
Regardez ça avant d’investir dans l’IA - Martin Pavanello
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Cette discussion avec Martin Pavanello, cofondateur de Mysteria, explore en profondeur l'univers de l'intelligence artificielle, ses implications boursières et ses conséquences pour les entreprises. Le sujet central est la valorisation impressionnante d'Anthropic, estimée à 2 000 milliards de dollars pour son introduction en bourse prévue mi-novembre 2026, et celle d'OpenAI, qui réalise une levée de fonds privée à 1 400 milliards. Ces chiffres, pour des entreprises jeunes, soulèvent la question d'une bulle spéculative ou d'une opportunité du siècle.
Martin Pavanello, dont l'entreprise accompagne plus de 1 400 entreprises dans le déploiement de l'IA, a une connaissance pragmatique du secteur. Il observe quotidiennement l'utilisation réelle de l'IA en entreprise, ce qui lui permet de comprendre les dynamiques de valeur et de monétisation.
La discussion commence par la valeur intrinsèque du "token" ou de l'intelligence elle-même. Martin et l'interviewer constatent que la différence entre les modèles d'IA, même entre les leaders comme Claude (Anthropic) et ChatGPT (OpenAI), est de plus en plus difficile à percevoir pour un utilisateur. Des modèles open source, comme ceux de Mistral ou Dipsic, offrent des performances comparables, voire meilleures pour certaines tâches, et sont gratuits, ne nécessitant qu'une puce Nvidia et de l'électricité. Cette concurrence et l'existence de solutions open source tendent à faire baisser la valeur du "token" vers zéro.
Cependant, Martin nuance cette perspective. Il souligne que l'écart de performance entre les meilleurs modèles open source et les modèles fermés des leaders américains a en réalité augmenté ces derniers mois. Les modèles chinois, bien que performants, pourraient être restreints par leur gouvernement, qui préférerait les monétiser plutôt que de les offrir en open source, pour concurrencer les revenus générés par les laboratoires américains.
Le risque de dépendance envers les technologies américaines est également abordé, notamment avec le Cloud Act, qui permet au gouvernement américain d'accéder aux données hébergées sur leurs serveurs. Martin estime que ce risque est faible, car une telle action nuirait considérablement à la valeur boursière de géants comme Microsoft ou Amazon, qui hébergent ces données. L'interviewer exprime des doutes, craignant l'imprévisibilité de certains dirigeants politiques et la vulnérabilité des nations européennes en cas de bras de fer. Tous deux s'accordent sur la nécessité pour l'Europe de développer ses propres acteurs, comme Mistral.
La valorisation d'Anthropic et OpenAI à 2 000 milliards de dollars, soit le double de la première entreprise à avoir atteint le cap du trillion (Apple, pendant le Covid), est stupéfiante. Martin ne pense pas qu'il s'agisse d'une bulle. Il avance plusieurs arguments. D'abord, le sous-jacent, l'utilisation de l'IA, est loin d'être surestimé : seulement 2,2% des foyers américains utilisent une IA payante, laissant une marge de croissance énorme. Ensuite, Anthropic a enregistré une croissance annuelle récurrente (ARR) de 70 milliards de dollars en moins d'un an, un exploit inédit dans l'histoire des entreprises. Open AI, bien qu'ayant plus d'utilisateurs, monétise moins bien, avec de nombreux abonnements gratuits ou à bas prix, tandis que Claude a une plus grande proportion d'abonnements à 100 dollars par mois.
La monétisation future de ces entreprises repose sur l'augmentation de l'utilisation et la migration des utilisateurs vers des abonnements plus chers. Martin observe que de nombreux utilisateurs à 20 dollars pourraient facilement passer à 100 dollars, multipliant le chiffre d'affaires sans augmenter la base d'utilisateurs. La concurrence féroce entre les acteurs, ainsi que l'existence de l'open source, devraient tempérer l'augmentation des prix des "tokens" pour les usages quotidiens. Cependant, la fidélisation des entreprises à un outil spécifique (par exemple, 100 licences Claude) rend le changement coûteux en termes de conduite du changement et d'intégration.
Ces entreprises sont-elles rentables ? Pour l'instant, c'est un gouffre financier. Anthropic a annoncé 4,5 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 2025 pour 8 milliards de pertes opérationnelles (hors obligations convertibles). Cependant, Anthropic a récemment annoncé son premier trimestre rentable. Martin estime que ces entreprises ont trouvé leur modèle économique et seront rentables, à condition de distinguer les coûts de "compute" (calcul) liés à la recherche fondamentale (développement de l'AGI) de ceux liés à l'activité courante de vente de licences. Les normes comptables américaines intègrent la R&D dans le compte de résultat, ce qui peut masquer la rentabilité des activités commerciales.
