
Gnose vs Gnosticisme : au cœur de l’ésotérisme chrétien
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Cette émission explore l'ésotérisme, plus spécifiquement la gnose et le gnosticisme, sans valider ni invalider de croyances. L'objectif est de comprendre ces concepts et leurs différences.
La question de l'existence d'un ésotérisme chrétien divise. Certains affirment son existence, le considérant comme un enseignement secret réservé à des initiés cherchant les significations profondes des textes sacrés, au-delà de la lecture littérale. D'autres, comme le dogme de l'Église catholique, nient cette notion, affirmant que la révélation divine a été donnée intégralement et est accessible à tous, sans enseignement secret.
Le terme "gnose" vient du grec "gnosis", signifiant "connaissance". Cependant, il ne s'agit pas de connaissance scientifique, mais plutôt de la connaissance des secrets du divin, des mystères de l'univers au sens théologique, métaphysique ou existentiel : "D'où viens-je ? Qui suis-je ? Où vais-je ?". Dans la pensée platonicienne, l'être humain est composé d'un corps et d'une substance spirituelle. Cette dernière se divise en plusieurs couches : l'âme animale (besoins primaires), l'âme émotionnelle (émotions), l'âme logique (rationalisation), l'âme intellectuelle (réflexion, conceptualisation), et enfin, tout en haut, le "nous" ou "gnosis", la connaissance qui transcende la nature humaine et donne accès aux mystères divins.
Les origines de cet ésotérisme chrétien puisent dans des racines plus anciennes que le christianisme lui-même. Le zoroastrisme, religion irano-perse, présente l'idée d'un Dieu bon, ineffable, et d'un mal défini comme l'absence de bien. Une variante plus ancienne, le mazdéisme, propose un dualisme avec un dieu bon et un dieu mauvais en opposition constante, l'humain étant balloté entre ces deux forces. Ces concepts se retrouveront dans certains courants du gnosticisme.
Les religions à mystères grecques, comme l'orphisme ou les cultes d'Éleusis, de Samothrace, d'Isis et de Dionysos, ont également influencé la gnose chrétienne. Elles partageaient l'idée d'une enveloppe matérielle périssable et d'une nature spirituelle immortelle. L'orphisme, en particulier, visait à se libérer du cycle de la réincarnation (métempsychose) pour retrouver un état d'existence originel où l'homme marchait avec les dieux, un état d'homme-dieu, par l'accès à la gnose.
Une autre inspiration possible, bien que soumise à débat, est le bouddhisme. Les conquêtes d'Alexandre le Grand au IVe siècle avant notre ère ont favorisé des échanges culturels entre les civilisations hellénistique et bouddhiste dans la région du Gandhara. Le bouddhisme partage l'idée que le monde matériel est une illusion (maya), un piège qui retient l'âme dans un cycle de réincarnations. Il faut se libérer des attachements matériels pour atteindre l'éveil ou le nirvana. Ces éléments, absents du christianisme exotérique, se retrouvent dans les versions ésotériques chrétiennes.
Enfin, la mystique juive, avec des textes comme le Livre d'Hénoch ou les visions d'Isaïe, a également apporté des éléments constitutifs à la gnose chrétienne, notamment l'idée d'ascensions célestes, de plans d'existence multiples et de puissances intermédiaires.
Au premier siècle de notre ère, le christianisme des premiers siècles n'était pas unifié. Plusieurs courants coexistaient avant la structuration du catholicisme, du protestantisme et de l'orthodoxie. Les textes fondateurs, comme les évangiles, sont des interprétations de l'enseignement de Jésus, non sa parole directe. La tradition patristique, avec les Pères de l'Église, a ensuite interprété ces textes, contribuant à la formation du dogme, qui continue d'évoluer au fil des siècles.
Dès la fin du Ier ou le IIe siècle, une variante du christianisme, de nature ontologiquement ésotérique, apparaît : le gnosticisme. Des figures comme Simon le Magicien, Basilide, Valentin d'Alexandrie, Carpocrate ou Marcion ont développé des visions distinctes mais partageant des points essentiels.
Le premier point commun du gnosticisme est l'idée de deux principes : un bon et un mauvais. Un Dieu père-mère ineffable, lointain, créateur du monde spirituel, qui est lumière pure. Et un principe mauvais, le démiurge ou faux dieu, responsable de la création du monde matériel. La plupart des courants gnostiques adhèrent à un dualisme relatif, où le faux dieu est inférieur au vrai Dieu. Le manichéisme, plus tard, sera un exemple de dualisme absolu, où bien et mal sont des forces équivalentes. Ce concept dualiste sera déclaré hérétique par l'Église.
Le deuxième principe est que le monde matériel n'est pas seulement mauvais, mais une prison. Selon les gnostiques, le mauvais démiurge aurait créé des corps pour emprisonner les âmes, des êtres spirituels de pure lumière, les séparant du vrai Dieu. Le monde matériel est vu comme un lieu de souffrance, de destruction, de passions négatives et de mort. La réincarnation perpétue ce cycle d'emprisonnement.
Le troisième concept est celui de l'émanation. Contrairement à la création divine du catholicisme, où Dieu crée l'homme à son image, le gnosticisme affirme que les humains sont des émanations de Dieu, des fragments de lumière divine projetés et capturés dans la matière. Cette idée se retrouve aussi dans la Kabbale juive.
