
Après la chute, le sursaut gaulliste, par Julian Jackson
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## La Chute et le Refus du Déclin : Conversation avec Julian Jackson sur 1940 et la France
Cette émission, enregistrée au Musée de la Libération Leclerc Moulin à Paris, se penche sur un moment charnière de l'histoire française : l'effondrement de 1940. L'historien britannique Julian Jackson, spécialiste reconnu de l'histoire contemporaine française, est l'invité d'honneur pour revisiter cette période sombre, où une démocratie a semblé disparaître, et pour en explorer les résonances avec notre présent.
Jackson, professeur à la Queen Mary University de Londres, est l'auteur de plusieurs ouvrages marquants, dont "La Chute", consacré à l'année 1940, et une biographie de Charles de Gaulle qui a inspiré des films. Sa particularité, souligne l'animateur, est de ne pas se cantonner à une histoire "franco-française", mais d'intégrer les archives britanniques et américaines, offrant ainsi un regard plus nuancé et kaléidoscopique.
L'année 1940 est présentée comme un événement impensable. Au mois de juin, des généraux et officiels, y compris Churchill, visitaient une France perçue comme une puissance militaire redoutable, surpassant même l'armée britannique. L'effondrement fut donc d'une rapidité sidérante, qualifié en anglais de "The Fall of France", une expression dramatique qui témoigne de l'incrédulité du monde face à cette catastrophe. Jackson explique que cette phrase résume le choc et le sentiment que la France avait cessé d'exister aux yeux de certains, comme le président américain Roosevelt, une perception qui a nourri son parti pris anti-gaulliste initial.
Dans son livre "La Chute", Jackson s'attache à démêler les causes de cette défaite, refusant l'idée d'une fatalité. Il distingue la défaite militaire de l'effondrement de la société et de la démocratie française, qui a conduit à l'instauration du régime de Vichy. Ce régime n'aurait pas existé sans le choc et le désarroi de la population, offrant une sorte de "bruit de sauvetage" face à un sentiment d'abandon.
Jackson met en garde contre la vision téléologique, c'est-à-dire l'interprétation de l'histoire à travers sa fin connue. Il soutient que les faiblesses de la société et de la politique française des années 1930 n'étaient pas nécessairement la cause directe de la défaite, mais plutôt des facteurs ayant favorisé l'émergence de Vichy.
Le livre débute par une analyse méticuleuse des aspects stratégiques et tactiques militaires, mettant en lumière le rôle du général Gamelin, souvent effacé de l'histoire, et de son rival Pétain. La ligne Maginot, censée être infranchissable, fut contournée par les Allemands via les Ardennes, une manœuvre audacieuse qui surprit les Français. Cet événement militaire, qualifié de "divine surprise" pour les extrêmes droites françaises, a conduit au vote des pleins pouvoirs à Pétain, marquant une forme de "suicide" de la Troisième République. Une majorité des élites, sous le choc de l'impensable, se sont converties, non pas nécessairement par adhésion au fascisme, mais par résignation ou par la conviction que le nouveau régime était la seule issue.
Jackson nuance cette idée de "conversion", suggérant que les germes de cette évolution étaient déjà présents. Il insiste sur la distinction entre causes et conséquences. En analysant les fautes militaires, il établit un parallèle avec 1914, où des erreurs stratégiques similaires, comme le plan XVII du général Joffre, n'avaient pas entraîné une catastrophe grâce à des circonstances favorables ("miracle de la Marne"). En 1940, la prise de risque allemande et l'absence d'un "miracle" similaire ont scellé le sort de la France. Il souligne l'importance de la guerre longue envisagée par la stratégie française, qui aurait dû permettre de capitaliser sur la puissance des empires britannique et américain. Le problème de 1940 fut la défaite dans la guerre courte, moins d'un mois, ce qui rendit la stratégie initiale obsolète. De Gaulle, en acceptant cette stratégie de guerre longue, affirmait que la bataille de la France avait été perdue, mais pas la guerre.
L'historien aborde ensuite son ouvrage "La France sous l'Occupation", une œuvre qui explore les multiples dimensions de la société française, refusant de la réduire à Pétain ou Vichy. Il mentionne le procès Pétain et une uchronie proposée par lui, où la France aurait pu se replier sur son empire colonial et résister.
Jackson réagit à la comparaison avec Marc Bloch, historien des Annales, qui, dans son ouvrage "L'Étrange Défaite", écrit à chaud durant l'été 1940, exprime un effondrement moral. Bien que reconnaissant la grandeur de Bloch et son statut de martyr de la Résistance, Jackson considère son propre livre comme un "anti-Bloch" dans le sens où il cherche à échapper au pessimisme radical de Bloch sur la France des années 1930. Pour Jackson, l'existence même de Bloch, brillant historien, prouve le contraire de l'idée d'une France figée et fermée. Il voit son travail comme une correction du tir, une manière de ne pas se laisser enfermer dans une lecture pessimiste de la Troisième République.
La défaite de 1940, selon Jackson, n'était peut-être pas inéluctable, mais le déclin à long terme de la puissance française l'était probablement. Cette idée fait écho à la célèbre phrase de De Gaulle : "J'ai probablement écrit les dernières pages du livre de notre grandeur." 1940 représente donc non seulement l'effondrement d'une République et d'une démocratie, mais aussi la perte du statut de grande puissance. Les résonances actuelles de cette période sont frappantes, car la France, qui n'a peut-être pas tiré toutes les leçons de 1940, peine encore à redéfinir sa place dans un monde multipolaire.
