
Aux origines politiques de l’Europe - Dialogue avec Gilles Courtieu
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Dans cet épisode de "Dialogue", Fabrice Middal s'entretient avec l'historien Gilles Court, auteur d'un livre qui renouvelle la lecture de l'Iliade et de l'Odyssée, les considérant comme des textes fondateurs de la pensée politique occidentale. L'échange met en lumière la nature des épopées homériques, la construction de la figure d'Homère, et surtout, la dimension politique intrinsèque de ces récits, offrant des clés pour comprendre le monde contemporain.
L'historien commence par démystifier la figure d'Homère, suggérant qu'il ne s'agit pas d'une personne unique mais plutôt d'un "réceptacle" d'une tradition orale millénaire. Les épopées, loin d'être des œuvres littéraires individuelles, étaient des récits collectifs transmis oralement, chantés de génération en génération. Elles servaient de socle à l'éducation des jeunes Grecs, façonnant leur vocabulaire, leur morale et leur compréhension du monde. L'Iliade et l'Odyssée, issues d'un vaste cycle troyen, ont survécu miraculeusement par écrit, conservant une richesse et une complexité qui ont disparu des autres récits de l'époque. La différence structurelle entre l'Iliade, épopée linéaire et ancienne, et l'Odyssée, plus fragmentée et complexe ("rapsodie" signifiant "coudre" des blocs narratifs), est soulignée.
La lecture politique proposée par Gilles Court est audacieuse : l'Iliade et l'Odyssée seraient les "origines politiques de l'Europe". Contrairement à une vision héroïque centrée sur le combat, Court insiste sur le temps accordé par les héros à la parole, à la discussion, à l'assemblée, à la contestation. L'épopée homérique, vue comme une "parodie respectueuse" des "Politiques" d'Aristote, offre une exploration des constitutions et de l'organisation des communautés humaines. L'auteur met en exergue le réalisme absolu de ces textes, qui ne présentent pas de modèles parfaits ni de gens parfaits, mais confrontent à la nature humaine dans toute sa complexité, ses limites, ses défauts et ses excès. Aucun chef, qu'il s'agisse d'Agamemnon, Hector ou Priam, n'est présenté comme irréprochable. Cette confrontation avec la réalité humaine est d'autant plus pertinente dans un monde contemporain en proie au "messianisme politique", cette tendance à attendre un sauveur qui résoudra tous les problèmes. Les épopées nous rappellent que l'humanité est capable de mettre son destin entre les mains d'une seule personne, menant souvent au malheur.
Une distinction cruciale est faite entre le "politique" (la décision collective, le pouvoir) et la "politique" (l'espace de réflexion, de délibération et d'échange précédant la décision). Le génie grec, selon Court, réside dans l'invention de la politique comme un processus de délibération publique, essentielle pour le bien commun. Cette distinction est d'autant plus précieuse aujourd'hui que nos systèmes politiques tendent vers un rapport superficiel et spectaculaire à la politique. L'exemple de Nestor, sage conseiller mais incapable d'agir, illustre les limites de la seule intelligence sans pouvoir et les écueils d'un régime sclérosé, même s'il est dominé par la sagesse.
La question de la décision est au cœur de la réflexion. Pour les Grecs, "décider" (verbe *kranein*) signifie "sélectionner" parmi un panel de choix, en tenant compte des moyens, des buts et des conséquences. La guerre elle-même est présentée comme un espace politique où se joue le destin d'une troupe. L'incertitude et la responsabilité sont inhérentes à toute décision. L'importance de la temporalité de la décision est soulignée : une bonne décision prise trop tard devient mauvaise. La délibération, qu'elle soit avec le peuple (démocratie) ou un groupe restreint, est fondamentale. La liberté de parole, bien que parfois limitée, est un élément clé. L'amélioration d'Agamemnon, chef caricatural au début, est attribuée à son ouverture progressive à la délibération et à l'écoute des conseils de Nestor.
Le livre met en avant l'articulation nécessaire entre devoir, savoir et vouloir pour être un bon dirigeant. L'épopée homérique, loin d'être un traité de politique, offre une exploration humaine profonde. L'éducation, notamment celle de Pélé préparant Achille, est vue comme essentielle pour former des dirigeants capables de se gouverner eux-mêmes. L'idée d'un "grand homme" est questionnée ; le pouvoir personnel est structurellement incomplet. La critique est un moteur d'amélioration : sans critique, pas de politique juste. L'exemple d'Ithaque montre qu'une organisation modeste et quotidienne peut fonctionner, même sans roi, soulignant la force de la simplicité et de la compétence discrète.
Le conflit entre Agamemnon et Achille est analysé comme l'affrontement entre la compétence (Achille) et le charisme ou le titre (Agamemnon). La question de la justice, de l'équité dans la répartition du butin, est centrale. Achille critique Agamemnon pour son cynisme, son manque de respect des fonctions royales (guerre, sacré, nourriture du peuple). Les discours, particulièrement ceux d'Achille, sont des actes politiques en eux-mêmes, démontrant la capacité à formuler une pensée claire et à construire une argumentation.
La lecture des Troyens révèle leur dignité malgré leur défaite annoncée. Ils sont présentés comme des civils agressés par une armée de pillards. Leur force réside dans leur civilisation urbaine et leur unité, mais leur faiblesse est leur manque de programme politique clair au-delà de la subsistance, et leur confiance excessive dans leurs murailles, qui les a peut-être rendus moins vigilants. Priam, figure sacrée mais passive, et Hector, patriote dévoué mais incapable de délibérer et d'écouter, incarnent les limites d'un régime non démocratique.
La pensée grecque, en séparant le politique du religieux, a permis l'invention de la politique comme une affaire humaine, discutable et publique. Le rejet des prêtres et des devins dans la prise de décision politique fondamentale est une révolution. L'héritage grec est une forme de rapport laïcisé au pouvoir, acceptant la fragilité humaine et la responsabilité qui en découle. Contrairement à l'Égypte théocratique, la Grèce a développé une pensée où tout est questionnable, y compris le pouvoir et les dieux. L'ubbri, la démesure, est une menace constante, mais la délibération et la critique permettent de l'éviter. L'alternance politique, essentielle pour éviter la stagnation et la confiscation du pouvoir, est un autre enseignement. Les partis politiques, bien que pouvant représenter des coalitions d'intérêts, agissent souvent comme des filtres qui limitent la pensée et la délibération authentiques. L'Assemblée nationale, trop grande et spectaculaire, est opposée aux commissions, lieux potentiels de délibération et de proposition. En conclusion, l'œuvre d'Homère nous invite à accepter notre humanité, nos limites, et à construire une politique fondée sur la délibération publique pour le bien commun.