
Pourquoi Ray Dalio achète discrètement du Bitcoin ?
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Ray Dalio, fondateur de Bridgewater et macro-investisseur influent, a récemment attiré l'attention en déclarant s'attendre à ce que les monnaies non produites par un État, comme l'or et le Bitcoin, se comportent relativement bien. Cette déclaration survient alors que la dette fédérale américaine franchit les 40 000 milliards de dollars et que les rendements obligataires atteignent des sommets. Certains ont interprété cela comme une conversion de Dalio au Bitcoin, d'autant plus qu'il est connu pour son scepticisme. Cependant, Dalio n'a pas changé d'avis; il continue de préférer l'or et de souligner les défauts du Bitcoin, tout en en détenant environ 1% de son portefeuille.
La raison de cette détention, selon l'analyse, constitue l'un des arguments les plus solides en faveur du Bitcoin, précisément parce qu'elle ne découle pas d'un enthousiasme, mais d'une observation rationnelle. Dalio identifie des problèmes budgétaires généralisés au Royaume-Uni, dans l'Union Européenne, en Chine et au Japon, prévoyant des ajustements de dette et des dévaluations monétaires. C'est dans ce contexte qu'il recommande de sous-pondérer les obligations, de surpondérer l'or, et de détenir "un peu" de Bitcoin. Il précise que les 10 à 15% d'allocation concernent l'or, et non l'or et le Bitcoin combinés.
Le raisonnement de Dalio n'est pas centré sur le Bitcoin, mais sur l'analyse des bilans financiers des États. Il propose un exercice : imaginez diriger une organisation qui dépense 7 500 milliards de dollars par an pour 5 500 milliards de recettes, sans pouvoir réduire les dépenses. La seule solution est d'emprunter, mais la facture d'intérêts augmente plus vite que les recettes. Lorsque les créanciers refusent de renouveler la dette, deux issues se présentent sans ajustement budgétaire : soit laisser les taux monter, étranglant le crédit et provoquant des faillites (voie déflationniste), soit la banque centrale crée de la monnaie pour racheter la dette, ce qui dévalue la monnaie.
Ayant étudié 65 crises de dette majeures sur un siècle, Dalio conclut que pour les États dont la dette est libellée dans une monnaie que leur banque centrale peut créer, la seconde option (impression monétaire) est toujours choisie car la première est politiquement intenable. Face à la dévaluation monétaire, la diversification entre devises solides est une solution, mais elle ne résout pas la cause commune.
Dalio affine alors sa recherche d'un actif monétaire liquide, transférable, rare, et qui ne soit pas le passif de quelqu'un d'autre, ou plutôt le passif de tous, car en matière monétaire, il ne s'agit que de dette. C'est à ce stade que l'or et le Bitcoin émergent comme les "deux exemples" d'actifs qui sont la dette entière. Le Bitcoin entre dans la réflexion de Dalio par une "petite porte de service", par élimination, ce qui rend son argumentaire plus solide qu'une simple conviction. Sa rationalité et sa capacité à remettre en question ses propres points de vue sont des qualités appréciées.
Mais pourquoi n'accorde-t-il qu'une petite place au Bitcoin ? Dalio soulève trois objections principales. Premièrement, le Bitcoin tend à se comporter comme une valeur technologique, affaiblissant son intérêt en tant que valeur refuge. Cependant, cette corrélation est jugée ponctuelle et non structurelle par BlackRock, et les données récentes montrent une faible corrélation à long terme avec les actifs risqués traditionnels. Deuxièmement, la taille du marché du Bitcoin est encore petite et relativement contrôlable comparée à l'or investissable. Mais cette différence se réduit si l'on ne considère que l'or réellement investissable, et le marché du Bitcoin est en croissance. Troisièmement, les problèmes potentiels liés à l'informatique quantique sont mentionnés, bien que des solutions existent et que ce risque soit temporaire et hypothétique.
L'objection la plus intéressante de Dalio concerne l'absence de vie privée du Bitcoin : toutes les transactions sont visibles, ce qui peut mener à un contrôle indirect. Pour une banque centrale, la visibilité de ses positions Bitcoin et de ses mouvements serait un problème sérieux. Cependant, l'exemple du gel des réserves de la Banque centrale de Russie en 2022 montre que l'opacité n'empêche pas le contrôle. La visibilité du Bitcoin ne confère pas à elle seule le pouvoir de saisir les fonds ou d'en empêcher l'usage. Être vu et être contrôlé sont distincts. Paradoxalement, cette transparence est ce qui rend le Bitcoin utilisable comme collatéral mondial et favorise sa financiarisation, son adoption et l'approfondissement de son marché, augmentant ainsi sa taille et réduisant sa corrélation aux actifs risqués – des limites pointées par Dalio lui-même.
L'allocation "timide" de Dalio s'explique par sa vision fonctionnelle du portefeuille, où le Bitcoin doit affronter l'or dans la poche de protection contre la dévaluation monétaire. Le Bitcoin n'obtient pas le trône, mais un siège, un siège d'autant plus solide qu'il est obtenu par soustraction. Ce qui pourrait remettre en question cette allocation serait le retour durable de l'orthodoxie budgétaire et monétaire, mais les conditions pour cela (réduction du déficit américain, stabilisation du service de la dette, absorption de la dette par la demande privée sans intervention de la banque centrale) semblent relever de la science-fiction.
En fin de compte, Dalio ne prédit pas que le Bitcoin deviendra la prochaine monnaie de réserve mondiale. Il explique pourquoi un investisseur qui n'y croit pas particulièrement, préférant l'or et pointant ses défauts, choisit néanmoins d'en détenir. Le Bitcoin est vu comme une assurance à long terme contre un risque que le système lui-même accumule. Si la thèse macro qui le soutient s'affaiblit par un retour à la raison des États, l'assurance perdra de la valeur, mais le monde sera plus sain. Si la trajectoire actuelle se poursuit, le Bitcoin sera un actif mobile, global et sans tiers de confiance. Il n'a pas besoin de remplacer le système, mais d'être présent lorsque le système faillira à ses promesses.