
Victoire de l’extrême droite en Saxe-Anhalt : deux heures d’analyse avec Romaric Godin
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Bonjour à tous. Cette émission, initialement diffusée en direct sur Twitch, est une rediffusion où Romaric Godin, journaliste spécialisé en économie à Mediapart depuis 2017, discute des récentes élections en Allemagne. Il couvre également l'Italie et l'Allemagne pour le service international, ayant vécu trois ans à Francfort en tant que correspondant pour La Tribune.
L'objectif principal de la discussion est d'analyser les résultats "impressionnants et effrayants" de l'AFD (Alternative pour l'Allemagne) aux élections régionales de Saxe-Anhalt, en complément du travail de Tom Chenné, correspondant de Mediapart à Berlin. Des élections régionales sont également prévues ce week-end dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et à Berlin, avec des conséquences potentielles sur le gouvernement fédéral et l'impact de l'AFD, qui pourrait atteindre près de 40 % des voix dans le Mecklembourg.
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Romaric Godin explique le contexte du système fédéral allemand, composé de 16 Länder (États fédérés) ayant chacun leur propre constitution, parlement et gouvernement. Contrairement aux régions françaises, ces Länder possèdent des compétences importantes, notamment en matière de police et d'éducation. La loi fondamentale allemande est construite sur la réunion des Länder, ce qui inverse la logique institutionnelle des États unitaires comme la France. Chaque Land a son propre calendrier électoral, ce qui explique la fréquence des élections régionales en Allemagne.
La Saxe-Anhalt, un petit Land de l'ex-RDA avec 2 millions d'habitants, est au cœur de cette discussion. Son capital est Magdebourg. C'est le deuxième Land le moins peuplé d'Allemagne, après la Sarre (si l'on exclut les villes-États de Brême, Hambourg et Berlin). L'événement marquant est le score historique de l'AFD, qui a obtenu 43,8 % des voix, soit 39 sièges sur 82, avec un écart considérable de plus de 20 points par rapport à la CDU (17,2 %). C'est la première fois que l'AFD arrive en tête avec une telle avance, ouvrant la possibilité d'un ministre-président et d'un gouvernement d'extrême droite, une première dans l'histoire de la République fédérale depuis la guerre.
Cette situation a provoqué une onde de choc en Allemagne. L'arrivée de l'AFD au pouvoir dans un Land aurait des conséquences significatives sur la collaboration entre les Länder et l'État fédéral, notamment en matière de sécurité intérieure, de transport et d'éducation. L'AFD obtiendrait également des sièges au Bundesrat (l'équivalent du Sénat), influençant ainsi le processus législatif fédéral. Cela brise un tabou en Allemagne, d'autant plus que l'AFD en Saxe-Anhalt est particulièrement radicale, avec des liens avec des mouvements néonazis des années 90 et 2000. Le militantisme néonazi s'est diffusé au sein de l'AFD locale, influençant ses programmes et propositions.
Un autre élément notable est la participation record à ces élections. Longtemps, la baisse de la participation était interprétée comme un désaveu de la politique. Cependant, il est désormais constaté qu'une partie des abstentionnistes qui reviennent aux urnes votent pour les partis antisystème d'extrême droite. En Saxe-Anhalt, environ 150 000 des 280 000 nouveaux électeurs de l'AFD proviennent des abstentionnistes de 2021, ce qui souligne une "repolitisation à l'extrême droite".
La réunification de l'Allemagne a eu un impact économique et social violent sur les Länder de l'ex-RDA. La décision de Wolfgan Schäuble d'un taux de change favorable entre le mark de l'Est et le Deutschmark a entraîné un choc économique et une forte désindustrialisation. Malgré les aides directes de l'Ouest et les investissements en infrastructures, le rattrapage des niveaux de vie est resté partiel. Les PIB par habitant sont encore inférieurs à ceux de l'Allemagne de l'Ouest, créant un sentiment de citoyenneté de seconde zone. L'économie de l'Est est fortement basée sur les services, avec des salaires inférieurs aux secteurs industriels de l'Ouest. La Saxe-Anhalt et le Mecklembourg sont considérés comme des Länder à la traîne.
Sur le plan culturel, la réunification imposée par le haut a ignoré l'expérience de l'Allemagne de l'Est, conduisant à un nationalisme fort dès les années 90, avec l'émergence de partis d'extrême droite quasi néonazis dans les parlements régionaux. La Saxe-Anhalt est un Land vieillissant, avec un taux de natalité faible et une population âgée (plus de 15 % ont plus de 75 ans, plus que les moins de 15 ans). Cette démographie, combinée à une économie stagnante (PIB en recul de 1 % sur 10 ans) et des salaires faibles, a créé un mécontentement général. L'inflation et l'augmentation du prix de l'essence ont aggravé la situation, en particulier dans ce Land rural où l'automobile est essentielle pour le travail. Ce mécontentement n'est pas un désir de revenir à la RDA, mais une critique de la manière dont la réunification s'est déroulée et de la situation actuelle, alimentant une nostalgie idéalisée de l'époque de la RDA et de ses services sociaux.
Le sous-investissement chronique dans les infrastructures, résultat de la politique d'austérité de Schäuble et du "Schwarze Null" (équilibre budgétaire), est un problème majeur pour l'Allemagne, affectant le transport ferroviaire et routier, et donc l'industrie exportatrice. Bien que cela touche moins directement la Saxe-Anhalt, cela contribue au marasme économique général qui a influencé les élections.
