
Cette pensée est un antidote à la destruction de la nature et à l'obsession du profit - Conférence
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Bonjour à tous. Le chamanisme, bien que méconnu, est un antidote puissant à la destruction de la Terre, à l'obsession du profit et à la réduction de tout à la rentabilité. C'est un enseignement et une pratique d'une nécessité bien plus grande que nous ne l'imaginons. Cette conférence vise à vous présenter mon courant en ligne, à vous donner envie de le suivre, et à introduire mon dernier livre, "Nous sommes tous un peu chamanes", où j'essaie de rendre vivant ce que le chamanisme peut nous apporter. Je souhaite vous emmener dans un voyage singulier en partageant mon propre cheminement.
Pendant des années, j'ai pratiqué sérieusement la méditation, mais je me sentais toujours en décalage, comme si je n'appartenais pas au monde. C'était une douleur profonde, une sensation d'être coupé des autres, de moi-même et du monde. Je me heurtais aux autres, ne comprenant pas comment établir des relations, comment certaines personnes semblaient si à l'aise, si naturellement elles-mêmes. Moi, je me sentais trop sensible, trop facilement blessé. Je croyais que le problème venait de moi, qu'il fallait que je comprenne et surmonte une faille intérieure. Même si je voyais la beauté du monde, je ne parvenais pas à le rencontrer réellement, ce qui était une souffrance profonde.
C'est alors qu'un événement inattendu s'est produit. À 24-25 ans, lors d'un séminaire de trois mois au Colorado, j'ai rencontré un maître tibétain. Je m'attendais à ce qu'il m'éclaire sur les mécanismes de ma confusion mentale par la méditation. Mais il m'emmenait marcher, parlant de choses et d'autres que je ne comprenais pas bien. Un jour, il m'a dit : "Tu fais une erreur. Tu crois que nous avons seulement appris à méditer ? Avant cela, nous avons appris à entrer en rapport avec les situations pour les transformer." Cette phrase fut un choc, une révélation. J'ai compris que ma souffrance d'enfant ne venait pas de ce que je croyais, mais de mon incapacité à entrer en relation avec les situations.
Cette histoire éclaire une dimension souvent méconnue de l'histoire du Tibet. Avant l'arrivée des monastères et des traités philosophiques, la culture tibétaine était profondément chamanique, en relation avec des montagnes sacrées, des lacs mystérieux, des animaux porteurs de messages et des forces invisibles. Au VIIIe siècle, le grand maître indien Padma Sambhava fut invité au Tibet pour aider à résoudre un problème étrange : les monastères construits s'effondraient sans raison objective. Au lieu d'enseigner la méditation ou la philosophie, Padma Sambhava est entré en dialogue avec ces forces hostiles, les comprenant et leur demandant de devenir des protectrices. Il a transformé une énergie négative en alliée.
C'est là une des sources du chamanisme : entrer en relation avec ce qui est difficile pour le transformer. C'est précieux pour nous car nous luttons souvent contre nos peurs, nos blessures, nos colères, cherchant à les faire disparaître. Le chamanisme pose une autre question : et si ce que nous considérons comme un obstacle n'en était pas un, mais contenait la force dont nous avons besoin ? Il faut juste transformer l'obstacle pour en libérer la force. Cette vision a changé ma vie.
Le chamanisme nous offre une autre perspective : plutôt que de contrôler notre vie ou de mettre les problèmes à distance, pouvons-nous nous y relier ? Notre souffrance ne vient pas d'un manque de compréhension ou de connaissance, mais d'un manque de relation avec la vie, les forces du monde, la sagesse. Ce manque de relation nous coupe de nous-mêmes, des autres, du monde, de la nature, de notre corps, de notre capacité d'émerveillement. Notre monde nous pousse à analyser, comprendre, contrôler, mais les approches psychologiques et thérapeutiques traditionnelles ne suffisent pas toujours. Le chamanisme nous invite à entrer dans nos problèmes pour les transformer, à retrouver une puissance relationnelle.
L'intelligence des relations est au cœur des traditions chamaniques depuis des millénaires. L'être humain n'est pas une île ; nous sommes traversés par des forces, des influences, des rythmes qui nous dépassent. Oublier cela nous rend malheureux, perdus, tristes, épuisés. Le chamanisme nous éclaire : ce que le monde nous renvoie est lié à notre manière d'être, et notre manière d'être est liée à ce qui se passe dans le monde.
Les peuples chamaniques ont existé dans toutes les cultures, de l'Occident (Celtes, Grecs) à la Sibérie, en passant par les Amériques, l'Afrique et l'Asie. Ils vivaient dans des mondes difficiles, mais possédaient le sentiment d'appartenir à une communauté plus vaste que la communauté humaine, considérant le monde, les animaux, les rivières, les montagnes comme des partenaires. Le mot "chaman" vient du sibérien et signifie "celui qui sait". Loin des représentations exotiques ou inquiétantes, le chaman est désigné par sa communauté pour restaurer l'harmonie perdue. Il n'a pas de pouvoirs magiques inaccessibles, mais a développé une capacité que tout être humain possède en germe. Dans une culture chamanique, tout le monde est un peu chaman, et certains jouent ce rôle social.
Pour comprendre le changement de paradigme, Philippe Descola, un anthropologue français, a témoigné de son expérience en Amazonie équatoriale. Il a observé que nous, Occidentaux, voyons le monde divisé entre sujets conscients (nous) et objets inertes (tout le reste). Cette conviction, ancrée depuis la Bible et la philosophie occidentale, est une amputation. Nous avons coupé notre lien vivant aux arbres, aux animaux, aux objets, aux saisons, les considérant comme morts ou inertes, nous mutilant nous-mêmes. Paradoxalement, nous savons que cette vision ne tient pas la route. Nous parlons à nos plantes et animaux, tout en les détruisant et en les considérant comme dépourvus de conscience. Le chamanisme nous invite à nous libérer de cette séparation qui nous fait souffrir.
