
Énergie : ce que les gros investisseurs achètent en 2026
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Dans un monde en mutation, marqué par la fin d'une ère de taux d'intérêt systématiquement baissiers et par une contraction de la mondialisation, la création de valeur s'est déplacée de l'efficience vers la résilience. Cette transition fondamentale, accélérée par des événements comme la crise de la COVID-19, la guerre en Ukraine et les tensions au Moyen-Orient, redéfinit les stratégies d'investissement. Tiko Capital, dirigée par Thomas Friedberger, CEO et Chief Investment Officer, gère 53 milliards d'euros et se concentre sur cette nouvelle donne. Leur conviction profonde réside dans l'investissement dans la souveraineté, notamment européenne, car elle génère de la croissance dans un environnement d'incertitude accrue.
Le passage d'un monde axé sur l'efficience à un monde privilégiant la résilience implique des changements majeurs. L'efficience, dans un contexte de taux bas et de mondialisation, permettait aux entreprises d'optimiser leur structure de capital par l'endettement, de délocaliser leur production pour réduire les coûts, de minimiser les stocks et d'optimiser leur fiscalité. Cependant, les crises récentes ont mis en lumière la fragilité de ces modèles. Les chaînes d'approvisionnement sont perturbées, les coûts de financement augmentent, et la nécessité de détenir des fonds propres plus importants et de se prémunir contre divers risques (cyber, climatique, etc.) devient primordiale. Cette résilience a un coût, se traduisant par des dépenses d'investissement (CAPEX) plus élevées. Les entreprises doivent désormais être plus "lourdes en actif", moins "asset light". Ce changement de paradigme pousse le private equity vers un modèle "2.0", axé sur des sociétés moins endettées et plus riches en actifs, à l'instar de l'approche de Warren Buffett, qui privilégie le retour sur capital investi et une allocation judicieuse du capital plutôt que les modes sectorielles.
Cette transformation se reflète dans les secteurs porteurs. La décarbonation, la défense, la digitalisation et la déglobalisation sont identifiés comme les quatre moteurs majeurs de la croissance future, nécessitant des CAPEX colossaux. L'économie mondiale pourrait être davantage tirée par ces investissements que par la consommation. Le marché de la transition énergétique, incluant la décarbonation et l'adaptation aux changements climatiques, représente un gâteau de quatre fois la taille des investissements dans les énergies fossiles. Les entreprises qui opèrent dans ce domaine sont donc positionnées pour une croissance significative.
L'énergie, en particulier, est devenue un enjeu central, non plus seulement sous l'angle environnemental (ESG), mais surtout sous celui de la souveraineté et de l'économie. La dépendance énergétique de certaines régions, comme l'Europe, les rend vulnérables. Le rapport du GIEC estime à 6 000 milliards de dollars par an les investissements nécessaires pour atteindre les objectifs climatiques, un chiffre colossal qui dépasse le PIB de nombreux pays. Ces investissements massifs dans la décarbonation, l'adaptation et la transition énergétique créent un marché gigantesque. Tiko Capital identifie les "vendeurs de pelles" de la résilience comme les principaux bénéficiaires : les entreprises qui fournissent des solutions pour renforcer la résilience économique et systémique. Cela inclut les sociétés d'ingénierie, celles développant des logiciels pour optimiser les réseaux électriques (smart grids), et celles spécialisées dans la maintenance d'infrastructures.
Il est crucial de noter que 80% des investissements dans la décarbonation visent la transformation de l'existant (industrie, transport, bâtiment, agriculture), tandis que seulement 20% sont alloués au capital-risque et aux technologies de rupture. Les entreprises européennes, grâce à une réglementation plus stricte dans le passé, détiennent une avance dans les solutions d'efficience énergétique, bien que la Chine ait considérablement progressé et prenne même le leadership dans la production de matériel (panneaux solaires, éoliennes, batteries). L'électrification de l'utilisateur final dans tous les secteurs nécessite un réseau électrique efficient, un domaine où la Chine a fait d'énormes progrès, et où les États-Unis doivent réaliser des investissements conséquents pour améliorer leur réseau.
La Chine, en particulier, est un exemple frappant de cette transformation. Ses investissements massifs dans les infrastructures (trains à grande vitesse, centrales nucléaires) et son développement technologique accéléré, notamment dans la voiture électrique, visent à réduire sa dépendance au dollar et au pétrole. Cette dynamique crée une pression sur la demande de pétrole, menaçant potentiellement l'indépendance énergétique américaine si celle-ci reste cantonnée aux énergies fossiles. Les États-Unis ont donc tout intérêt à décarboner leur propre production d'énergie pour assurer leur résilience à long terme, profitant de leurs vastes ressources naturelles pour les énergies renouvelables. L'essor de l'intelligence artificielle, avec ses besoins croissants en électricité, renforce encore la nécessité de développer des énergies décarbonées.
Sur le plan démographique, le pic de la population mondiale est attendu vers 2080, avec une urbanisation croissante. Cette concentration de population dans les villes entraînera une demande d'électricité massive pour la climatisation, le chauffage, les transports et les technologies de divertissement. Les villes deviendront des centres de consommation d'énergie et de technologies numériques, accentuant le besoin d'efficience énergétique.
Tiko Capital se positionne sur ce marché en investissant directement dans des sociétés non cotées à forte croissance, fournisseurs de solutions dans la décarbonation. Ils ont une équipe dédiée de 30 personnes travaillant sur ce secteur depuis 2014. Leurs stratégies d'investissement sont segmentées en quatre catégories : les sociétés cotées (souvent des producteurs d'énergie renouvelable, parfois surévaluées), le capital-risque (climate tech, avec un potentiel de retour élevé mais aussi un risque technologique important), les infrastructures (projets d'éoliennes, lignes à haute tension, souvent via des fonds spécialisés et déjà chers), et enfin les sociétés non cotées en forte croissance, qui développent des infrastructures ou des services pour améliorer leur fonctionnement. Tiko a investi avec succès dans des sociétés comme Isotrol (logiciels pour centrales solaires) et Cybeletec (ingénierie pour data centers).
Pour les investisseurs, il existe plusieurs voies. Le private equity, bien que risqué et illiquide (horizons de 8 à 10 ans), offre un potentiel de rendement attractif (objectif de 20-25% brut). Tiko propose des solutions pour les investisseurs institutionnels (minimum 1 million d'euros) et pour les investisseurs privés via des "feeders" (minimum quelques dizaines de milliers d'euros). Des sociétés comme Total, qui diversifie ses activités vers les énergies décarbonées, ou des entreprises européennes spécialisées dans l'efficience énergétique, peuvent également représenter des opportunités.
La Chine, malgré les défis d'investissement dans un régime autocratique, est un marché incontournable en raison de sa capacité d'innovation manufacturière, de son coût du capital et de sa production d'électricité bas. L'Europe, quant à elle, doit capitaliser sur ses compétences en matière d'efficience énergétique et cesser de s'auto-flageller, en adoptant une approche plus proactive et patriote pour financer sa propre résilience. L'investissement dans la régénération des sols et les forêts, en tant que puits de carbone naturels, est également une piste prometteuse pour la décarbonation. En résumé, le monde est en train de redéfinir sa logique de création de valeur, passant de l'efficience à la résilience, avec l'énergie et la décarbonation au cœur de cette transformation économique et stratégique.