert la méditation et la manière dont tu la transmets. Quelque chose m'a parlé, j'ai reconnu quelque chose. Je me suis assise, et tout a changé. Je suis passée de cet état où j'étais comme une brindille piétinée, totalement épuisée, à retrouver comme si la sève de la vie circulait à nouveau en moi. J'ai senti que je retrouvais de l'énergie, un élan vital, et c'était presque instantané. J'ai longtemps hésité à en témoigner, car je ne veux pas vendre du rêve, ce n'est pas "il suffit de s'asseoir et tout s'arrange". Mais c'est ce qui s'est passé pour moi. Je pense que le simple fait de m'asseoir, alors que j'étais abattue et avachie, m'a permis de retrouver ma verticalité. La posture en elle-même m'a guérie.
Ce qui est intéressant, c'est que ce qui t'a aidée n'a pas été de fouiller ton passé, mais de te remettre dans un endroit vivant. Tu t'es sentie épuisée, sans comprendre pourquoi, et c'est en retrouvant cette posture que tu as pu entamer la suite du travail. Oui, c'est vrai, il y a deux choses importantes : la posture qui guérit, et la perspective d'un chemin. Il est important de préciser que ce n'était pas une baguette magique, et ma vie n'est pas devenue lisse et confortable du jour au lendemain. Avant cela, j'avais fait vingt ans de psychanalyse, ce qui m'a aidée à certains égards, mais j'avais passé beaucoup de temps à chercher le "pourquoi", avec le fantasme d'une guérison totale et d'une vie sans problèmes. La méditation m'a reconnectée à la vie, en me faisant comprendre que la vie n'est pas lisse.
C'est une souffrance que les gens s'infligent, cet idéal d'une vie sans problèmes, où l'on aurait honte d'avoir des émotions, de la peur, de la douleur. La méditation, paradoxalement, t'apaise tout en te permettant de faire la paix avec le fait que ta vie ne sera jamais lisse. Il y a des aléas, des blessures, et c'est aussi la grandeur de l'être humain. J'avais ce fantasme de guérison en trouvant la raison. Dans l'école de méditation que tu as fondée, j'ai trouvé un chemin pour travailler avec ces aléas et m'apaiser.
Ce dialogue est né d'un message que tu m'as envoyé, exprimant ton désir de témoigner. Nous avons travaillé ensemble pour structurer cet entretien et éclairer les étapes de ta libération. Après avoir retrouvé de la force grâce à la méditation et abandonné cet idéal, tu as vécu une réconciliation avec ton cœur. Tu disais que tu t'étais sentie, sans en être pleinement consciente, avec un cœur fermé, et cela te peinait. C'est un sentiment que beaucoup de gens connaissent.
Oui, cela me peinait énormément, car j'avais une aspiration profonde au lien, à la générosité, à l'ouverture du cœur. Extérieurement, je pouvais paraître généreuse, mais je sentais intérieurement que quelque chose n'était pas ajusté, que mon cœur était fermé. Je me sentais comme une imposture. Cela est venu plus tard, après de nombreuses méditations et des stages. Les stages de méditation, surtout dans Réseau, jouent un rôle majeur, notamment celui qui vise à se reconnecter à son cœur. Ce qui est frappant, c'est que cette reconnexion ne t'a pas menée d'un coup à une grande ouverture, mais plutôt à te réconcilier avec ta propre blessure.
Oui, c'est tout à fait ça. La transmission telle que tu la proposes m'a immédiatement parlé, et j'ai eu la chance de participer à plusieurs séminaires et stages qui ont été fondamentaux sur mon chemin. J'ai senti que ce à quoi mon cœur était fermé, c'était à ma propre blessure. C'est fou ce que tu dis, car avant, tu pensais que ton cœur était fermé parce que tu n'arrivais pas à être assez ouverte et généreuse. En pratiquant, tu as réalisé que ton cœur n'était pas fermé à l'ouverture ou à l'amour, mais à ta propre blessure. C'est parce que tu étais fermée à ta blessure que tu ne pouvais pas être complètement ouverte.
