
Ce père qui brise le silence sur la dépression adolescente - Dialogue avec Mathieu Persan
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Dans cet épisode du podcast "Dialogue", Fabrice Midal s'entretient avec Mathieu Persan, père d'une adolescente en souffrance et auteur d'un roman graphique poignant sur cette expérience. L'objectif est de rendre visible et compréhensible la souffrance psychique des adolescents, un sujet souvent tabou et mal appréhendé par la société.
Mathieu Persan, illustrateur de métier, a utilisé le format du roman graphique pour exprimer l'indicible vécu par sa fille et par lui-même. Le choix du noir et blanc vise à l'épure et à la clarté du message. Il souligne que les témoignages reçus depuis la sortie du livre montrent à quel point les jeunes avaient besoin de ces images pour mettre un visage sur leur mal. Les médecins confirment la difficulté de lutter contre des maladies "fuyantes" et l'importance de visualiser l'ennemi, comme le représente l'image du poulpe s'emparant du corps. L'objectif est de permettre d'apprivoiser une réalité abyssale grâce à la métaphore visuelle, comme celle de l'océan noir dans lequel navigue sa fille.
L'articulation entre la parole de la fille et celle du père est centrale. Mathieu Persan a souhaité initialement que sa fille écrive elle-même, mais la maladie a empêché cela. Avec son accord, il a donc pris la parole à sa place, en précisant dans le livre que ce sont ses interprétations et ses mots. Il se sent dépositaire d'une parole rare, car beaucoup d'enfants en détresse ne parviennent pas à verbaliser leur souffrance. Son intention est que cette expérience intime, universelle et malheureusement fréquente, puisse servir à d'autres.
Le livre aborde la difficulté d'être parent face à la souffrance de son enfant, une impuissance déchirante lorsqu'on ne sait comment aider. La protection de l'enfant est le rôle premier des parents, et face à une maladie psychique, ce rôle devient extrêmement complexe, surtout à l'adolescence, où le lien avec l'enfant peut se distendre. Contrairement à une otite, une pathologie psychiatrique ne présente pas de parcours de soins clair ni rassurant. Les parents se sentent désarmés, car même les médecins ne savent pas toujours comment agir, le cerveau étant un organe encore mal connu.
La conversation met en lumière le manque de connaissances et l'impuissance de notre société face à la maladie mentale. La tendance à essentialiser la maladie, en parlant d'un "schizophrène" ou d'un "dépressif" plutôt que d'une personne atteinte de schizophrénie ou de dépression, est une violence qui fige et stigmatise. Les phrases comme "il avait tout pour être heureux" ou "quand on veut, on peut" témoignent d'une incompréhension profonde, assimilant la dépression à un manque de volonté plutôt qu'à une maladie. Mathieu Persan confie qu'avant la maladie de sa fille, il ignorait que la dépression pouvait anéantir intégralement une personne, l'empêchant des gestes les plus basiques.
Les manifestations initiales de la souffrance de sa fille ont été une fatigue extrême, un manque de motivation, d'envie, une perte de concentration, et l'arrêt d'activités qu'elle aimait, comme le dessin et la lecture. Bien qu'il soit difficile de déterminer un déclencheur précis, Mathieu Persan évoque un mal-être latent, potentiellement lié aux relations sociales complexes et hostiles du collège, ainsi qu'à une remise en question du sens de l'apprentissage. Sa fille, très sensible à l'injustice dès son plus jeune âge, trouvait absurde de passer des heures assise en classe alors que le monde autour d'elle allait mal.
L'aggravation de la situation s'est manifestée au lycée, avec des automutilations (se gratter jusqu'au sang) et un désengagement scolaire total. L'idée d'absurdité a pris le dessus, soulevant la question de la causalité : la maladie entraîne-t-elle ce sentiment de non-sens, ou le non-sens mène-t-il à la maladie ?
Un autre piège souligné est la recherche obsessionnelle d'une cause unique à la maladie, souvent motivée par la culpabilité parentale et le désir de trouver une arme pour réparer. Pourtant, la maladie psychique échappe à une explication mécanique simple, et il faut accepter une part d'inconnu pour rester dans une posture d'aide appropriée. La recherche de la cause, bien qu'humaine, peut détourner de l'énergie utile à la recherche de solutions. Même lorsque les diagnostics confirment que les parents ne sont pas fautifs, la culpabilité de n'avoir pas vu la souffrance de leur enfant persiste.
