
Sommes-Nous TOUS IMMORTELS ? Le Vertige de l’IMMORTALITÉ QUANTIQUE
AI Summary
Dans une réalité où vous pourriez être mort ce matin de multiples façons, l'hypothèse de l'immortalité quantique suggère que votre conscience ne peut expérimenter que les branches de la réalité où vous êtes en vie. Cette idée, issue de la théorie des mondes multiples d'Hugh Everett, postule que la réalité se ramifie à chaque instant en une infinité de branches, chacune représentant une possibilité. Bien que controversée, elle est explorée dans le dernier numéro de Metal Hurlant, consacré au transhumanisme.
La physique quantique révèle que les particules peuvent exister dans plusieurs états simultanément (superposition). L'interprétation de Copenhague stipule que l'observation force la particule à choisir un état, effondrant ainsi la superposition. Everett, lui, a proposé que toutes les possibilités persistent, mais dans des univers distincts. Chaque événement quantique crée de nouvelles branches, engendrant une multitude de réalités où toutes les éventualités se réalisent.
L'expérience de pensée du chat de Schrödinger illustre ce concept : dans l'interprétation d'Everett, le chat est à la fois mort et vivant dans des univers séparés. Si l'on transpose cela à un être humain confronté à un dispositif létal lié à un événement quantique, l'individu ne pourrait expérimenter que les branches où il survit, car dans celles où il meurt, il n'y a plus de conscience pour observer. Max Tegmark a formalisé cela sous le nom de « suite quantique », impliquant une immortalité conditionnée par des critères stricts : un générateur aléatoire quantique, une mort plus rapide que la perception, et un protocole létal certain.
Cependant, David Lewis, un philosophe influent, a contesté ces conditions en arguant que tous les processus physiques sont intrinsèquement quantiques. Ainsi, le monde entier serait une « roulette quantique » permanente. Chaque instant, une multitude de versions de nous-mêmes meurent de diverses causes, mais nous expérimentons uniquement celles où nous survivons. Cela expliquerait les « coups de bol » et les échappées belles.
Les implications de cette idée sont vertigineuses. Dans une guerre, chaque soldat survivrait de son propre point de vue, se demandant comment il a échappé à la mort. Collectivement, si l'humanité survit, cela pourrait être dû à des décisions humaines improbables, comme celles prises par Vassili Arkhipov lors de la crise des missiles de Cuba ou par Stanislav Petrov face à une fausse alerte nucléaire. Ces événements, replacés dans le cadre de l'immortalité quantique, suggèrent que nous ne pouvons expérimenter que les branches où l'humanité évite l'apocalypse.
Une autre conséquence est que chaque individu deviendrait potentiellement le doyen de l'humanité, sa conscience suivant les branches de survie les plus improbables. Cependant, la question se pose de savoir si cette immortalité s'étend au-delà de la vie biologique.
L'histoire d'Hugh Everett est marquée par l'humiliation. Son idée fut d'abord rejetée par Niels Bohr et son cercle, qualifiée de « théologie ». John Wheeler, son directeur de thèse, a dû raccourcir sa publication pour la rendre acceptable, la reléguant dans un oubli quasi total. Everett, déçu, s'est tourné vers le Pentagone, calculant les conséquences de frappes nucléaires, une occupation paradoxale pour le théoricien des mondes multiples. Sa vie personnelle fut marquée par l'alcool et la cigarette, et il est mort prématurément d'une crise cardiaque à 51 ans, persuadé de son immortalité.
David Lewis a ajouté une dimension plus sombre : l'immortalité quantique pourrait impliquer une survie dans des conditions dégradées. À chaque bifurcation, il y aurait plus de branches où l'on survit avec des séquelles (maladie, blessures) que des branches de survie parfaite. Notre conscience suivrait ainsi une trajectoire de dégradation progressive, une sorte de torture éternelle, évoquant le mythe de Tantale.
Cependant, la majorité des physiciens et philosophes considèrent l'immortalité quantique comme une chimère. Sean Carroll critique l'idée d'une conscience unique voyageant entre les branches, arguant qu'il n'y a que des copies de soi dans chaque réalité, et que celles qui meurent cessent simplement d'exister. Il ne s'agit pas d'un fil continu de conscience, mais de multiples réalités indépendantes. Le jeu vidéo « Soma » illustre ce point : un transfert de conscience n'est qu'une duplication, laissant derrière une copie qui ne survit pas.
David Papineau utilise un argument intuitif : personne ne prendrait le risque de jouer à la roulette russe quantique pour gagner de l'argent, car notre intuition nous dit qu'il faut tenir compte de la probabilité de mourir, même si l'on n'expérimente pas sa propre mort. Lev Weidman ajoute que les branches de survie éternelle sont si improbables qu'elles pèsent négligeablement dans le multivers.
Malgré ces critiques, l'idée du transhumanisme, combinée à l'immortalité quantique, ouvre des perspectives cauchemardesques. Si la conscience peut être numérisée et transférée, elle pourrait survivre aux 5 milliards d'années de la mort du Soleil et aux 100 000 milliards d'années de l'extinction des étoiles, pour finir seule dans un univers froid et uniforme. L'histoire de l'utilisateur Reddit AFH43, dévoré par l'anxiété face à l'immortalité quantique, illustre cette terreur existentielle.
L'« ultramortalité quantique » est une autre conséquence troublante : à chaque instant, une version de soi meurt de manière absurde ou atroce. Nos pensées intrusives, comme l'idée de commettre un acte irréparable, se réaliseraient dans certaines branches. De plus, dans chaque univers, des versions de nos proches vivraient la perte de leurs proches. L'histoire tragique de la famille Everett – Hugh, l'inventeur de la théorie, sa fille Elisabeth qui s'est suicidée en voulant rejoindre son père dans un autre univers, et son fils Mark, qui a découvert le corps de son père sans le connaître réellement – résonne avec cette idée.
En conclusion, si la quasi-totalité des experts rejettent l'immortalité quantique comme réalité physique, la théorie des mondes multiples elle-même reste une hypothèse sérieusement considérée. Si elle est vraie, notre réalité n'est qu'une infime partie d'un multivers incroyablement plus vaste et complexe. Vivre, même dans cette branche unique, est une extraordinaire aventure.