Le quatrième concept fondamental est le rejet total de l'Ancien Testament. Pour les gnostiques, le Dieu de l'Ancien Testament (Yahvé) est le mauvais démiurge, un tyran sanguinaire, et non le véritable Père de Jésus. Marcion de Sinope a particulièrement milité pour son rejet. Les gnostiques s'inspirent plutôt des cultes à mystères grecs et des traditions philosophiques hellénistiques, délaissant l'héritage judaïque.
Le point le plus important est l'accès au salut par l'initiation et la gnose. Les gnostiques divisent les humains en trois catégories : les "hyliques" (piégés dans la matière, sans espoir de salut), les "psychiques" (aspirant à la gnose pour se libérer), et les "pneumatiques" (déjà en partie libérés). L'accès à la connaissance secrète et à certains rites est réservé à une poignée d'initiés qui montrent volonté et persévérance. Le salut s'obtient par cette connaissance (gnose), permettant de se libérer des entraves de la matière et de retrouver l'état primitif, divin, d'homme-dieu. Sans gnose, la mort mène à la réincarnation.
Cependant, il existe une autre forme d'ésotérisme chrétien, la gnose non dualiste, pour la différencier du gnosticisme dualiste. Pour certains, cette gnose est déjà présente dans les textes du Nouveau Testament. Paul de Tarse, dans ses épîtres, suggère qu'un enseignement plus profond doit être cherché. L'Évangile de Jean, notamment dans son prologue, évoque la lumière et les ténèbres, ce qui peut être interprété comme un dualisme.
La gnose non dualiste s'inspire du gnosticisme mais présente des différences radicales. Le principe originel est unique : un seul Dieu omnipotent à l'origine de tout. Il n'y a pas de dieu mauvais. Le mal n'est pas la faute d'un démiurge, mais de l'homme. La chute originelle est due à l'orgueil de l'humain et à son désir d'expérimentation, le privant de la lumière première. Dieu, par nécessité et bienveillance, crée alors le monde matériel comme un espace pour accueillir cette chute et permettre aux humains de travailler à leur retour à la lumière originelle. Cette idée de "nécessité pour Dieu" est une source de débat et a conduit à la déclaration d'hérésie de ces thèses.
Parmi les représentants de la gnose non dualiste, Clément d'Alexandrie, un Père de l'Église, défend l'idée d'un enseignement secret pour les "gnostiques" (ceux qui accèdent à la gnose), au-delà de la religion publique. Il croit à l'émanation et à la nécessité d'une recherche de connaissance secrète, mais il condamne le dualisme du gnosticisme. Il parle de "fausse gnose" pour le gnosticisme, impliquant l'existence d'une "vraie gnose".
Origène, un grand théologien patristique, bien que certaines de ses thèses aient été déclarées hérétiques au VIe siècle, développe la gnose non dualiste. Il insiste sur la nécessité pour Dieu de créer le monde matériel par bienveillance, offrant un cadre pour le travail de l'homme vers le retour à la lumière originelle. Origène prône une lecture symbolique des mythes de la Genèse et de l'Ancien Testament, considérant que la lecture littérale est pour la masse, mais qu'une gnose plus profonde doit être décodée. Contrairement au gnosticisme qui rejette l'Ancien Testament, la gnose non dualiste l'accepte et l'interprète.
Un concept clé de la pensée origéniste est l'apocatastase, déjà présente dans la philosophie grecque. C'est l'idée d'un retour à l'état primitif, pur, de notre existence. Pour Origène, l'homme, être de pure lumière à l'origine, doit réintégrer cet état premier. Ce concept rejoint l'objectif des gnostiques dualistes de s'émanciper de la matière pour retrouver un état d'existence originel. L'apocatastase a été déclarée hérétique car elle implique l'émanation plutôt que la création, ce qui est incompatible avec le dogme catholique, protestant et orthodoxe.
Ainsi, l'ésotérisme chrétien se manifeste sous deux visages : le gnosticisme (dualiste, rejet de l'Ancien Testament, mal cause extérieure) et la gnose non dualiste (moniste, interprétation de l'Ancien Testament, mal cause humaine). Tous deux partagent l'idée de l'émanation, de l'accès au salut par la connaissance (gnose) et du retour à un état originel divin.
Cet ésotérisme chrétien a eu des héritages à travers les siècles. On en retrouve des réminiscences chez les Pauliciens, les Bogomiles, les Cathares. L'hermétisme de la Renaissance et la Kabbale chrétienne s'inscrivent également dans cette lignée. Plus tard, des figures comme Boehme, le rosicrucianisme, et même la franc-maçonnerie ont incorporé des démarches de gnose dualiste ou non dualiste.
Par exemple, le catharisme, hérésie médiévale, est une réminiscence de gnose dualiste (gnosticisme). Les Cathares rejetaient l'Ancien Testament, croyaient en un principe du bien (Dieu de Jésus) et un principe du mal (démiurge), et considéraient le monde matériel comme l'œuvre du mauvais démiurge et une prison dont il fallait se libérer.
La Kabbale chrétienne, quant à elle, est un exemple de gnose non dualiste. Elle reprend l'architecture de la Kabbale juive médiévale (émanation, chemin de connaissance) en l'adaptant au christianisme. Elle ne présente pas de principe du mal à l'origine de tout, le mal étant une conséquence de la brisure des vases ou de la chute de l'homme. Le monde n'est pas maléfique, mais un