
Comment trouver un rapport juste à nos émotions - Dialogue avec Ilios Kotsou
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Nous avons un rapport incroyablement simpliste à nos émotions, encore au stade de l'école maternelle, et il est temps de grandir. Il est crucial d'explorer ce que sont les émotions et de découvrir les nouvelles recherches qui bousculent nos croyances infantiles. Cela peut nous aider à nous relier complètement différemment à elles.
La question de savoir s'il faut faire confiance à ce que l'on ressent est complexe. La réponse est oui et non. Les émotions nous ont parfois poussés à dire ou faire des choses que nous regrettons, ce qui n'est pas une bonne idée quand elles dirigent nos comportements. Cependant, une émotion est toujours une information importante et légitime. Il est intéressant de l'écouter car elle est une information cruciale sur nos vies.
Le problème réside souvent dans l'interprétation de l'émotion. Une anxiété subite peut être interprétée comme un signe que quelqu'un nous en veut ou ne nous aime pas, ce qui est souvent erroné. L'émotion est un mélange d'informations corporelles, liées à notre passé, la situation, nos valeurs et nos objectifs. Elle est intéressante, mais nous l'interprétons souvent mal, et l'étape suivante est l'impulsion. Suivre l'impulsion de nos émotions, comme couper les liens ou devenir agressif, est rarement une bonne idée. Il ne faut donc pas croire aveuglément nos émotions, mais les écouter pour comprendre ce qu'elles nous disent, car nous nous trompons souvent sur leur message.
L'objectif n'est pas de gérer nos émotions, mais de les écouter. Personne ne nous apprend cela. Nous vivons dans un monde où les émotions sont soit vécues comme une vérité incontestable ("je le sens donc c'est vrai"), soit comme quelque chose à contrôler ("je veux gérer mes émotions"). Ces deux approches sont des impasses. La bonne attitude est de ne pas se précipiter pour savoir ce que l'on éprouve, mais de faire la distinction entre l'émotion comme sensation et information, son interprétation et l'impulsion à l'action. Nous mélangeons tout, ce qui crée des confusions.
L'histoire d'Ulysse illustre bien cette idée. Chez Calypso, Ulysse souffre de l'éloignement d'Ithaque. Le film montre qu'il prend une fleur de lotus pour oublier sa souffrance, niant ainsi son émotion. En ne ressentant plus rien, il n'est plus connecté à ce qui est important pour lui. La solution est d'accepter à nouveau d'être vulnérable et connecté aux émotions, sans être dépassé ni dirigé par elles. L'émotion est une indication de ce qui est important, et il faut l'écouter sans se laisser diriger par elle. Nous nous égarons en tirant des conclusions trop vite.
La colère, la jalousie, le malaise sont des sentiments que nous figeons trop rapidement en jugement, sans comprendre la subtilité derrière. En cherchant à éviter l'inconfort, nous nous précipitons dans l'interprétation, cherchant à nous donner raison, et agissons souvent impulsivement. L'idée est plutôt d'écouter ce que l'on ressent dans son corps pour pouvoir ensuite décider de l'action qui prendra soin de ce qui est important, l'action qui nous mène vers nos objectifs.
L'épisode des sirènes dans l'Odyssée est un autre exemple. Ulysse se fait attacher au mât de son bateau pour écouter les sirènes sans succomber à leur chant. Le chant des sirènes lui rappelle tout ce qu'il a négligé, tout ce qu'il n'a pas pris soin. Si Ulysse n'était pas capable d'entendre cette douleur, il plongerait vers les récifs. L'émotion est toujours une invitation à agir, mais à agir pour prendre soin de l'essentiel. Pour cela, il faut s'arrêter et l'écouter.
Il est nécessaire d'adopter un "esprit du débutant" face à nos émotions, c'est-à-dire être curieux de ce que l'on éprouve et de ce que l'on sent, ce que nous ne faisons jamais. Nous tirons des conclusions trop rapidement. L'émotion ne nous trompe pas, c'est la conclusion que nous en tirons qui est erronée.
Pour développer cet esprit du débutant, il faut être capable d'observer ce qui se passe dans notre corps, les sensations. Il s'agit d'entrer en dialogue avec notre vie intérieure, ni subir ni lutter, mais dialoguer. Les émotions désagréables, nous avons tendance à vouloir les supprimer. C'est comme couper la tête du messager qui apporte une mauvaise nouvelle, mais cela n'enlève pas le danger. En n'écoutant pas nos émotions, nous nous privons d'une information essentielle pour diriger notre vie.
Lisa Feldman Barrett, une chercheuse américaine, souligne l'importance de distinguer finement ce qui se passe en nous. Beaucoup se contentent de dire "je me sens bien" ou "je me sens mal", ce qui est trop grossier. Il faut identifier précisément l'émotion : est-ce de la jalousie, de l'anxiété, de la contrariété, ou de la peur derrière la colère ? Avoir des mots précis, ce que l'on appelle la granularité émotionnelle, permet de donner du sens à ce que l'on vit. Cela réduit l'activation des émotions et permet d'entendre leur message. Si l'on identifie la peur, on sait ce qui est important à protéger, ce qui permet d'agir pour prendre soin de l'essentiel et d'améliorer son bien-être. Le bien-être ne vient pas de la suppression des émotions désagréables, mais de leur écoute et de leur nomination fine, ce qui nous permet de prendre soin de l'essentiel. Les émotions sont une boussole, non un GPS. Elles donnent une direction, à ne pas supprimer ni à suivre aveuglément, mais à interpréter pour prendre soin de l'essentiel.