Chez les Aguaruna d'Amazonie, un rituel de passage à l'âge adulte impliquait qu'un adolescent, après avoir bu une préparation rituelle, marche seul dans la forêt sombre et affronte une présence terrifiante appelée Harutap. L'épreuve consistait à ne pas fuir, mais à avancer vers ce qui l'effrayait. Alors, la vision se transformait, et la présence effrayante devenait un ancêtre bienveillant transmettant force, orientation ou parole. Cette histoire nous enseigne que grandir, ce n'est pas devenir plus fort ou plus compétent, mais cesser de fuir ce qui nous effraie. Le chaman pousse cette logique plus loin : son travail est d'approcher ce qui fait peur à tout le monde (maladie, désordre, malheur) pour restaurer la relation rompue. Le chaman n'est pas un homme de pouvoir, mais de courage, acceptant d'entrer dans l'obscurité pour que les autres retrouvent le chemin.
Malheureusement, le chamanisme a été longtemps mal compris en Occident. Il a été assimilé à la sorcellerie, au diabolique, au primitif, et les chamans étaient vus comme des sorciers. Puis, à la fin du XIXe siècle, avec le déclin de l'influence religieuse, ils furent considérés comme des malades mentaux, des hystériques, des épileptiques. Enfin, avec la domination rationaliste, ils furent dépeints comme des imposteurs, des manipulateurs exploitant l'ignorance populaire. Cette perception, influencée par le marxisme officiel au XXe siècle, a perduré et nous a fait perdre ce rapport profond au monde. Mon livre et ma conférence visent à redécouvrir que nous sommes tous un peu chamanes.
Le chamanisme implique de nombreux éléments, notamment la puissance d'entrer en relation et de transformer les choses, de surmonter la peur, et la transe. La transe est souvent mal comprise, associée à des convulsions ou des états spectaculaires. En réalité, la transe est un état où la conscience de soi n'est pas dominante. Conduire en pensant à autre chose et arriver à destination sans s'en rendre compte est une forme de transe. Le chamanisme nous dit que perdre le contrôle peut être un moyen extraordinaire d'entrer en rapport profond avec la vie. Nous sommes souvent trop pris par une surveillance de nous-mêmes, un jugement constant. La transe nous permet d'entrer dans une autre dimension, proche du "flow" où l'on est un avec ce que l'on fait, sans conscience de soi.
François Roustan, un hypnothérapeute que j'ai bien connu, m'a beaucoup appris sur la transe. Il expliquait que nous passons notre temps à vouloir contrôler notre existence, analysant, interprétant, cherchant à comprendre. Nous croyons que plus nous mettons de volonté et d'efforts, plus nous résoudrons nos difficultés. Or, c'est souvent l'inverse : plus nous essayons de contrôler, plus nous nous raidissons et nous coupons de notre intelligence profonde. L'hypnose révèle que de nombreuses transformations deviennent possibles lorsque nous cessons momentanément de vouloir tout contrôler. La transe n'est pas un état extraordinaire réservé à quelques initiés, mais une capacité naturelle de l'être humain. Nous y entrons lorsque nous sommes absorbés par une musique, un paysage, une conversation passionnante, et que le bavardage intérieur se tait. Notre corps et notre intelligence deviennent alors plus vastes.
J'ai vécu une expérience marquante avec François Roustan. Lors d'une séance, il m'a demandé de laisser mon corps trouver sa position. Sans comprendre exactement ses mots, un changement profond s'est produit en moi. J'ai éclaté en sanglots, comme si un poids immense se dissolvait. Je n'avais pas de chagrin particulier, mais cette transe naturelle m'a libéré de quelque chose d'extrêmement profond, réajustant mon corps. Je n'ai pas cherché à me détendre ou à résoudre un problème, mais mon rapport au monde a changé, ce qui est très chamanique. Plus tard, François a écrit sur Socrate et le chamanisme, confirmant cette intuition.
Corine Sombrun, pianiste compositrice pour la BBC, a également été une figure importante dans ma compréhension de la transe. Lors d'un reportage en Mongolie sur le chamanisme, elle a vécu une expérience de transe spontanée, se sentant transformée en animal. La chamane mongole lui a dit qu'elle était peut-être chamane. Corine a étudié auprès d'elle pendant des années. De retour en France, elle a compris qu'elle ne pouvait pas devenir chamane au sens traditionnel, mais que la capacité d'entrer en transe était universelle. Elle a alors collaboré avec des scientifiques pour montrer l'impact thérapeutique de la transe. Au début, j'avais du mal à entrer en transe, prisonnier de l'idée que la méditation exigeait une pleine conscience. Mais j'ai appris à faire confiance à autre chose, et cela m'a aidé à comprendre mes expériences passées.
Le chamanisme ne consiste pas à copier les chamans traditionnels avec tambours et plumes, car ce n'est pas notre culture. L'intuition de ces maîtres et de Corine Sombrun est que nous sommes tous un peu chamanes et que nous devons nous reconnecter à cette sagesse humaine existentielle fondamentale. Se reconnecter au chamanisme, c'est se reconnecter à soi-même. Ceux qui s'intéressent au chamanisme ne cherchent pas l'exotisme, mais une solution à un épuisement, un sentiment de perte de place, une déconnexion avec le vivant. J'ai rencontré une femme, professionnellement accomplie, qui se