
Zone Zero
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Michelle Thuati, originaire de France, est arrivé à Berkeley, en Californie, en 1984, séduit par l'Ouest américain. Il est tombé amoureux de la richesse végétale des jardins de la région, un contraste saisissant avec les bases navales arides de son enfance. Après ses études à l'UC Berkeley, il a acheté une maison dans les Berkeley Hills avec sa femme, investissant dix ans à la transformer, notamment en créant un jardin luxuriant et désordonné, semblable à ceux qui l'avaient tant émerveillé.
Entre 2015 et 2020, la Californie a connu dix des incendies les plus destructeurs de son histoire, rendant le risque de feu omniprésent. L'épouse de Michelle a commencé à s'inquiéter pour leur maison verdoyante. Michelle, initialement dans le déni, a entrepris des recherches pour prouver la sécurité de leur domicile. Il a découvert que son quartier était extrêmement vulnérable aux incendies, précisément à cause de ces jardins luxuriants qui l'avaient attiré. Il s'est retrouvé au cœur d'un débat californien sur l'adaptation des communautés au risque croissant d'incendie.
L'histoire architecturale des Berkeley Hills, vieille de plus d'un siècle, est intrinsèquement liée à ces jardins. Dès les années 1890, Berkeley était un foyer d'artistes et d'intellectuels. Au tournant du XXe siècle, ces penseurs ont commencé à s'installer dans les collines, formant le Berkeley Hillside Club en 1898. Fondé par un groupe de femmes, le club visait à empêcher la "défiguration" des collines, à l'opposé de l'urbanisation rectiligne de San Francisco.
Les membres du Hillside Club recherchaient une architecture en harmonie avec le paysage, trouvant leur vision incarnée par l'architecte excentrique Bernard Maybeck. Maybeck, formé aux Beaux-Arts à Paris, était un personnage original, souvent vêtu de robes rouges qu'il cousait lui-même. Il considérait l'architecture comme un art, où la beauté primait. Son héritage le plus durable est sans doute les maisons Arts and Crafts qu'il a construites dans les Berkeley Hills. Le mouvement Arts and Crafts prônait une simplification de l'architecture, loin des excès industriels, pour créer des structures simples et belles, en phase avec la nature.
La première commande de Maybeck à Berkeley fut pour l'écrivain Charles Keeler. La maison, un temple en bois avec un toit en bardeaux, devint emblématique de l'architecture de Berkeley. Keeler, devenu un ardent défenseur de la vision Arts and Crafts de Maybeck, publia "The Simple Home" en 1904, un manifeste pour le Hillside Club. Maybeck et Keeler ont façonné la philosophie du club, insistant sur le respect de la géologie unique de la région. Les routes devaient suivre les contours des collines, contournant rochers et arbres.
Le club considérait le jardin comme la caractéristique la plus importante d'une propriété, allant jusqu'à dire que "l'architecture de colline est du jardinage paysager autour de quelques pièces à utiliser en cas de pluie". L'idée était une continuité totale entre la maison et le jardin, avec des plantations denses d'arbres et d'arbustes jusqu'au bord de la maison, transformant les Berkeley Hills en une Arcadie luxuriante.
Le problème de ce rêve idyllique était que les Berkeley Hills sont un paysage destiné à brûler. Les principes de conception du club, bien qu'esthétiques, étaient un cauchemar en termes de risque d'incendie. Les maisons en bardeaux de bois étaient hautement inflammables, les rues sinueuses difficiles à évacuer, et les jardins denses et luxuriants constituaient un combustible parfait. Maybeck et ses collaborateurs avaient involontairement créé un piège à feu idyllique.
En 1923, l'inévitable se produisit. Un incendie se déclara l'après-midi du 17 septembre et, en six heures, il avait ravagé les parties plates de Berkeley, détruisant de nombreuses maisons conçues par Maybeck, y compris la sienne, et le club-house du Hillside Club. Les collines furent reconstruites, avec des efforts pour la sécurité incendie, comme l'utilisation du stuc plutôt que du bois. Cependant, la vision Arts and Crafts du Hillside Club, et en particulier les jardins denses, sont restés en grande partie intacts.
Lorsque Michelle Thuati est arrivé à Berkeley dans les années 80, il est tombé amoureux de cette vision, cultivant un jardin dont Maybeck aurait été fier. Mais en 2020, l'anxiété liée aux incendies était généralisée et les primes d'assurance montaient en flèche. Michelle s'est plongé dans la science des incendies, lisant des centaines d'articles et consultant des experts. Tous lui ont confirmé que sa maison se trouvait dans une zone à haut risque et que son jardin exacerbait ce danger.
Il a fallu à Michelle deux ans pour accepter la nécessité de changer. Il a appris que les mesures les plus efficaces étaient de rendre sa maison plus résistante au feu et de créer un "espace défendable". Ce concept, développé par le scientifique Jack Cohen, consiste à éliminer tout matériau inflammable autour de la maison pour réduire le risque d'incendie, principalement dû aux braises transportées par le vent.