Oui, c'est ça. C'est un chemin, et c'est comme la présence que l'on cultive dans la méditation : ça s'ouvre et ça se ferme. J'ai senti cette blessure de manière très corporelle. Ce qui est assez incroyable, c'est que dans la pratique, on cultive à la fois la présence et l'ouverture du cœur. Cet accès à la blessure s'est vraiment manifesté corporellement, car je me suis rendu compte que j'étais coupée de mon corps. La posture de méditation, jour après jour, a ouvert un chemin de réconciliation avec mon corps. Il n'y a pas si longtemps, en devenant enseignante bénévole de Réseau et en suivant ton travail sur le trauma, notamment en lisant le livre de Bessel van der Kolk, j'ai compris que le trauma que j'avais vécu il y a presque 23 ans continuait d'avoir toute son importance, et que ma coupure avec mon corps était une réponse à ce trauma.
J'avais des douleurs un peu partout, et je ne faisais pas le lien. Il y a 23 ans, j'ai été tabassée par mon ex-mari. J'avais l'impression que c'était une affaire réglée, que le temps avait passé, que j'avais une vie normale. J'avais des douleurs, mais je ne les reliais absolument pas aux coups reçus. Je me disais que j'étais stressée et je me sentais un peu coupable, mais sans faire le lien. Tu as dit un jour, dans un enseignement, que la pratique de la méditation est très douce, car elle propose des pistes quand on est capable de travailler avec elles. C'est très vrai et juste. Cela ne signifie pas que c'est facile ou confortable, mais la pratique offre une dimension sécurisante à laquelle on peut revenir chaque jour, à chaque instant, pour travailler même avec ce qui est le plus dur ou inattendu. Je n'imaginais pas à quel point j'étais encore marquée par cet épisode et ces années.
En m'intéressant davantage au trauma, j'ai appris que la mémoire des coups est absolument insupportable, et que le corps ferait n'importe quoi pour nous faire oublier les émotions insupportables ou indicibles, notamment en les remplaçant par des symptômes identifiables. Je crois que c'est exactement ce qui m'est arrivé. Ce qui est important, c'est que tu as trouvé une manière d'être dans une dimension sécurisante pour rencontrer ce trauma. Les gens ne l'entendent pas assez. Il y a cette illusion que parler de son trauma, le revivre, aide. Or, c'est très dangereux. Revivre un trauma peut retraumatiser si ce n'est pas fait au bon moment et avec une assise solide. C'est pour cela que la méditation est si précieuse, mais elle est rarement présentée comme une manière de trouver une dimension sécurisante. Elle est trop souvent perçue comme un moyen de se calmer, ce qui n'est pas du tout la même perspective.
Ce que tu dis, c'est qu'il est plus facile, socialement et consciemment, d'admettre des douleurs chroniques ou un syndrome du canal carpien, que d'admettre qu'on a été tabassée par son ex-mari. Et c'est ce que tu commences à comprendre. Oui, il y a ce qui est intimement insupportable, et c'est lié à ce qui est socialement insupportable. J'ai beaucoup de gratitude pour tout ce que tu rends accessible autour du trauma, car c'est fondamental pour notre monde et nos sociétés.
Il faut rappeler que depuis 30-40 ans, la compréhension du trauma a remis en question l'ensemble des psychothérapies traditionnelles. C'est un véritable changement de paradigme. Le trauma signifie que l'on souffre non pas d'une névrose ou d'un problème, mais parce qu'on a vécu quelque chose d'inassimilable physiologiquement, nerveusement. On reste figé dans un événement passé, sans même s'en rendre compte, comme dans ton cas. Cela change absolument tout. Les grands spécialistes du trauma, comme Peter Levine et Bessel van der Kolk, insistent sur le fait qu'il ne s'agit pas d'un travail de compréhension, mais de se reconnecter à une dimension sécurisante.
