
Il a fait Croire qu'il avait survécu à la Shoah
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L'histoire de Benjamin Wilkomirski est celle d'une imposture monumentale qui a trompé le monde entier pendant des années. Sur scène, un homme lit le journal d'un enfant de 3 ans qui aurait survécu à l'Holocauste, ayant vu son père abattu et enduré la faim dans les camps. Dans le public, des survivants pleurent, émus par ce récit. Le livre est traduit dans de nombreuses langues et remporte des prix prestigieux, dont le plus grand prix de la mémoire juive aux États-Unis, en France et au Royaume-Uni. L'auteur est comparé à Anne Frank et Primo Levi. Pourtant, l'homme sur scène, Benjamin Wilkomirski, n'a jamais vécu une seule seconde de ce qu'il raconte. Il n'est même pas juif.
Ce qui est le plus fascinant, c'est la question que les enquêteurs se posent encore aujourd'hui, 25 ans plus tard : savait-il qu'il mentait ? L'histoire de Wilkomirski dépasse celle d'une simple escroc, comme Tania Head qui s'est fait passer pour une survivante du 11 septembre. Dans ce cas, une femme va même surgir et pleurer avec lui sur scène devant les caméras de la BBC, se révélant elle aussi être une imposture.
Pour comprendre cette supercherie, il faut examiner le livre, intitulé "Fragments" en français. Publié en 1995 par un clarinettiste suisse et professeur de musique inconnu, ce petit volume est un piège parfait. Ce n'est pas une autobiographie classique avec des dates et des explications historiques. Il s'agit plutôt d'éclats de souvenirs, de pensées et de sensations : la faim, le froid, une odeur, un cri, la voix d'un enfant qui ne comprend pas la géographie de son cauchemar. C'est ce qui rend le récit si touchant et bouleversant. En le lisant, personne ne se dit qu'il manque de preuves. Au contraire, la manière d'écrire, si brisée, semble authentique. Le témoignage d'un enfant traumatisé n'est pas remis en question. On n'attend pas de dates ou de chronologie précise, mais des émotions. Plus le récit est "troué", plus les absences semblent crédibles. Les contradictions sont interprétées comme des cicatrices émotionnelles. Le chaos de la lecture devient une preuve de sincérité. C'est un piège de notre cerveau : on confond la forme d'une blessure avec la preuve de la blessure elle-même. Un récit propre et daté serait contrôlé, mais un récit déchirant et sans repères ne l'est pas. C'est ainsi que Benjamin Wilkomirski, un parfait inconnu, a conquis les esprits les plus avertis.
"Fragments" n'est pas resté confidentiel ; il a explosé. Les prix littéraires se sont succédé : le National Jewish Book Award aux États-Unis, le Prix de la mémoire de la Shoah en France, le Jewish Quarterly Wingate Prize au Royaume-Uni. Le prix américain a été remporté dans la catégorie autobiographie, aux côtés de finalistes comme Elie Wiesel. La critique s'est emballée ; le New York Times a salué une écriture "portée par la vision d'un poète et la grâce d'un enfant".
Les institutions lui ont ouvert leurs portes. Il a participé à des tournées de conférences sponsorisées par le Mémorial de l'Holocauste de Washington, a témoigné devant des classes entières et est passé à la télévision américaine et à la BBC. Le journaliste Philip Gourevitch a rapporté que lors d'un témoignage, Wilkomirski a brandi la photo d'un petit garçon blond dans un orphelinat d'après-guerre à Cracovie, affirmant : "Je sais que c'est moi". Il s'inventait un visage, et la croyance s'est amplifiée. En Israël, un homme s'est effondré en larmes dans ses bras, persuadé d'avoir retrouvé son fils perdu dans les camps un demi-siècle plus tôt. La télévision israélienne a même tenté de retrouver ses proches prétendument assassinés. Wilkomirski est passé du statut d'auteur à celui de survivant, et plus il y avait de monde pour y croire, plus le doute devenait impensable. Remettre en question Wilkomirski à ce stade aurait été risqué, passant pour un monstre ou un antisémite. Nous aurions tous été sensibles à cet homme, à cette photo, à ces larmes, à ce récit.
Pourtant, un détail a été ignoré : l'éditeur avait été prévenu. Un ancien responsable d'un grand journal suisse avait écrit pour demander la suspension de la publication, doutant de l'identité de l'auteur. Mais le livre se vendait, alors la publication a continué. Le doute était là, mais il a dormi dans un tiroir. Il a suffi d'un homme pour réveiller l'affaire : Daniel Ganzfried. Écrivain, journaliste et fils d'un survivant de la Shoah, Ganzfried avait lui-même écrit un roman sur l'Holocauste. Il n'était pas un ennemi de la mémoire des victimes, mais plutôt un défenseur. Chargé d'écrire un portrait admiratif de Wilkomirski, il a commencé son travail de journaliste, recoupant les éléments. Il a trouvé des détails qui ne collaient pas. Il a fait ce que personne n'avait fait durant toutes ces années de gloire : il a vérifié les archives suisses. Il a ouvert le dossier d'adoption et n'a pas trouvé d'enfant de Riga, mais un nom : Bruno Dössekker, adopté. Et derrière ce nom, un autre : Bruno Grosjean, né le 12 février 1941 en Suisse, fils illégitime d'une mère célibataire et non-juive, Yvonne Grosjean. Il avait été placé non pas dans un orphelinat à Cracovie, mais à Adelboden, dans les Alpes suisses. Il n'avait jamais été dans un camp.
Fin août 1998, Ganzfried a tout publié dans un hebdomadaire. Sa conclusion a été dévastatrice : Benjamin Wilkomirski n'avait jamais connu les camps, ou du moins, il les avait connus comme touriste. Pendant des années, le monde entier avait regardé les yeux de Benjamin Wilkomirski ; Daniel Ganzfried, lui, avait regardé son acte de naissance.
Est-ce la fin de l'histoire ? Pas du tout. Wilkomirski n'a pas craqué. Il a riposté avec une ligne de défense audacieuse : il a affirmé être un authentique survivant qui aurait été secrètement échangé à son arrivée en Suisse avec le vrai Bruno Grosjean. Selon lui, le petit Suisse Bruno Grosjean aurait disparu, et lui, rescapé de l'Est, aurait pris sa place, son nom, son identité. L'acte de naissance ne prouverait rien d'autre que cette substitution.
Derrière cette histoire, on découvre la véritable enfance de Bruno Dössekker. Né illégitime à une époque où la Suisse plaçait souvent ces enfants pauvres, parfois exploités et maltraités, il a été ballotté d'adresse en adresse