Michelle a commencé à élaguer ses plantes, un travail physiquement et émotionnellement difficile. Il a réaménagé toute sa propriété en tenant compte de l'espace défendable. Cependant, l'efficacité de cette mesure dépend de la participation de tous les voisins. Michelle a donc organisé des groupes "Firewise" pour travailler ensemble à la sécurisation du quartier, mais sans pouvoir politique, les progrès étaient limités.
À cette époque, un nouveau conseiller municipal, Brent Blackabe, a été élu pour représenter les Berkeley Hills. Quelques semaines après son entrée en fonction, un incendie destructeur à Pacific Palisades, une communauté côtière similaire aux Berkeley Hills, a renforcé son sentiment d'urgence. Le risque étant trop grand pour attendre les mises à jour des règles d'État, Blackabe a introduit une nouvelle initiative audacieuse : l'Ordonnance sur les Braises (Ember Ordinance).
Cette ordonnance exige que la "zone zéro", l'espace de 1,5 mètre autour d'une structure, soit exempte de tout matériau combustible. Cela inclut l'absence d'arbustes, de paillassons en jute ou de clôtures en bois. C'est l'opposé exact de la vision du Hillside Club d'il y a un siècle, créant un "fossé protecteur de non-vie" autour de chaque maison. Dave Wker, un expert en risque d'incendie, a expliqué que cette mesure était difficile à vendre, mais essentielle.
Le service d'incendie a ciblé 950 maisons le long du Tilden Park, où un incendie était le plus susceptible de se déclarer, afin de créer une zone tampon. L'ordonnance exigeait également l'installation de protège-gouttières et de treillis métalliques sur les bouches d'aération pour empêcher les braises de pénétrer dans les maisons. Si cette zone tampon était entièrement adaptée, elle protégerait les 10 000 autres maisons situées en aval.
Michelle et ses voisins du groupe Firewise étaient ravis de l'ordonnance, y voyant une chance de sauver le quartier. Cependant, un débat houleux a éclaté sur Nextdoor, la plateforme de voisinage. D'un côté, des partisans comme Michelle célébraient le courage du conseiller municipal. De l'autre, de nombreux résidents étaient furieux d'être forcés de couper leurs bougainvilliers. Les critiques de l'Ordonnance sur les Braises craignaient l'érosion, la perte d'habitat, et jugeaient injuste de cibler un seul groupe de résidents. Ils se sentaient attachés à la vision historique des Berkeley Hills et percevaient l'ordonnance comme un changement trop rapide.
Michelle comprenait la difficulté du deuil et de l'acceptation nécessaires pour changer radicalement un jardin aimé. Il lui avait fallu un an et demi pour accepter ces changements. Cependant, il pensait naïvement que la science convaincrait ses voisins. Le débat s'est intensifié, menant à une campagne de rappel contre Brent Blackabe. Lors du vote final au conseil municipal, l'atmosphère était tendue, avec des avertissements contre les comportements perturbateurs.
Les témoignages étaient passionnés, certains comparant la situation au 11 septembre ou à une pente glissante vers le fascisme. Pourtant, de nombreux résidents de la zone d'atténuation ont exprimé leur soutien à l'ordonnance, plaidant pour sa nécessité face au changement climatique et au risque d'incendie. Le conseil municipal a voté à l'unanimité (9-0) en faveur de l'Ordonnance sur les Braises.
L'ordonnance est passée en juin 2025. Un an plus tard, la Californie a publié ses propres réglementations de sécurité incendie, moins strictes mais applicables à une plus grande partie des Berkeley Hills. Le défi financier reste majeur, car les résidents doivent effectuer les travaux eux-mêmes ou payer des professionnels. Michelle et ses amis Firewise organisent des événements de nettoyage et de paillage, ainsi que des journées portes ouvertes pour présenter des clôtures non inflammables. Un donateur anonyme a même aidé à couvrir les frais d'installation.
Michelle gère un programme d'évaluation informel, offrant des conseils avant l'inspection officielle du service d'incendie. Il a effectué plus de 150 de ces évaluations, comparant son travail à une campagne de vaccination : il faut convaincre le plus de monde possible. Bien que certains refusent toujours de faire les travaux, l'aspect obligatoire de l'ordonnance est crucial, et des amendes seront imposées en cas de non-conformité.
Le succès de la politique dépendra en grande partie de l'industrie de l'assurance. Brent Blackabe négocie avec les compagnies d'assurance, espérant qu'elles reconnaîtront la réduction des risques et baisseront les tarifs dans son district si 60 à 80 % des habitants respectent les règles.
Michelle a investi beaucoup de temps et d'argent pour sécuriser sa propre maison, remplaçant une clôture en bois, reconstruisant des murs de soutènement et déplaçant d'innombrables plantes hors de la zone zéro. Malgré les tensions en ligne, Michelle observe que des îlots de conformité silencieux se répandent. Les voisins s'