La granularité est la capacité à percevoir finement ce que l'on ressent. Nous sommes souvent analphabètes émotionnellement, réagissant vite en interprétant et en nous laissant emporter. Mettre un mot juste sur l'émotion réduit l'activation de l'amygdale, la zone du cerveau qui déclenche les émotions, selon une étude de Liberman et ses collègues. Cela permet de reconnaître ce qui est important et d'agir de manière plus juste.
Les recherches actuelles montrent qu'il est plus juste et bénéfique de s'arrêter, de reconnaître l'émotion, de l'interroger et de trouver ce que l'on vit, plutôt que de la contrôler ou de la laisser s'exprimer sans discernement. La question n'est pas de se débarrasser de l'émotion, mais de comprendre l'information qu'elle apporte et de prendre soin de ce qu'elle révèle comme important.
Cette approche rejoint les pratiques méditatives anciennes, qui invitent à ralentir pour mieux observer et développer cet esprit du débutant face aux émotions. Cependant, la méditation est souvent détournée pour devenir un outil de contrôle de soi et de gestion des émotions, en quête d'un confort effréné et d'une vie sans inconfort. Or, une vie pleine de sens inclut toujours de l'inconfort.
Victor Frankl, psychiatre autrichien, insistait sur l'importance du sens. Il disait qu'entre les stimuli de la vie, souvent inconfortables, et nos comportements, il y a un espace de liberté qui nous permet de choisir nos réponses. Il ne faut pas demander à la vie quel est son sens pour nous, mais imaginer que la vie nous interroge et nous demande quel sens nous pouvons lui donner, y compris aux émotions difficiles. La réponse à cette question ne peut être trouvée que par nos actes.
Les émotions sont aussi une construction, influencée par la biologie, le passé, la culture et l'histoire. Lisa Feldman Barrett a montré que des cultures différentes ont des émotions différentes. Par exemple, le "song" chez les Ifalou, une indignation face au non-respect de la coopération, ou le "mono no aware" japonais, un sentiment doux-amer face à l'impermanence. Ces émotions ne peuvent être comprises hors de leur contexte culturel. Cela remet en question la théorie des six émotions de base universelles. Cette richesse émotionnelle est cruciale, car elle nous rend plus humains et nous aide à lire la boussole de nos sentiments.
Si l'émotion est une construction, nous pouvons apprendre à la construire différemment. Une même sensation corporelle peut être interprétée de différentes manières (peur ou enthousiasme). L'émotion peut être le fruit d'un apprentissage pertinent (intuition) ou une vieille alarme périmée. Cette attention permet de distinguer l'une de l'autre. Une palette riche d'émotions enrichit nos vies. Être prisonnier de schémas automatiques sur nos émotions nous rend réactifs et nous empêche d'agir correctement.
Se laisser traverser par une émotion sans y résister fait du bien, comme le montrent les enfants qui pleurent et rient quelques secondes plus tard. Les adultes, eux, se ferment et luttent. La musique peut nous aider à retrouver cette fluidité. Les thérapies sur les traumatismes reconnectent souvent aux émotions dans le corps, permettant de les revivre sans résistance dans un nouveau contexte, ce qui a un effet thérapeutique profond.
Notre éducation émotionnelle est souvent confuse. Nous confondons émotion et comportement. La colère n'est pas synonyme de crier. L'émotion est une information, le comportement est une réponse. Il est crucial de contrôler nos comportements, pas nos émotions. La jalousie, par exemple, est normale, mais crever les pneus de son voisin est un problème. L'amour est un comportement, même si des émotions négatives peuvent survenir.
L'idéologie actuelle prône la positivité constante, ce qui culpabilise ceux qui ne répondent pas à ce modèle. En réalité, toutes les émotions sont naturelles. Une mère qui se lève pour son enfant peut ressentir de la haine ou du désespoir, mais son amour se manifeste par son action. C'est la capacité à transcender ces émotions qui est belle.
Les recherches sur l'émodiversité montrent qu'un accès à une grande palette d'émotions, y compris les "négatives", est signe de meilleure santé mentale. Nous ne sommes jamais coupables de nos émotions, mais de nos actions.
Changer de point de vue sur ce qui nous arrive est essentiel. Les recherches montrent que trois catégories de changement de perspective ont un impact fort :
1. **Changement d'espace** : Se décentrer de soi-même en imaginant la situation d'un point de vue extérieur (ex: un papillon sur le mur) redonne de la flexibilité et la capacité de raisonner.
2. **Se projeter dans le futur** : Imaginer sa situation dans 10 ou 15 ans active la compréhension de l'impermanence des choses, ce qui aide à sortir de la rigidité du moment présent.
3. **Adopter la perspective d'autrui** : Se mettre à la place d'une personne inspirante ou même d'un personnage de roman offre de nouvelles perspectives. La littérature, en nous faisant vivre mille vies, permet des expériences émotionnelles correctives sans les risques de la vie réelle, enrichissant notre flexibilité mentale.
Nous avons besoin des autres pour comprendre ce qui nous arrive. Les émotions se partagent naturellement. Le partage d'émotions, même difficiles, permet de recevoir du soutien. Des études montrent que pleurer fait du bien quand on est écouté et soutenu, souvent après un certain temps. Noter ses émotions dans un journal intime, sans censure, permet un travail cognitif de prise de distance et de changement de perspective.
Partager les émotions positives est également bénéfique. Célébrer les bonnes nouvelles avec les autres renforce les relations et procure du bien-être à tous. L'émodiversité, la capacité à ressentir une large palette d'ém