Jackson élargit la perspective en évoquant une crise générale des démocraties occidentales, citant la situation aux États-Unis comme aussi grave que celle de la France. Il rappelle que le déclin relatif de la France, sur les plans économique et démographique, est une tendance de fond depuis des siècles, et que la victoire de 1918 était déjà due en grande partie aux alliances et à l'intervention des alliés.
L'historien analyse la pensée de De Gaulle comme une combinaison de rationalité géopolitique et d'une conscience du déclin relatif. Tactiquement, De Gaulle a dû combattre le discours de décadence de Vichy, affirmant la possibilité de renouveau. Il possédait également un côté cyclothymique, oscillant entre pessimisme et une énergie de combat. Son nationalisme, qualifié d'existentiel, impliquait une action constante pour maintenir l'existence de la France, plutôt qu'une préservation d'une identité figée.
Le rôle de l'individu dans l'histoire est un thème central. Jackson, formé à une histoire des structures, reconnaît que le cas de De Gaulle l'a contraint à admettre l'importance des personnalités exceptionnelles. Il souligne que De Gaulle a façonné l'histoire, mais a aussi été façonné par elle, devenant républicain par la confrontation avec les événements et la construction d'un État en exil, une "création collective".
L'animateur fait le lien avec le cinéma, soulignant que les films sur De Gaulle révèlent au grand public le risque que la France soit devenue un protectorat américain sans le sursaut de la France libre. Jackson confirme cette analyse, expliquant que le titre initialement envisagé pour le second film, "L'Amgote", faisait référence à l'administration américaine qui aurait pu prendre en charge la France.
La relation passionnelle entre De Gaulle et Churchill est évoquée, contrastant avec la relation plus distante avec Roosevelt. Churchill a perçu l'aventure et le côté romanesque de De Gaulle, lui offrant une plateforme à la BBC pour incarner la France libre. Pour De Gaulle, il n'y avait plus de gouvernement légitime, seulement Vichy, un régime illégitime car il ne défendait pas les intérêts français. Son action visait à assurer la survie de la France en tant qu'entité souveraine, à rebâtir un État, potentiellement républicain, pour éviter qu'elle ne devienne un instrument des alliés.
En référence à Marc Bloch, qui disait qu'il est bon qu'il y ait des hérétiques, Jackson reconnaît que son livre est "gaulliste" dans son fibre, car il met en avant l'individu et l'événement. Il refuse de simplifier la complexité de la France et de ses dirigeants. Son écriture, bien que n'étant pas romanesque, vise à transmettre par le récit, rendant l'histoire plus accessible.
Il aborde ensuite la question de la 5ème République, soulignant qu'elle est plus complexe que la simple vision d'une culture monarchique rétablie. La collaboration entre De Gaulle et Michel Debré, ainsi que l'influence de la constitution britannique, sont évoquées. Jackson se méfie de la "sacralisation institutionnelle" et de la focalisation excessive sur les constitutions, rappelant que la "République était belle sur l'empire" selon l'historien de la Révolution française Alphonse Aulard. Il exprime un scepticisme quant à une possible 6ème République comme solution aux problèmes actuels.
L'historien révèle les origines de sa passion pour la France, liée à son père, économiste francophile, et à sa mère, réfugiée juive allemande. Il confesse une affinité profonde avec la culture française : ses romanciers préférés, sa nourriture, ses films, et Proust comme ouvrage littéraire ultime. Une anecdote marquante de sa jeunesse, lors d'un séjour en France, où il a découvert la profonde division politique et la haine viscérale envers De Gaulle au sein d'une famille "pied-noir", a renforcé son attrait pour l'étude de l'histoire française.
Jackson mentionne brièvement son ouvrage pionnier sur le mouvement homosexuel "Arcadi", soulignant la longue durée du conservatisme en France, qui a perduré au-delà de Vichy. Il rappelle que la loi criminalisant l'homosexualité de 1942, reprise par le gouvernement provisoire de De Gaulle, n'a été abolie qu'en 1982. Il réfute l'idée que Vichy soit la seule racine de cette homophobie, pointant du doigt le discours masculiniste des partis politiques des années 1950 et les racines de cette homophobie dès les années 1930.
Il revient sur l'idée de la fragilité des fondations de nos sociétés, citant Hannah Arendt et David Rousset : "Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible." Cette phrase résonne avec notre époque, où la catastrophe semble en cours, mais où certains peinent à y croire, à l'image du "bal du Titanic". Il évoque la capacité troublante des individus à basculer, des libéraux des années 1930 devenant autoritaires sous Vichy, une capacité d'adaptation et de changement qui, bien que terrifiante, révèle la contingence de nos convictions.
Enfin, Jackson conclut en rappelant que la France n'a pas recommencé à zéro en 1958, héritant de réussites des 3ème et 4ème Républiques, et que la 5ème République a également ses mérites. Il se méfie des solutions constitutionnelles et souligne la profondeur des problèmes actuels, tout en se montrant sceptique quant à une 6ème République. L'idée d'un "professeur Tournesol" en clin d'œil à Tintin et à Malraux clôt l'entretien, soulignant la résilience et l'esprit de résistance face