C'est clair. J'ai fait vingt ans de psychanalyse, et cet événement est survenu alors que j'en faisais déjà depuis sept ans. J'ai vraiment expérimenté ce que tu dis : j'ai tourné en boucle sur beaucoup de choses pendant des décennies. Et oui, ça peut retraumatiser. Je suis certaine que c'est ce qui s'est passé pour moi. Dans ton travail, tu parles du figement et du défigement, notamment dans ton livre "La théorie du bourgeon". Pour moi, il y a eu un figement clair lors de l'épisode de violence le plus important que j'ai connu. Le fait d'en parler, de ressasser et d'essayer de comprendre le "pourquoi", a en fait entretenu ce figement. L'idée, c'est que si je peux trouver une raison, c'est qu'il y a un problème. Et le plus grand problème du "pourquoi", c'est qu'une explication implique une cause, et donc un problème, et je me sens coupable de ne pas avoir été une meilleure version de moi-même, ou d'avoir fait quelque chose de mal, ou d'avoir un problème inconscient. Oui, il y aura quelque chose d'inconscient en nous qui sera responsable de nos traumas.
C'est aussi une manière, comme tu disais, de la pression sociale. C'est une manière pour tout le monde de mettre à distance. Je pense que la plupart des gens sont d'accord que la violence faite aux femmes est insupportable, mais il y a cette tendance à chercher la raison, la cause, comme un moyen de se rassurer, de se dire "ça ne peut pas m'arriver". Tu dis que ce ne sont pas seulement les hommes, mais aussi certaines femmes qui ont renforcé ce problème en disant "Ah oui, moi on ne pourrait pas me faire ça".
Oui, les pires remarques que j'ai eues venaient de femmes. Je pense que c'est dû à cette impuissance apprise et à un rapport de domination. Il y a cette incompréhension quand une femme ne quitte pas immédiatement son conjoint violent, ou des phrases comme "Je lui ai bien dit" ou "Moi, ça ne m'arriverait pas, j'aurais tout de suite vu et réagi". Ce n'est pas une question de jeter la pierre, mais c'est un signe d'une mise à distance de quelque chose d'insupportable et d'insoutenable, et du fait que, socialement, il y a quelque chose dans la culture qui permet que les femmes soient frappées. Oui. Car quand les femmes disent cela, c'est sous-entendu qu'une femme peut être frappée. Elle devrait se défendre seule plutôt que de partir, que c'est un scandale. C'est fou que la première réaction ne soit pas "c'est fou que ça arrive". J'ai même entendu des sous-entendus sur ce que j'aurais pu faire pour que ça arrive. C'est dingue de ramener cela à l'individu. Il y a quelque chose socialement où c'est incroyable que cela se produise et cela ne devrait pas. Ça devrait être une priorité. Au lieu de cela, c'est tout de suite "Quel est ton problème ?"
Je pense que pour les enfants, on commence à comprendre que battre un enfant, c'est le parent qui a un problème, pas l'enfant. Battre une femme, c'est pareil, c'est l'adulte. Mais il y a toujours cette idée que l'enfant ou la femme le méritent peut-être. C'est le côté monstrueux de notre monde, et il y a quelque chose qui est intégré. Je ne suis pas si sûre qu'on se rende vraiment compte que battre les enfants n'est pas acceptable. Tu as raison, je retire ce que j'ai dit. Il y a quelque chose dans les rapports de domination. Et puis il y a tellement de manières d'exprimer la violence. La violence dans laquelle nous vivons et la réplique du trauma. Si beaucoup de gens ont vécu des traumas et les déchargent, comme tu l'as dit, on peut très bien ne pas se rendre compte de la charge que représente un trauma et le reproduire sur d'autres, comme les enfants ou les femmes.
Un autre point qui explique pourquoi le trauma bloque et fait tant souffrir, c'est ce mécanisme étrange dont je parle souvent : la victime a honte. Tu racontes très bien comment cela s'est passé pour toi. Il faut redire que c'est presque structurel, non pas psychologique, mais structurellement, quand on est victime de violence, on a honte. C'est complètement lié à ce que tu disais avant : à partir du moment où cela fait partie des choses qui arrivent (battre les enfants, battre les femmes), où ce sont des sous-catégories de l'humanité, et qu'en plus il y a ce regard social sur la femme battue. C'est plus facile de dire que j'ai une douleur que de dire ce qui m'est arrivé, car on me dirait "tu as un problème, il faut t'en occuper". Il y a cette sous-catégorie des femmes à qui c'est arrivé. Donc, la seule chose à faire, puisque ce n'est pas admis et que la seule solution proposée est d'en parler chez un psy (ce qui peut parfois inscrire plus de trauma), c'est de mettre un couvercle. C'est ce qui s'est passé pour moi : j'ai pensé que c'était bon, réglé, oublié, une histoire ancienne.