La société actuelle, axée sur la performance, l'autonomie et l'indépendance, exerce une pression énorme sur les adolescents. Cette injonction à la performance, exacerbée par les réseaux sociaux, crée une incertitude paradoxale dans un monde de plus en plus instable. Les jeunes sont sommés d'être sûrs d'eux-mêmes, alors même que le monde extérieur devient de plus en plus imprévisible. Cet individualisme, qualifié de "capitalisme psychique", nous coupe de nous-mêmes et nous pousse à une auto-gestion managériale où la bienveillance envers soi-même est reléguée au second plan, car on n'en fait jamais assez. Le message sociétal est celui d'une insuffisance permanente, d'un échec potentiel, et de la nécessité d'être "normal", c'est-à-dire performant. Ce mythe de la normalité, qui associe performance et santé, exclut davantage ceux qui, comme la fille de Mathieu Persan, sont particulièrement sensibles et empathiques.
La technologie a transformé le collège et la cour de récréation en espaces d'interaction permanents. La maison, autrefois sanctuaire, est devenue perméable aux sollicitations extérieures, créant une insécurité constante pour les adolescents. Les boucles WhatsApp et les réseaux sociaux maintiennent une connexion permanente, empêchant l'isolement nécessaire à la reconstruction. L'existence même de ces outils, qu'on y participe ou non, génère un mal-être, car la vie communautaire virtuelle continue sans cesse, y compris dans le dos des autres.
Le rôle du père est également une interrogation centrale. Devenir père est un vertige, une responsabilité immense sans mode d'emploi. Face à l'abîme de la maladie de sa fille, Mathieu Persan a été contraint de changer de posture, non pas par choix, mais parce que sa fille lui apprenait son monde, sa souffrance, et sa maladie. Cette expérience lui a apporté une humilité profonde, lui faisant réaliser son impuissance et son ignorance face à des états dépressifs qu'il n'a jamais connus. Il reconnaît avoir beaucoup appris de sa fille, qui l'a fait progresser et a élargi sa vision de la maladie psychiatrique. Être père, c'est désormais guider avec humilité, sachant que le monde des adolescents est largement inconnu des adultes.
Deux scènes marquantes du livre illustrent la détresse et l'importance des liens humains :
1. L'appel téléphonique avec sa fille en milieu hospitalier privé. Sentant le danger imminent, Mathieu Persan se heurte à la rigidité protocolaire de la clinique. Sa colère, née de l'instinct de protection de son enfant en danger, finit par les pousser à vérifier, découvrant que leur fille était alors en pleine tentative de suicide, sauvant ainsi sa vie.
2. Le partage d'un disque de Radiohead ("OK Computer") avec sa fille et sa sœur. Ce moment, qualifié de presque mystique, représente une transmission essentielle, un cadeau d'émotion et de beauté, là où il avait l'impression de ne plus rien pouvoir transmettre à l'une de ses filles. Ce geste lui a rappelé son rôle de père, offrant du beau et une connexion humaine au milieu de la désintégration familiale.
Le manque de moyens et la désorganisation de la psychiatrie en France sont des constats alarmants. L'accès aux soins, notamment à l'hospitalisation rapide pour les adolescents en crise suicidaire, est quasi inexistant dans le public, poussant les familles vers le privé, souvent coûteux et inéquitable. Les centres d'accueil d'urgence pour jeunes en crise suicidaire font cruellement défaut, qualifiant la situation de "catastrophe". L'hospitalisation en pédiatrie est inadaptée, et les retours à domicile rapides, faute de solutions, sont monnaie courante.
L'expérience dans une clinique privée, bien que pensée comme une solution, s'est révélée dramatique, avec une sur-médication et une absence d'accompagnement humain. Le manque de bon sens et d'humanité est flagrant, contrastant avec la démarche plus scientifique et concrète de certains jeunes psychiatres, et surtout avec le rôle essentiel des autres soignants : psychologues, assistants sociaux, éducateurs spécialisés, infirmiers, qui créent des liens de proximité et de confiance, véritables vecteurs de guérison. L'exemple de Bessel van der Kolk, soulignant l'impact positif de la femme de ménage sur le moral des patients, illustre à quel point les liens humains, trop souvent oubliés dans une approche mécanique de la santé, sont fondamentaux.
La souffrance psychique des jeunes est une problématique de santé publique majeure, qui nécessite une prise de conscience collective et des investissements conséquents. L'avenir de notre société dépend de la manière dont nous prenons soin de sa jeunesse.