La question des "coûts de compute" est cruciale. Elle englobe l'achat de puces (Nvidia, Google TPU, Amazon Trainium) pour l'entraînement des modèles et l'inférence (chaque prompt coûte de l'électricité et sollicite une puce). Si l'utilisation des modèles existants augmente sans que de nouveaux modèles soient développés, les coûts de compute par utilisateur diminuent, améliorant la rentabilité.
L'interviewer exprime une conviction forte : l'IA est un investissement incontournable pour les entreprises, le gain de temps et l'avantage concurrentiel étant phénoménaux. Cependant, il souligne son manque de fidélité aux plateformes d'IA, passant facilement de l'une à l'autre. Martin pense que cette agilité est propre aux "super-utilisateurs" comme l'interviewer. Pour les organisations, le coût du changement est élevé, ce qui renforce la fidélité à l'outil plutôt qu'au modèle d'IA sous-jacent.
Le risque d'une explosion des prix des licences d'IA, comme cela s'est produit pour WhatsApp Business ou certains logiciels immobiliers, est réel. Toutefois, Martin estime que ce risque ne se matérialisera pas avant 10 ans, laissant aux entreprises le temps de s'adapter et de maximiser les bénéfices de l'IA. Il compare la situation à Microsoft Office, dont les licences sont restées abordables malgré un quasi-monopole, grâce à la concurrence (Google Workspace) et à l'innovation.
La discussion se tourne ensuite vers la répartition des investissements dans l'IA. Sur 100 milliards de dollars investis :
- 50% vont aux fabricants de puces (Nvidia, Google TPU, Amazon Trainium, puces mémoire comme Samsung, SK Hynix, Micron). Nvidia représente la moitié de ce marché des puces.
- 15% vont au réseau.
- 20% vont à l'électricité. Martin mentionne que si le monde entier utilisait ChatGPT comme un utilisateur moyen, il n'y aurait pas assez d'électricité sur Terre, soulignant l'importance de l'énergie nucléaire pour l'avenir de l'IA.
- 7,5% vont au refroidissement et aux bâtiments des data centers.
Ces chiffres montrent que l'investissement dans l'IA bénéficie principalement à des entreprises américaines et asiatiques (Corée du Sud, Taïwan). L'Europe, avec des acteurs comme ASML (machines de gravure de puces) ou Zeiss (lentilles), ne capte qu'une petite partie de ces investissements, ce qui pose la question de la souveraineté technologique.
Concernant les fabricants de puces, la prudence est de mise pour les investisseurs, car l'évolution du marché est incertaine. Cependant, des entreprises comme ASML, qui n'ont pas de concurrents directs et dont les produits sont indispensables à la fabrication de puces, pourraient offrir des opportunités plus stables. Le risque géopolitique, notamment avec Taïwan (TSMC) et la Chine, est un facteur majeur d'incertitude.
Enfin, l'impact de l'IA sur les logiciels en tant que service (SaaS) est discuté. L'IA rend l'accès à l'information et la négociation plus faciles pour les consommateurs, remettant en question les modèles économiques basés sur l'asymétrie d'information (ex: assurances, notaires, avocats). Le phénomène de la "SaaS apocalypse", où l'IA permet de recréer des logiciels en interne, a déjà provoqué des chutes de valorisation. Cependant, Martin estime que les SaaS spécialisés, détenant des données clients et s'intégrant bien aux plateformes d'IA (comme Salesforce s'intégrant à Claude), ont un bel avenir. L'interface unique, où l'utilisateur interagit avec l'IA qui gère ensuite tous les outils, est une tendance forte. Les entreprises qui résistent à cette ouverture sont vouées à souffrir.
Martin Pavanello a démarré Mysteria après avoir été fasciné par ChatGPT fin 2022. Il s'est formé intensivement et a lancé une newsletter, qui a rapidement attiré des dizaines de milliers d'abonnés, avant de créer son entreprise de conseil et de formation. Il confie être déjà fortement exposé à l'IA via son entreprise et préférer investir en personnel dans des secteurs plus traditionnels comme les autoroutes, les aéroports ou l'électricité, ainsi que dans les valeurs chinoises.