Mais la honte ronge. Tu me disais que c'est la honte d'avoir été frappée, la honte de l'avoir aimé, la honte de ne pas avoir vu les signaux, de ne pas avoir crié, d'avoir été sidérée, la honte que quelqu'un comme moi, forte et ancrée, ait vécu ça. On voit à quel point la honte est tentaculaire. Lire sur le trauma m'a beaucoup aidée à cet égard, car quand j'ai lu que tous les traumatisés ont honte (Bessel van der Kolk), ce fut un soulagement énorme. C'est une double peine : on se sent traumatisé, et au lieu d'être en colère ou de vouloir se défendre, on a honte, comme si on était en faute. Et si on reprend les remarques des gens qui disaient "moi, ça ne m'arriverait pas", la honte est propagée partout. On a du mal à assumer qu'une personne soit une victime innocente. Oui, je pense que tout le monde a peur des victimes, et c'est un mécanisme de protection de se dire "s'il y a une raison, une cause, alors je suis tranquille, à l'abri".
Tu avais déposé plainte. Peux-tu raconter comment ça s'est passé ? Oui, je te remercie de poser cette question, car la honte est aussi venue de l'impuissance apprise. C'est très important, car nous parlons d'une dimension sociale. Souvent, en parlant de guérir du trauma, on se concentre sur la dimension thérapeutique ou existentielle, et pas assez sur la dimension sociale, alors que tout est lié. Pendant des années, je m'en suis voulu de ne pas avoir réagi à temps, de ne pas avoir crié, de ne pas m'être enfuie. Évidemment, sans voir tout ce que j'ai fait : aujourd'hui, je suis là, en vie, et j'ai eu la chance de rencontrer la méditation et ton travail, ce qui n'a pas de prix. Ce qui compte, c'est de montrer tout ce qui a permis d'arriver là.
Ma mère disait : "Avec des si, on mettrait Paris en bouteille." Mais j'ai été taraudée pendant des années par ce que je n'avais pas fait. Pourtant, j'ai agi : je suis allée chez le médecin le lendemain matin, qui m'a délivré une incapacité temporaire de travail de neuf jours. C'est énorme, car la loi bascule à huit jours, au-delà c'est la prison. C'est un signal donné aux institutions. J'étais en vacances, je suis allée à la gendarmerie et j'ai eu la chance de tomber sur un gendarme formidable, mais j'étais déboussolée et j'avais extrêmement mal. Il a été très compréhensif, m'a donné des indications, et je suis repartie. Ce n'est pas si simple, car jusqu'en 2010, le domicile conjugal restait le domicile conjugal. Donc, que faire ? Tu te fais frapper, tu prends trois affaires et tu dors où ? J'ai attendu un moment propice où il serait absent longtemps pour agir et ne pas avoir cette peur supplémentaire.
Deux mois après, je suis allée au commissariat près de chez moi pour porter plainte. Là, ce fut l'enfer. Je ne m'y attendais pas du tout, ayant eu cette bonne expérience avec le gendarme, ce qui m'avait donné du courage. Je dirais "gendarme compétent, humain, respectueux", car ce que j'ai vécu après est inadmissible. Au commissariat, j'ai subi un véritable interrogatoire de police, sans m'en rendre compte. En rentrant chez moi, j'ai appelé des amis, complètement dévastée. Un ami brésilien, dont la famille avait connu la dictature, m'a dit immédiatement : "Tu as subi un interrogatoire de police." Cela m'a aidée à comprendre. On me posait dix-huit fois les mêmes questions, comme "Ça s'est passé dans la nuit du 28 au 29 décembre 2002, vers quelle heure ?" Je répétais inlassablement la même réponse, sans comprendre pourquoi. C'était des techniques d'interrogatoire, pour qu'un suspect s'emmêle les pédales. Au lieu d'être écoutée, tu étais dans la position de la coupable. Oui, "Pourquoi n'avais-je pas porté plainte tout de suite ?" Comme si c'était facile. C'était suspect que j'aie attendu. Étais-je une hystérique, une folle, une manipulatrice cherchant à se venger ? C'est clair qu'il y avait quelque chose de cet ordre. Mais je n'ai pas lâché, je suis restée au moins deux heures et demie. Il ne faut pas deux heures et demie pour déposer plainte avec un ITT de neuf jours. J'ai porté plainte. Après, il était à l'étranger. Ils ont envoyé une convocation, ils ne sont même pas venus le chercher. Cela m'a juste permis d'avoir un divorce à ses frais, théoriquement, et j'aurais pu avoir des dommages et intérêts, mais tout le monde disparaît dans la nature.