La montée de l'AFD n'est pas isolée à la Saxe-Anhalt, mais est un phénomène généralisé, y compris dans les Länder économiquement performants de l'Ouest. Aux élections municipales de Basse-Saxe, l'AFD a atteint 28 % dans certaines villes, passant de 3 % à 13 % au niveau du Land. C'est un mouvement global qui inquiète le gouvernement fédéral et l'Europe.
Les lois Hartz, qui ont libéralisé le marché du travail au début des années 2000, ont contribué à la précarisation de l'emploi en Saxe-Anhalt. Malgré une baisse du taux de chômage, cela s'est accompagné d'une forte précarité et de salaires faibles. Le taux de pauvreté y est l'un des plus élevés d'Allemagne.
Le vote pour l'AFD, malgré son programme xénophobe, est perçu comme un rejet du système en place. Les gouvernements successifs (tripartite puis grande coalition) sont jugés incapables de gérer le ralentissement économique structurel de l'Allemagne. Leurs solutions néolibérales (baisse d'impôts, libéralisation du travail) n'ont pas amélioré le niveau de vie, entraînant une "inaudibilité" des gouvernants. L'AFD instrumentalise ce rejet en proposant un discours réactionnaire et xénophobe, attribuant les difficultés à l'immigration et à l'incompétence des politiques. Le parti joue sur une nostalgie idéalisée du passé, promettant un "nouvel espoir" et une prospérité retrouvée. Ce discours attire les abstentionnistes et une partie de l'électorat de la CDU, notamment les petits patrons, qui y voient une défense de l'économie locale contre les grands exportateurs.
Sur le plan géopolitique, l'AFD est favorable au régime russe, une position qui résonne dans les Länder de l'ex-RDA en raison de leur passé soviétique. Le parti utilise un discours social et pacifiste, critiquant l'aide à l'Ukraine et la politique étrangère fédérale.
D'autres forces politiques ont émergé, comme le Bündnis Sahra Wagenknecht (BSW), un parti "conservateur de gauche" fondé par Sahra Wagenknecht. Il défend des positions proches de l'AFD sur l'immigration et la Russie, tout en soutenant l'État-providence. Le BSW a obtenu 5,5 % en Saxe-Anhalt, mais n'a pas réussi à capter des électeurs de l'AFD, siphonant plutôt la gauche, notamment Die Linke. Le parti n'exclut plus la coopération avec l'AFD. Les Verts ont également progressé, grâce à un vote stratégique des électeurs de gauche pour éviter qu'ils ne passent sous la barre des 5 %.
La tête de liste de l'AFD en Saxe-Anhalt, Ulrich Siegmund, a mené une campagne charismatique et floue, se présentant comme proche de la population et utilisant la nostalgie de l'ex-RDA. Entrepreneur en marketing, il a vendu son parti comme un produit, attirant les électeurs avec des promesses de "nouvel espoir". Cependant, derrière cette façade, le programme de l'AFD inclut la "remigration", un transfert de population étrangère ou même allemande dont la "germanité" serait douteuse. Siegmund a même déclaré que la production d'armement serait nécessaire pour la "future offensive de remigration et d'expulsion des migrants".
Si l'AFD formait un gouvernement régional, ses compétences incluraient le programme éducatif et la police du Land. Un ministre de l'Intérieur AFD aurait la main sur la police, avec des risques de dérives anticonstitutionnelles. L'accès de l'AFD à des informations sensibles (plans militaires, renseignement sur la Russie) inquiète, d'autant plus que le parti a été félicité par les autorités russes.
L'interdiction de l'AFD, bien que débattue, est complexe en raison des critères stricts de la loi fondamentale allemande et du risque de renforcer le parti.
La formation d'une coalition en Saxe-Anhalt est extrêmement difficile. L'AFD a 39 députés, les autres partis (hors BSW) en ont 39, et le BSW en a 5. Il n'y aura pas de majorité absolue au premier ni au deuxième tour. Au troisième tour, il faut la majorité des votants. Le BSW a annoncé qu'il s'abstiendrait, créant une situation de "match nul" (39-39) si tout le monde vote, ce qui n'est pas prévu par la Constitution. Le gouvernement actuel pourrait gérer les affaires courantes pendant cinq ans. Siegmund espère convaincre des députés de la CDU de voter pour lui ou que des abstentions facilitent son élection. La gouvernabilité du Land serait également difficile sans majorité claire.
La CDU est un parti conservateur néolibéral, mais son nouveau dirigeant, Friedrich Merz, a durci son discours. Bien qu'il ait exclu une alliance avec l'AFD, des critiques du "cordon sanitaire" émergent au sein de la CDU, notamment en raison de la perte d'une grande partie de son électorat au profit de l'AFD.
L'intégration des migrants en Allemagne s'est plutôt bien passée, mais la dégradation économique et le manque de main-d'œuvre qualifiée ont créé un terrain fertile pour un discours anti-immigrés. L'AFD instrumentalise ces difficultés en proposant des solutions basées sur des critères ethniques et nationalistes, offrant une "apparence de rupture" et de "solution" illusoire.
La crise du néolibéralisme, caractérisée par l'incapacité du capitalisme à rémunérer suffisamment capitalistes et travailleurs, conduit à une distribution inégale des richesses. Face à cette impasse, les partis traditionnels proposent toujours plus de réformes néolibérales, jugées insatisfaisantes. L'extrême droite offre alors