Tu dis que la lecture du livre de Virginie Despentes t'a aidée à mieux comprendre la dimension sociale de ta honte. Oui, j'en parlais déjà avec l'impuissance apprise. Dans le chapitre qu'elle écrit sur le viol, elle est taraudée par les mêmes questions. Elle avait un cran d'arrêt dans sa poche, mais était complètement figée, sidérée, tétanisée. À un moment, les agresseurs s'en rendent compte, et l'un d'eux dit : "Ah, tu vois, si elle n'avait pas voulu, elle se serait défendue." C'est la preuve que si elle ne l'a pas utilisé, c'est qu'elle était consentante. C'est hyper important par rapport au regard social. Si tu te défends, c'est la preuve que tu es une folle et que tu avais un problème, qu'il fallait te calmer. C'est aussi la version qui a circulé pour Marie Trintignan au début : si tu t'es battue, ce n'est plus de la violence conjugale, car c'est un combat d'égal à égal, ce qui n'a aucun sens. On ne parle plus de violence subie. Et si tu es figée, c'est que tu es une sous-catégorie. Donc, de toute façon, il n'y a pas d'issue.
Le fait, grâce à cette dimension sécurisante, de comprendre que tu souffrais encore du trauma, de mieux comprendre la honte que tu subissais, de comprendre que c'est parce que tu étais une victime innocente que tu sentais la honte, c'est cela qui t'a permis de passer à une autre étape de ta vie. Oui, la dimension sécurisante à l'œuvre dans la pratique et dans le changement de régime, la qualité de présence que l'on touche, est une voie extraordinaire pour travailler avec les émotions. La honte, c'est ce qui tient et ce qui masque. C'est tellement insupportable.
Je voulais ajouter une chose importante : par rapport au fantasme de la guérison, il y a vraiment un chemin de travail et d'accueil du trauma. Longtemps, je ne me suis pas rendu compte à quel point tout cela restait ancré. Ce chemin ne fera pas disparaître la blessure ni les traces, mais il rend les réminiscences acceptables, et on ne sera plus piraté tout le temps par les flashbacks et les souvenirs du trauma. Je n'ai jamais dit à mon mari actuel, qui est le plus gentil et le plus soutenant du monde, qu'il m'arrive parfois, pendant une fraction de seconde, d'imaginer qu'il pourrait y avoir des coups. C'est dingue. Mais il y a des choses comme ça qui reviennent. Le chemin de la pratique permet à cette hypervigilance, d'être tout le temps sur ses gardes, de se transformer, de changer de visage. Il y a une dimension plus vaste dans laquelle cela peut être accueilli.
Une autre étape que permet la méditation, et qui montre à quel point elle est autre chose que ce que les gens croient, c'est d'entrer dans la vérité des différentes émotions. Les gens n'ont pas du tout cette idée, pensant que la méditation sert à se calmer et à avoir des émotions positives. Toi, au contraire, tu expliques comment tu as pu te reconnecter à de nombreuses émotions : la honte, la colère, la tristesse, la peur. Oui, c'est clair qu'une fois cet espace sécurisé, plus vaste, il y a de la place pour accueillir. Tu as le droit d'être en colère contre la société, contre ton agresseur, contre la police. Tu as le droit de sentir cette colère de ne pas avoir été davantage défendue. Avant, je connaissais la colère, mais plutôt contre moi-même, un peu dans la même veine que la honte. Tu as fait une conférence où tu disais "il est temps que la honte change de camp", à partir de ce que dit Gisèle Halimi. Je trouve cette phrase magnifique et aidante. Il ne s'agit pas de vengeance, mais il y a un chemin pour qu'il n'y ait aucune raison pour que la personne traumatisée ait honte. C'est à l'agresseur d'avoir honte, pas à la victime. L'agresseur n'a jamais honte, ne se sent jamais coupable. C'est ce qui fait que la victime est obligée de porter la honte, puisque l'agresseur ne la porte pas. Je me souviens avoir entendu à la radio une des premières phrases du mari de Gisèle Pélico : "Ah, mais vous comprenez, je m'ennuyais à la retraite, je lui ai proposé qu'on rentre dans un club échangiste, elle n'avait pas voulu." C'est dingue. C'est le renversement immédiat : la victime est coupable.
Toutes les explications un peu trop psychologisantes invitent à cela, car chercher des raisons ouvre la voie à en trouver de tous côtés, ce qui n'est pas décent ni digne. La première chose que la méditation m'a apportée, c'est de retrouver une dignité, comme je l'ai dit en retrouvant ma verticalité. Quand on est traumatisé, on perd quelque chose de son intégrité et de sa dignité à cause de la honte. Et là, on comprend pourquoi le début de la méditation t'a marquée par cette dignité. Il y a quelque chose qui nous nourrit, même si tu ne savais pas pourquoi, tu te reconnectais à cette dignité que tu croyais avoir perdue.
Oui, ou que je croyais avoir perdue. Au fond, c'est ça qu'il faut dire sur la méditation : c'est retrouver cet espace dans lequel on peut à nouveau entrer en contact et se ressourcer à une part indemne et inaltérable, quelles que soient les épreuves traversées. C'est ce qui s'est passé pour moi quand j'ai rencontré la méditation. J'ai senti quelque chose de cet ordre, et c'est ce qui m'a redonné l'élan vital. Juste après le trauma, c'était la survie. Je m'étais complètement intégrée l'idée que je ne serais plus une femme, ni même un être humain, juste quelqu'un qui allait essayer de survivre. J'avais perdu mon intégrité. Mais en fait, ce n'est pas vrai. L'intégrité ne disparaît pas. Le plus beau cadeau de la méditation, c'est que personne ne peut nous enlever notre intégrité.
Pour rendre cela concret pour les gens, car le mot méditation signifie beaucoup de choses, peux-tu décrire ton expérience de méditation ? La première fois que j'ai pratiqué dans Réseau, lors d'un séminaire, j'ai fait une expérience très concrète et tangible de l'espace. Je me suis assise, je me suis redressée, et j'ai vraiment senti corporellement cette dimension sécurisante. C'est l'ancrage corporel. Aujourd'hui, tout le monde parle de méditation, il y a des applications, mais elles n'aident absolument pas pour ce dont nous parlons. Il n'y a aucun rapport entre ces applications techniques et l'expérience de la transmission d'une dimension sécurisante. C'est vraiment une expérience que j'ai pu faire grâce à la transmission. Une expérience de ce que cela change de retrouver un rapport d'amicalité avec mon corps, de s'asseoir, de faire ce geste ancestral de dignité, de sentir cette dimension relationnelle, l'unité et l'indivisibilité. Cela m'a donné du courage.
Oui, ça donne du courage. Quand on m'a demandé ce que la méditation m'avait apporté, j'ai dit "du courage", alors que les gens s'attendent à "du calme, de la sérénité". Mais oui, du courage. Il en faut, et je pense que tout le monde, d'une manière ou d'une autre, a vécu des traumas. Ensuite, il y a un chemin dans Réseau avec plusieurs stages. L'un d'eux travaille sur l'ouverture du cœur et l'amour. Lors d'une pratique, une enseignante nous a invités à sentir quelqu'un pour qui nous ressentions de l'amour, à imaginer sa présence, puis à remplacer l'image par la nôtre. C'était impossible pour moi. J'ai cru que j'allais me lever et la frapper. Je ne pouvais pas ressentir pour moi ce que je ressentais pour l'autre personne. C'était violent et triste. Puis, elle nous a guidés à nouveau, et cela a complètement changé. C'est pourquoi ces pratiques ne peuvent pas être faites avec des applications. Il faut être guidé, car on rencontre des obstacles. Ces obstacles sont pensés, on apprend à guider les gens pour les aider à surmonter les difficultés. Au début, on n'y arrive pas, puis on y arrive grâce à un espace et une transmission particulière qui permettent de percer la carapace que l'on met pour le trauma, d'entrer doucement en lien avec sa vulnérabilité, de faire place à l'amour, et de travailler avec les émotions.
À partir du moment où mon cœur s'est ouvert, j'ai retrouvé le lien avec mon corps, ce n'était plus une abstraction, et j'étais dans la dimension sécurisante. C'est un cercle vertueux. Cela m'ouvre davantage à l'amour et à l'accueil de ma vulnérabilité, et m'aide à travailler avec mes émotions. J'ai pu passer de la honte à la colère, puis à la tristesse, car je me suis rendu compte que je ne me l'étais pas autorisée. Socialement, ce n'est pas admis d'être triste parce que c'est fini avec quelqu'un qui t'a frappé. Mais il y a quand même une histoire d'amour. On peut être triste de tout un tas de choses, d'une vie volée, même si ce n'est finalement pas le cas, c'est ce que j'ai ressenti. J'ai pu accueillir tout cela, et ce fut une profonde réconciliation. Et enfin, le retournement fondamental : quand j'ai dit que j'avais eu honte de ne pas avoir crié, maintenant je peux être fière. Le travail sur les émotions m'a permis de voir cela. Il n'y a rien de plus précieux que d'être en vie aujourd'hui. À quoi bon m'en vouloir de ce que je n'ai pas fait ? Si j'avais fait autre chose, je serais peut-être morte.
Dans la pratique, il y a des pratiques spécifiques pour rencontrer sa colère, sa tristesse, sa honte. C'est un travail important d'apprendre à travailler avec toutes les émotions, car souvent, on ne se rend pas compte de l'émotion en nous. Au début, c'était un magma noir, une espèce de gros sombre noir. Puis, petit à petit, cela s'est transformé, parfois de manière très corporelle, en un liquide doré, un voile rose. Physiquement, tout cela s'est transformé. On peut imaginer que le travail sur les émotions est une technique. Souvent, on voudrait juste les gérer, ne pas les avoir. Sauf que, premièrement, on ne peut pas faire l'économie des émotions, et deuxièmement, c'est une bonne nouvelle, car c'est aussi ce qui fait notre richesse et nos couleurs. Le jour où, dans une pratique, je me suis rendu compte que je pouvais être fière, c'était énorme. Ce n'est pas tout le temps, parfois des choses reviennent, mais quand même. C'est une manière concrète de se défiger.
Maintenant, en continuant à pratiquer certaines pratiques autour des émotions, je me suis rendu compte que dans ce cercle vertueux d'ouverture du cœur et d'accueil de la vulnérabilité, je peux accueillir la peur. Car au fond, c'est ce qui se passe chez la personne traumatisée : il y a une pétrification, la peur de la peur. J'ai souvent des crispations, des tensions, des douleurs, mais c'est la peur. On croit avoir oublié, mais le corps n'oublie rien. Toutes ces tensions, c'est ça. Et j'ose dire que c'est bon de sentir la peur, car il y a comme une décharge. Dans cet espace sécurisé, dans cette dimension du cœur qui peut se dévoiler dans la pratique, il est possible d'entrer en lien avec sa peur. On ne peut pas faire l'économie de rencontrer sa peur pour cheminer avec le traumatisme. Et il y a une détente dans la peur. Le fait de rencontrer sa peur dans la pratique, que ce soit possible, peut amener à une détente, car quelque chose se décharge physiologiquement. C'est aussi une dimension fondamentale : au-delà du côté symbolique de la posture qui guérit, il y a aussi inconsciemment une régulation du système nerveux qui se fait, et cela se poursuit tout au long du chemin et de la vie.
Merci infiniment, Estelle, d'être venue témoigner. J'espère que cela inspirera beaucoup de gens et leur montrera qu'un chemin est possible. Nous avons beaucoup parlé de la méditation. Si cela vous intéresse, nous mettrons des liens pour que vous puissiez découvrir ce que nous proposons à Réseau. Mais au-delà, cela montre que le chemin de guérison du trauma passe par des étapes bien identifiées. Merci beaucoup. Oui, c'est une manière de retrouver de la fierté, de pouvoir témoigner. Exactement.